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	<title>Archives des Le monde ñ&#039;est pas ce qu&#039;il devrait être - leCorbeau.Blanc</title>
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		<title>Made by the USA (II/II)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 05 May 2021 21:24:07 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Essais]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>[...] La quatrième moins-value exportée est l’auto-attribution de la liberté absolue relative au moi, au prochain, à la société et à la Divinité. [...]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<blockquote class="wp-block-quote has-text-align-right is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p><em>« Chaque fois que l’on essaye de se rappeler ce qui fait la spécificité de la vie américaine, ce qui vient à l’esprit, ce sont les gangsters ou les racketteurs, ou au moins les banquiers, ce qui ne fait pas une grande différence.»</em></p><cite>(Ilia Ilf et Evguéni Petrov,<br>‹ L’Amérique de plein-pied : Roman-reportage ›, 1936)</cite></blockquote>



<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">La quatrième moins-value exportée est l’auto-attribution de la liberté absolue relative au moi, au prochain, à la société et à la Divinité.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Je me dis qu’on pourrait retrouver ici certaines explications déjà répertoriées. Par exemple la surestimation de soi-même. Celui qui a réussi à (sur)vivre dans un tel milieu, au départ sauvage et hostile, n’a dès lors plus de comptes à rendre à personne, fût-il Dieu.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Bémol n° 1 : je ne crois pas qu’au départ le Brésil ou l’Australie étaient des havres plus hospitaliers pour les colons. Et, de nouveau, le piège d’oublier que si tel critère de rudesse pourrait à la rigueur marcher un temps, quelques siècles plus tard il aurait logiquement dû se façonner suivant l’évolution de la société vers un état plus civilisé. Bémol n° 2 : d’accord peut-être pour le moi, le prochain ou encore la société. Mais alors Dieu ?! Car l’Américain est quelqu’un de foncièrement croyant ! Là, ça se complique donc un peu, et je pense qu’il faudrait faire un tri.</p>



<p class="wp-block-paragraph">D’abord, en considérant qu’il reste tout de même une quantité d’Américains qui ne sont pas croyants. Mais je n’irais pas – encore ! – jusqu’à dénoncer ceux-là sous prétexte qu’ils diffusent leur libertinage à l’échelle planétaire. Ensuite, il serait intéressant de voir comment se fait-il que des chrétiens vivant dans la crainte de Dieu puissent développer un tel degré de liberté par rapport en tout cas aux choses de ce bas monde (qui est, lui aussi, un objet de la Création) ? Enfin, nous avons tout de même la catégorie des potes du Christ, dont les idées se portent peut-être le mieux, et qu’il conviendrait donc d’observer à part.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Si l’on ne saurait éviter l’explication faisant appel à l’émancipation engendrée par le culte protestant, elle est ici inadéquate et réductrice : les États-Unis n’ont pas produit la Réforme. Par ailleurs, tout en étant la principale religion du pays, le protestantisme (toutes formes confondues) jouit proportionnellement d’une position moins affirmée qu’en Grande-Bretagne. Ainsi, ce culte de souche saxonne n’explique pas les coutumes affranchies des Latinos de Santa Fe, des Juifs de New York, des Grecs d’Indianapolis, ou des Chinois de Seattle.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Je cherche alors la raison de cet esprit libertaire dans le sillage de la <em>Magna Carta Libertatum</em> de 1215. En effet, pour aboutir à une si large application de ces grandes avancées des droits de la personne, il leur a fallu d’abord être affermies par le <em>Habeas Corpus</em> de 1679, ensuite par la constitution de 1787 (première du monde moderne et la plus vieille en pratique, celle de la Sérénissime république de San Marino exceptée) et par <em>The Bill of Rights</em> de 1791, avec ses amendements sur les droits civiques. Mais surtout, ces droits ont pu s’épanouir sur une terre vierge d’acquis historiques et sociaux. Le fait est que ces mêmes principes ont eu beaucoup plus de mal à s’imposer en Angleterre (où ils ont vu le jour) et en France (où l’on se targue d’avoir inventé les droits de l’homme).</p>



