L’homme solitaire et l’homme seul

Catégorie: Fiction
Publié LE

Ni vu ni connu, Claude est content, car ce n’est que là que l’on peut faire et ne pas faire tout ce que l’on ne peut faire et tout ce que l’on ne peut ne pas faire tant que l’on est en com­mu­nau­té. Et de sur­croît bien posément.

Par exemple, déjà ne rien faire, mais aus­si, tiens !, ron­fler en paix, mater (de loin) un mec ou une nana, faire tour­ner son moteur, ou sa télé, dire des choses, piquer comme ça, gaver le chien, lor­gner une belle caisse, lais­ser les lumières allu­mées, se grat­ter l’oreille, ou le bas du dos, ou le nez, ne pas admi­rer un tableau dada, pico­ler, jeter son mégot par terre, ne pas laver bébé toutes les demi-heures, ni la vais­selle toutes les heures, res­ter à poil dans le fau­teuil, gar­gouiller son café chaud, reni­fler, ne pas saluer, rêvas­ser au lit, lor­gner un col­lier, et ho-hoo!, com­bien d’autres trucs chouettes encore.

Comme d’ordinaire ces ins­tants sont assez rares, ils sont logi­que­ment d’autant plus épiés. Aus­si, à la pre­mière occa­sion vient natu­rel­le­ment l’impulsion de l’exploiter au maxi­mum, d’accomplir le plus d’audaces par uni­té de temps, si pos­sible – et de plus en plus – simul­ta­né­ment. À force d’être convoi­tés, ces moments finissent donc par être recher­chés, sur­tout lorsque cer­taines acti­vi­tés res­tent insup­por­ta­ble­ment inache­vées. Mais aug­men­ter la cadence a un coût, car l’on sait bien qu’entre user et abu­ser il n’y a qu’un pas.

À ce stade, Claude devient soli­taire, alors que même dans l’auto-isolement il reste tou­jours ce quelque chose-là col­lé à sa per­sonne : son soi, son autre soi, son alter ego, sa conscience, son œil tiers, que l’on ne sau­rait tromper.

*

En per­son­nage du monde, Domi­nique semble tout connaître sauf la soli­tude : asso­ciant, contrô­lant, entou­rant, assaillant, par­ti­ci­pant, échan­geant, conver­sant, expo­sant, l’on parle là d’un élé­ment de la masse, en per­ma­nence actif, fait qui l’éloigne sys­té­ma­ti­que­ment – et de plus en plus – du soi-même. Au fond, son iso­le­ment est bien plus impor­tant que celui de notre Claude. La grande dif­fé­rence est que ce Claude en est conscient et garde pré­cieu­se­ment son soi. Domi­nique non.

Qui disait déjà que ‘Nous mou­rons tous comme des incon­nus’ ?

(Le comble : pour nous-mêmes.)

[14 jan­vier 2016]

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