Ni vu ni connu, Claude est content, car ce n’est que là que l’on peut faire et ne pas faire tout ce que l’on ne peut faire et tout ce que l’on ne peut ne pas faire tant que l’on est en communauté. Et de surcroît bien posément.
Par exemple, déjà ne rien faire, mais aussi, tiens !, ronfler en paix, mater (de loin) un mec ou une nana, faire tourner son moteur, ou sa télé, dire des choses, piquer comme ça, gaver le chien, lorgner une belle caisse, laisser les lumières allumées, se gratter l’oreille, ou le bas du dos, ou le nez, ne pas admirer un tableau dada, picoler, jeter son mégot par terre, ne pas laver bébé toutes les demi-heures, ni la vaisselle toutes les heures, rester à poil dans le fauteuil, gargouiller son café chaud, renifler, ne pas saluer, rêvasser au lit, lorgner un collier, et ho-hoo!, combien d’autres trucs chouettes encore.
Comme d’ordinaire ces instants sont assez rares, ils sont logiquement d’autant plus épiés. Aussi, à la première occasion vient naturellement l’impulsion de l’exploiter au maximum, d’accomplir le plus d’audaces par unité de temps, si possible – et de plus en plus – simultanément. À force d’être convoités, ces moments finissent donc par être recherchés, surtout lorsque certaines activités restent insupportablement inachevées. Mais augmenter la cadence a un coût, car l’on sait bien qu’entre user et abuser il n’y a qu’un pas.
À ce stade, Claude devient solitaire, alors que même dans l’auto-isolement il reste toujours ce quelque chose-là collé à sa personne : son soi, son autre soi, son alter ego, sa conscience, son œil tiers, que l’on ne saurait tromper.
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En personnage du monde, Dominique semble tout connaître sauf la solitude : associant, contrôlant, entourant, assaillant, participant, échangeant, conversant, exposant, l’on parle là d’un élément de la masse, en permanence actif, fait qui l’éloigne systématiquement – et de plus en plus – du soi-même. Au fond, son isolement est bien plus important que celui de notre Claude. La grande différence est que ce Claude en est conscient et garde précieusement son soi. Dominique non.
Qui disait déjà que ‘Nous mourons tous comme des inconnus’ ?
(Le comble : pour nous-mêmes.)
[14 janvier 2016]