<p class="wp-block-paragraph">Suivit un enchaînement assez logique. D’abord, une certaine immigration sélective faite de gens quittant leur pays non seulement (ou pas forcément) pour des motifs économiques, mais pour jouir de libertés qu’ils n’avaient pas chez eux ou ailleurs. Et aussi, la consolidation – génération après génération – du sens donné à la notion de liberté dans toute son étendue, source évidente des plus dangereux dérapages, dont le recours stéréotypé aux règlements devant la justice n’est pas le moindre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Je reviens aux potes du Christ, dont je disais que les idées (pas du Messie, mais de ces copains) se portent à merveille. C’est un des aspects les plus troublants de cette dérive et en même temps l’un de ceux qui nuisent le plus au christianisme : le copinage avec Jésus et la prolifération de cette tendance. Vient-il du début des années 1970, avec le retour aux sources, le renouveau de l’amour sur fond de guerre, la découverte de la spiritualité orientale ? Possible. Toujours est-il que cette bizarrerie a essaimé parallèlement à la transformation de l’image de l’Église, vécue de moins en moins comme création du Seigneur et de plus en plus comme un repaire de prélats félons. À force de proliférer en toute liberté sur les tee-shirts, les tasses de café et les pare-chocs des voitures, le Messie fut ainsi réduit à la hauteur de ses potes. Pas l’inverse.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Alors, que ce pays se trouve aujourd’hui à un stade tel, que chaque mouvement de la vie quotidienne soit déterminé par un réflexe mental qui mesure spontanément le potentiel juridique du geste en question – passe. Qu’il soit arrivé à un point où son drapeau, symbole banalisé de fierté nationale, puisse être impunément brûlé n’importe où et n’importe quand par n’importe qui pour n’importe quoi – passe. Qu’il dispose du plus grand nombre de sectes des plus diverses et saugrenues, de harangueurs, de prophètes et des foules qui leur sont soumises – passe. En fin de compte, même dans la patrie de toutes les libertés, qui sème le vent récolte la tempête. Tant que le linge sale est lavé dans la famille, normalement tout devrait bien aller.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Mais l’aspect qui est de loin le plus troublant, le plus délicat et le plus difficile à comprendre reste justement l’universalisation de ces symptômes. Victimes de leur immense succès, se hâteraient d’aucuns de conclure. Faute d’une meilleure contre-offre, s’exclameraient vite d’autres, comme Jean-François Revel dans son panégyrique ‹ L’Obsession anti-américaine › (Plon, 2002), où j’ai fini par me demander, perplexe, si je ne serais pas en présence d’un ouvrage réalisé sur commande, ce qui, sachant la réputation de son auteur, serait bien dommage. Parce qu’ils sont devenus un modèle, se presseraient enfin d’ajouter certains. Hmm…</p>



<p class="wp-block-paragraph">Je partagerais plutôt l’avis de Mgr Godfried Danneels, actuel primat de Belgique, qui dit se méfier du <em>‘God Bless America’ </em>martelé tous azimuts, surtout <em>« quand on l’utilise à la fin d’un discours militaire, puisque cela peut signifier que Dieu nous bénisse nous, mais pas les autres »</em>. Et le cardinal d’ajouter que <em>« Accaparer Dieu pour sa propre cause, ce n’est pas la première fois que cela se produit dans l’histoire de l’humanité, mais il faut savoir que ça ne se fait pas »</em>.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Non, j’ai tendance à croire, encore que le sujet me semble dépasser le cadre de ce texte, que pour interpréter convenablement la généralisation des symptômes évoqués ici, il faut emprunter une voie beaucoup plus malaisée, qui passe par l’examen général de la civilisation contemporaine. Dans toute sa diversité. Et – surprise ?! – dans toute sa dissolution. Ce qui, d’un coup, ferait des États-Unis d’Amérique non plus le meilleur de la course, ni le champion de l’offre, encore moins le seul modèle en place, mais – hélas ! – le premier maillon (car le plus faible) et le plus durement atteint par ce fléau de la liberté arrogante et insensée qui nous menace tous.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">La cinquième moins-value exportée est la référence invariable au matériel.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Je m’explique. Par cela, je ne dis pas qu’aux États-Unis c’est le désert en termes de personnes, d’associations ou de courants d’idées prônant la méditation. Non seulement ce serait impossible, tant le pays est grand et multicolore, mais en plus c’est faux, car de telles personnes ou associations sont effectivement légion, ne fût-ce qu’en application de la moins-value antérieure ! Je dis en revanche que cette référence au concret est un des ferments de l’identité américaine.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Je continue de m’expliquer. Je ne dis pas non plus que le renvoi invariable au matériel est le monopole de l’Amérique, ni son œuvre. Personnellement, je crois que la Réforme est pour beaucoup dans cet état de choses, mais je ne veux pas me répéter. J’admets aussi que dans cet incessant match entre le matériel et le spirituel dont l’homme est le terrain, il existe tout au long de l’histoire des étapes où, pour toutes sortes de raisons, l’un tend à dominer l’autre. Ainsi, je considère que l’Amérique est aujourd’hui l’endroit où cette emprise matérielle est la plus évidente.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Je finis de m’expliquer. Je ne privilégie pas l’état méditatif, pas plus que je ne prêche un tel État. Le concret et le pratique ne m’horripilent pas, mais je dis tout simplement qu’ils ne me semblent pas à leur place en tant que fondements d’une société.</p>



<p class="wp-block-paragraph">1<sup>e</sup> question :</p>



<p class="wp-block-paragraph">En quoi le matérialisme quotidien est-il plus influent aux États-Unis qu’ailleurs ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pour essayer d’y répondre convenablement, je commence par un constat : ce que l’homme réalisa physiquement en 500 ans sur le sol américain fut sans équivalent connu dans l’histoire : un État de brousse devenu l’État le plus foisonnant qui soit. Mais ça, je le répète, ce sont des gens taillés sur mesure qui l’ont fait. Ou plutôt des gens qui étaient à la mesure de la tâche qu’ils avaient endossée. (Contrairement peut-être aux apparences, ceci n’est pas un jugement de valeur, mais seulement un constat de correspondance nécessaire entre un contexte donné et certaines facultés d’adaptation qui sont requises ou, justement, qui se sont adaptées à ce contexte.) D’accord, les Néo-Zélandais ont réussi la même chose en 200 ans seulement, mais admettons tout de même qu’il y a là, comparativement, une question d’ampleur et de complexité impossible à éluder.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Au gré du savoir et des moyens actuels, rêvons alors d’une découverte extraordinaire. Imaginons que, sur notre petite planète que l’on connaît à la loupe, on repérerait un fabuleux territoire, accueillant, inexploré et inexploité. Et puisqu’on sait bien qu’il ne saurait se trouver ni au milieu de l’Atlantique, ni du Pacifique, ni même en Amazonie, disons qu’il serait au centre de la Terre ! En clair, qu’il serait le centre d’une planète-ballon et non pas d’une planète-bille comme appris à l’école. Une autre Terre, avec de petites étoiles dedans et le soleil au centre. Et les deux Terres de communiquer pleinement par les pôles </p>



<p class="wp-block-paragraph">Or, en 1492, il a fallu à Colomb plus de deux mois pour toucher le Nouveau Monde. Aujourd’hui, quelques heures par l’air ou quelques jours sur terre suffiraient pour atteindre cet autre Nouveau Monde. Qui seraient les colons ? Les aventuriers, ainsi que les rescapés des dictatures, de la pauvreté ou du «système». J’ai ainsi l’intime conviction qu’ils auraient la même trempe que les Anglais, Portugais, Espagnols et Italiens qui peuplèrent l’Amérique il y a de cela quatre siècles, et que pour quelques bonnes générations encore à venir, leur première préoccupation continuerait à ne pas être l’au-delà, mais bien l’éclosion de leur nouvel univers.</p>



<p class="wp-block-paragraph">À présent, ce que l’homme mystique gagna en quelques dizaines de siècles sur la terre eurasiatique fut aussi sans pareil dans l’histoire connue. On ne s’y attardera pas. On retiendra en revanche que ce processus fut une composante inhérente de l’interminable édification des civilisations chinoise, hindoue, judaïque, européenne, arabe. Cultes et cultures grandirent et mûrirent ensemble. Et pour cela, ils disposèrent de 4000 ans pour les plus anciennes, de 1500 ans pour les plus récentes.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Alors, si le matérialisme quotidien s’impose davantage aux États-Unis qu’ailleurs, ce n’est pas une question de faute ou de culpabilité. Tous les éléments énumérés plus haut – sélectivité, nature de l’homme, priorités, survie, âges – en font un sujet tout simplement historique.</p>



<p class="wp-block-paragraph">2<sup>e</sup> question :</p>



<p class="wp-block-paragraph">En quoi cette situation serait-elle tellement blâmable ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">En rien. Tant que ça reste confiné à l’endroit dont le phénomène dépend de façon naturelle. Pourtant, nous traitons ici d’exportation. Et justement, le problème est que, <em>nolens volens</em>, les États-Unis exportent la (ou leur) matérialité. Alors, à la vue du franc succès rencontré même dans les pays les plus férus de leurs propres traditions, on ne peut éviter de se questionner à nouveau sur la dégradation dont nous sommes de piètres acteurs et de pauvres voyeuristes, et sur le chèque en blanc remis ipso facto aux États-Unis pour convertir l’exportation en domination.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dommage que je n’aie décidément pas la possibilité de dresser un constat de la spiritualité américaine en l’an 5000, ou au moins 3000. Je suis persuadé que j’aurais eu assez de matière pour mon récit. Mathématiquement, c’est absolument impossible autrement.</p>



<p class="wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">En fin de compte, les cinq moins-values traitées ici n’ont rien de vraiment étonnant en soi. Chaque société, chaque homme aussi, en possède. Mais comment jugerait-on l’adolescent qui, usant de son autorité, donc de son influence, s’appliquerait à implanter autour de lui sa superbe, son jargon, ses fantaisies ? Ce qui revient à dire que le seul grand et vrai problème est qu’en exportant ses moins-values au nom et du haut de sa suprématie, la jeune Amérique tend à les imposer.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Qu’elle n’eût pas été la première à le faire ne me convainc guère. C’est vrai que tout au long de l’ère coloniale, l’Angleterre, la France, l’Espagne et bien d’autres encore ont diffusé à travers le monde de l’époque leur culture, leur savoir-faire, mais certainement leurs mœurs et leurs vices aussi. La différence, la toute grande différence, est que ce monde-là était plus jeune de quelques siècles, que souvent il s’agissait de contrées sauvages (selon la terminologie des colonisateurs) et surtout qu’il était loin d’être structuré, cimenté et complexe comme il le fut, de plus en plus, depuis la révolution industrielle, du moins en Europe.</p>



<p class="wp-block-paragraph">En plus, à quelques exceptions près (non concluantes, récentes, éphémères et conflictuelles – l’invasion japonaise en Chine, la domination de l’Europe de l’Ouest par le III<sup>e</sup> Reich, la soumission de l’Europe de l’Est à l’urss), le puissant n’a jamais implanté – dans les sociétés fortement structurées – les concepts et les règles propres à son système de valeurs. À ce que je sache, il n’y a ainsi pas eu de japonisation de la Chine, de germanisation de la France ou de soviétisation de la Pologne.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Enfin, toutes les anciennes puissances étaient adossées à un <em>curriculum vitæ</em> sinon millénaire, pour le moins séculaire. Avec, l’on m’excusera du peu, tout ce que cela comporte. Je veux dire par là (en quelque sorte à leur décharge, sans toutefois vouloir cautionner ni leurs anciens penchants impérialistes, ni le mal qu’ils auront provoqué au cours de leurs conquêtes) que, par conséquent et à la rigueur, il était possible d’au moins leur prêter la conviction qu’elles avaient quelque chose à diffuser. Peut-être pas quelque chose de forcément valable, mais en tout cas quelque chose d’homologué par le temps.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Chose que cette nouvelle Amérique, qui se cherche toujours, n’a pas.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[1<sup>e</sup> novembre 2004]</p>



<p class="wp-block-paragraph">P.S. Le tout dernier objectif que je pourrais me fixer serait de paraître (ou passer pour) <em>“anti-américain“</em>. Alors, par précaution, je prends comme un devoir le fait de rappeler ici au moins un produit américain d’exportation qui se range résolument dans la catégorie opposée – celle des vraies valeurs, catégorie dans laquelle les Américains eux-mêmes sont passés maîtres : c’est l’esprit d’audace dans l’insouciance, de confiance absolue en la chance et en soi-même, l’esprit du <em>No limits !</em>, celui-là qui est justement à la base de la <em>success-story</em> américaine. Il fallait le dire. Quant à me pencher sur cette catégorie, ce sera peut-être pour une prochaine fois.</p>
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		<title>Made by the USA (I/II)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 21 Apr 2021 08:00:33 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Essais]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>L'Amérique, j’en ai pourtant rêvé et j’y ai cru. Comme, je pense, tout jeune homme non américain normalement constitué. À 9000 km de distance, j’ai rêvé de cow-boys, de gratte-ciel, de cinéma, de liberté, d’argent et de tant d’autres trucs dont je ne me souviens plus. […]</p>
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<blockquote class="wp-block-quote has-text-align-right is-style-default is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p><em>« Chaque fois que l’on essaye de se rappeler ce qui fait la spécificité de la vie américaine, ce qui vient à l’esprit, ce sont les gangsters ou les racketteurs, ou au moins les banquiers, ce qui ne fait pas une grande différence.»</em></p></blockquote>



<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph">(Ilia Ilf et Evguéni Petrov,<br>‹ L’Amérique de plein-pied : Roman-reportage ›, 1936)</p>



<p class="has-text-align-left wp-block-paragraph">L’Amérique<span id="easy-footnote-1-30423" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/essais/made-by-the-usa-i-ii/#easy-footnote-bottom-1-30423" title=" À l’origine, le titre du texte fut ‘L’Amérique’, mais le thème de l’exportation, dont je voulais m’occuper, le rendait à mes yeux assez vague. Et comme la citation était inévitable, il y avait voisinage gênant avec le titre du roman-reportage russe. Il fallait changer. Ce fut ‘Made in America’. C’était bien, car il se dégageait une consonance créative (Fait en Amérique), mais comme l’Amérique n’est pas un nom déposé par les États-Unis d’Amérique, il pouvait tout aussi bien faire référence aux trois sous-continents américains ou, si l’on y tient absolument, au continent de l’Amérique du Nord avec les trois pays qui le composent. Ce n’était donc pas ça non plus. Vint ‘Made in USA’, mais il me sembla trop galvaudé par les vignettes de blue-jeans et par un usage tel qu’il est rangé depuis longtemps au rayon des clichés. C’est ainsi que j’en suis arrivé à ce mélange insolite, sûrement perfectible."><sup>1</sup></a></span>, j’en ai pourtant rêvé et j’y ai cru. Comme, je pense, tout jeune homme non américain normalement constitué. À 9000 km de distance, j’ai rêvé de cow-boys, de gratte-ciel, de cinéma, de liberté, d’argent et de tant d’autres trucs dont je ne me souviens plus. Et puis, après mes 40 ans, ça s’est arrêté. Comme pour confirmer – dans un autre registre – la boutade de W. L. Wilkie ‘ne pas être socialiste avant 40 ans c’est ne pas avoir de cœur, et l’être après 40 ans c’est ne pas avoir de raison’.<br>Ainsi, ce n’est pas présomptueux d’affirmer que les États-Unis d’Amérique, aujourd’hui premier pays exportateur de biens et de services au monde, exportent aussi plusieurs non-valeurs, immatérielles, ce qui les rend encore plus redoutables. Cinq me semblent primordiales.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><br>*</p>



<p class="has-text-align-left wp-block-paragraph"><br>Il y a d’abord l’indifférence pour l’esprit de mesure.<br>Outre-Atlantique, elle est présente urbi et orbi. Si de nombreux aspects permettent de la comprendre, ils ne sauraient la cautionner, encore moins la faire admettre, et surtout accepter son exportation. Si le pays est vaste, d’autres le sont autant, ou encore plus. Mais nulle part ailleurs qu’en Amérique la démesure n’a imprégné à ce point la société et les individus qui la composent.<br>Comment interpréter autrement que par l’abandon mimétique de l’esprit de mesure les défis que se lancent des pays pris dans la spirale de la globalisation et qui, du haut de leur fragilité économique, ambitionnent de concourir avec les plus grands sur leur propre terrain ?<br>En termes temporels, la forme que prend ce manque d’intérêt est la perte de la patience.<span id="easy-footnote-2-30423" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/essais/made-by-the-usa-i-ii/#easy-footnote-bottom-2-30423" title=" Un des domaines où le vice de l’impatience sévit le plus est celui de la pratique du langage en général (termes raccourcis, topique simplifiée) et des noms (Maximilian devient Max, Alexander &amp;#8211; Al, Sebastian &amp;#8211; Seb, Jonathan &amp;#8211; Jo, etc). Préférences de grammaire et d’orthographe de Microsoft Word, rubrique des paramètres de syntaxe : le réglage par défaut conseillé pour les phrases dites normales indique le nombre maximum de 35 mots, soit 7 de moins que celle que vous venez de terminer."><sup>2</sup></a></span> Mais là encore, si le pays est jeune, d’autres le sont autant, ou encore plus. Pourtant, cette quête effrénée de l’efficacité la plus élevée conformément à la règle du RMMmTmSm (Résultat maximum, avec un minimum de Moyens, en un minimum de Temps et pour un Salaire minimum.) exportée tous azimuts, elle vient d’Amérique, et pas d’Australie.<br>Relativisons tout de même. Historiquement parlant, l’Amérique est un grand adolescent insouciant et nerveux, forcément inexpérimenté mais bosseur, plein de ressources et qui pète la santé. Nombriliste par la force des choses, il s’imagine que tout le monde autour doit être et agir comme lui. Mais encore une fois, d’autres adolescents, grands ou moins grands, pourraient se voir dresser le même cliché-robot. Pourtant, ce n’est qu’à l’Amérique qu’il s’applique.<br>L’explication est qu’en ce moment, c’est le seul pays à la fois adolescent et pédagogue.<br>À ce stade, quelque chose m’invite à faire un saut de 1800 ans en arrière et à tenter une comparaison avec la Rome antique. En tenant compte du monde connu à l’époque, l’empire de Marc Aurèle était, certes, plus jeune que celui des Reagan, Clinton et Bush, mais sûrement plus vaste. Et, comme l’Amérique de nos jours, il était l’unique puissance en position de dicter sa loi sur l’étendue de son espace d’influence.<br>Je crois en l’adage disant que ceux qui ignorent l’histoire sont destinés à la revivre. Les États-Unis risqueront-ils pour autant l’avènement de la barbarie?</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><br>*</p>



<p class="has-text-align-left wp-block-paragraph"><br>La deuxième moins-value exportée est justement cette indifférence pour l’histoire et la tradition.<br>On peut aussi la comprendre, même si l’on a de la peine à le faire. Et pour cause. Dans ma nouvelle patrie, j’ai connu des gens qui – à l’aide de documents – se sont amusés à remonter aux origines de leurs familles. Certains, sans aucune ascendance aristocratique, ont ainsi abouti au XIIIe siècle, c’est-à-dire aux temps de la création de la Confœderatio Helvetica ! Moi, j’avoue qu’un truc pareil me laisse coi. Pourtant, l’exploit en soi me touche moins que ne m’impressionne le niveau d’organisation, de discipline et – j’ose le mot – d’une certaine forme de civilisation atteint par les gens de cette contrée depuis l’époque de la quatrième croisade, de sorte que la conservation et la transmission purent se passer dans de telles conditions. En Amérique, une telle fantaisie deviendrait vite comique autant par son côté tellement impensable que par sa nature purement gratuite, car son utilité serait assimilée à la tenue de l’extrait du registre d’état civil de l’australopithecus afarensis, affectueusement appelée Lucy.<br>Mais je me dis que cette mésestime a peut-être d’autres causes encore. Et je pense à un certain agacement (gratuit) qui jaillit lorsque l’Américain doit se mesurer sur ce terrain même à une civilisation riche de traditions, un peu comme le bourgeois prospère qui essaye furieusement de (se) convaincre que l’air subtilement fané et adorablement suave de la noblesse n’a rien de précieux. À ce propos, les belles paroles de Friedrich von Schiller : « Les natures ordinaires paient avec ce qu’elles font, les nobles avec ce qu’elles sont », qui nous ramènent à la même conclusion que l’on est ce que l’on fait, sans perdre de vue que celui qui a eu (ou s’est créé) plus de temps pour faire aura à disposition plus de substance pour être. D’où l’inopportunité de l’agacement.<br>Et puis, on peut avoir beau rechercher les destinations touristiques les plus exotiques car également les plus imbibées du folklore local, soi-disant dans le but de joindre l’utile à l’agréable en se leurrant avec un vernis de culture; en réalité, le transfert se fait en sens inverse, car ce sont en effet ces cultures-là qui s’américanisent beaucoup plus tôt que ne s’enrichissent culturellement les vacanciers rentrant dans leur Texas natal après dix jours de dépaysement passés de tours guidés en séances de photos. Pour deux motifs complémentaires : les sociétés locales sont souvent trop démunies pour ne pas vite céder aux sirènes de l’arsenal consumériste, et en même temps les voyages ne sont pas plus des révélations que les vrais objectifs des touristes ne sont de s’imbiber de ces cultures. La plupart du temps, l’échange se résume donc (pour l’indigène) à faire dépenser le plus d’argent possible au visiteur et (pour celui-ci) à enrichir sa collection vidéo montrant Mamie en tenue estivale s’amusant aux côtés d’un bonze à Katmandou, ou Sonny en short, pomper du Sprite devant l’antre de saint Basile le Grand en Cappadoce.<br>Et puis vous êtes au Nouveau Monde, en venant de la bonne vieille Europe. Vous vous recueillez dans la maison de tel héros du XVIIIe siècle, vous visitez tel monument du XIXe, telle industrie du début du XXe, telle infrastructure d’avant la guerre. Partout, vous surprenez la déférence – normale d’ailleurs – du guide local. Normal, le fait qu’une décennie pour l’Américain soit un siècle pour le Grec ou l’Italien. Et là, instinctivement, vos pensées volent vers le Parthénon (Ve siècle av. J.-C.) ou le Colisée (Ie siècle ap. J.-C.), un irrépressible petit sourire au coin des lèvres. Normal encore, car le vieux marin de haute mer ferait de même devant le môme exhibant fièrement sa première sardine attrapée à la ligne. Tout ceci pour dire qu’en fait cette indifférence n’est qu’à la mesure de la jeunesse de l’histoire et des traditions américaines. Qu’elle n’est qu’une sorte de moyen simple permettant d’esquiver une réalité dont, encore une fois, normalement l’on ne devrait pas se préoccuper. Alors pourquoi y aurait-il problème ?<br>Je ne vois qu’une réponse, fût-elle douteuse et décevante : parce que le pays est fait d’immigrés d’Europe, du Proche-Orient, de Chine, d’Inde, et qu’avec les années, tout en contribuant pleinement à la création de l’identité américaine, peut-être ces gens furent-ils rattrapés par un sentiment alambiqué de frustration nostalgique par rapport à la densité de leur cadre de vie d’origine, tout ceci dans un contexte nouveau, vaste et informe qu’ils se devaient de structurer, mais dont ils n’avaient pas la maîtrise absolue des règles, comme c’était le cas dans leur ancienne patrie. Comment expliquer autrement leur engouement notoire pour la production européenne ou orientale (voitures, horlogerie, beaux-arts, artisanat, mode, gastronomie) ? À ce titre, l’exemple des châteaux écossais ou français, achetés aux enchères, listés, démontés pierre par pierre, emballés, transportés par bateau, déballés et reconstruits dans le Middle West est, je pense, le plus caricatural.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><br>*</p>



<p class="has-text-align-left wp-block-paragraph"><br>La troisième moins-value exportée est la dissolution de la considération envers la personne, via la réduction des formes d’appellation. Mais qu’est-ce que cela veut bien dire ?<br>Si je réprouve le fait qu’en Amérique tout le monde est Jim et Bob avec tout le monde, ce n’est de loin pas l’excès de politesse qui me domine, mais le regret que vlan !, comme ça, tout un pan du système relationnel humain vieux comme le monde est en train de disparaître.<br>J’essaye une motivation sociologiquement acceptable, pas pour valider le phénomène, mais pour l’expliquer. L’absence de distinction en anglais entre les 2es personnes du singulier et du pluriel ne me paraît pas suffisante : tous les mécanismes liés à la communication font que l’idiome originel pratique très bien cette différence. Je pense alors que l’explication doit être historique, sociale et culturelle.<br>Imaginons un bateau s’échouant sur une île déserte avec, à son bord, une foule bigarrée que je limite à quelques archétypes du mental collectif : un vieux magistrat respecté, une jeune prostituée, un industriel dynamique, un policier sobre et avisé, une grand-mère avec son petit-fils, un drogué en phase terminale, un journaliste ambitieux, un cheminot syndiqué et une étoile de ballet. Avant le naufrage, ces personnages occupaient des positions distinctes sur des échelles aussi variées que celles de l’honorabilité sociale, du bien-être matériel, du prestige, de l’éducation, etc. Cela les aurait amenés à envisager des approches bien précises entre les uns et les autres. Seulement, avant le voyage, ils ne s’étaient jamais rencontrés ; pendant, ils ne se sont jamais croisés.<br>Et tout à coup, la catastrophe. Et les voilà qui luttent au mieux pour essayer de survivre dans une mer glaciale et déchaînée, en espérant toucher la côte. Et ils y arrivent, certains portant sur leur dos les plus faibles. Et une fois évanouis sur la terre ferme, d’autres épreuves les attendent, plus âpres encore : manger, boire, habiter, se défendre. Et là, chacun fera démocratiquement don de ses aptitudes et de son savoir-faire à ses autres amis d’infortune. Dans ces conditions, est-ce qu’un seul instant l’un des rescapés songerait à regarder ses consorts à travers les filtres de la respectabilité, de l’aisance, de la célébrité ou de l’instruction, en soupesant la manière la plus appropriée d’entrer en relation ?<br>Voilà une lecture de l’histoire des hommes de l’Amérique, réunis de partout dans la dure épreuve de survivre en situation extrême. Mais ces temps-là sont bien révolus. Aussi probante que cette explication puisse être, s’y référer exclusivement, aujourd’hui, en Europe, reviendrait à remonter à l’Exode, balayant ainsi les acquis de tant de rapports humains stratifiés, échangés, adaptés et interprétés pendant des milliers d’années. Ce ne serait pas sérieux et ce n’est pas le but. Voyons donc plus loin.<br>Le fait est que ces conditions premières ont réellement façonné outre-Atlantique une certaine manière a priori égalitaire d’envisager son prochain. Bien sûr, en théorie nous sommes tous égaux devant les chances de la vie, et sûrement devant l’absolu de la mort. Mais il ne nous arrive que très rarement d’être égaux dans justement tous ces domaines-là qui déterminent en mode pratique nos rapports réciproques courants. Et même si nous l’étions, il est dans l’ordre des choses que le rapprochement ait lieu doucement, par une connaissance réciproque croissante, par l’accumulation d’expériences communes, par le partage du bien et du mal, et par tant d’autres choses.<br>Ce qui s’est passé au fil du temps sur le Nouveau Continent ne fut qu’une application de ces habitudes originelles extrêmes. Et la complexité toujours croissante des rapports interhumains de cette société en pleine formation ne put en changer un iota. Raison pour laquelle on pratique, dans l’Amérique actuelle, en tous cas en dehors du cadre de fonctionnement officiel de chacun, entre le vieux magistrat respecté et la jeune prostituée, ou l’industriel dynamique et le cheminot syndiqué, une familiarité d’opérette qui peut s’évanouir de facto à la moindre anicroche.<br>Comme toutes les choses brusques ou infondées, il reste que pour moi il y a malaise lorsque deux types qui ont dépassé l’adolescence font Brüderschaft à l’instant où ils se serrent la main pour la première fois.<br>C’est pourquoi la scène du merveilleux film ‹ Being There › (réalisé par Hal Ashby en 1979) où Bob, président des États-Unis (Jack Warden) prend congé du bobet Chancey Gardener (Peter Sellers) – dont il vient de faire la connaissance – avec un « Chauncey… » très yankee et reste ahuri devant le plat « Bobby… » que le niais lui retourne, cette escène est pour moi un vrai exorcisme. Bravo Monsieur Ashby !<br>La quatrième moins-value exportée est l’auto-attribution de la liberté absolue relative au moi, au prochain, à la société et à la Divinité.<br>Je me dis qu’on pourrait retrouver ici certaines explications déjà répertoriées. Par exemple la surestimation de soi-même. Celui qui a réussi à (sur)vivre dans un tel milieu, au départ sauvage et hostile, n’a dès lors plus de comptes à rendre à personne, fût-il Dieu.<br>[…]<br>[1e novembre 2004]</p>
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		<title>Bouleversations (2/2)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 21 Nov 2020 17:19:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Le travail</p>
<p>Longtemps, le sens du mot fut lié à la notion de peine, ou de souffrance. Vision passéiste que tout cela ! Depuis près de deux siècles, on s’applique à rendre le travail de moins en moins pénible et de plus en plus commode. [...]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph"><em>« En révolution, le premier de tous les principes<br>est de diriger le mal qu’on ne saurait empêcher’ »</em></p>



<div class="wp-block-group"><div class="wp-block-group__inner-container is-layout-flow wp-block-group-is-layout-flow">
<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph">(Honoré de Balzac, 1799 – 1850)</p>
</div></div>



<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">Alors franchement, cette cause des minorités, quel gâchis incalculable !…</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Le travail</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>« Le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin. »</em></p>



<p class="wp-block-paragraph">(Voltaire, 1694 – 1778, ‹ Candide ou l’optimisme › Cramer, 1759,&nbsp;</p>



<p class="wp-block-paragraph">Longtemps, le sens du mot fut lié à la notion de peine, ou de souffrance. Vision passéiste que tout cela ! Depuis près de deux siècles, on s’applique à rendre le travail de moins en moins pénible et de plus en plus commode. J’avoue qu’il serait quand même exagéré d’en vouloir à cette tendance. Pour autant que le résultat soit au rendez-vous, ou que le but soit atteint. En revanche, depuis peu, à nos risques et périls, consciemment ou non (qui pourrait le certifier ?), c’est le travail même que nous nous occupons à éloigner de nous. De multiples façons, par différentes voies, systématiquement. En passant, relevons là une première victoire de l’<em>hedonêos</em> (l’homme hédoniste) et de l’<em>homo ludens</em> (l’homme joueur) sur l’<em>homo faber</em> (l’homme créateur). En fait, un certain courage a depuis toujours fait partie de tout acte en soi. Aujourd’hui, la dilution progressive de la responsabilité amorce cet éloignement. Comme conséquence, ce phénomène modifie d’un coup tout un versant des relations humaines. D’une part, à l’intérieur du processus du travail déjà, il y a d’abord désertion à tous les échelons. Dans le cas d’une équipe pluridisciplinaire, s’il y a erreur, manquement ou confusion, le coupable est le partenaire, dans celui d’un collectif unitaire et stable, le collègue, voir (cas plus classique, plus facile mais plus abject aussi) le subalterne. Surtout, jamais moi. Ensuite, c’est le report des compétences, entendez le recours (devenu routinier) à l’expert et au conseiller, ces spécialistes plus qualifiés que tous, payés très cher et dont on ne peut ni veut se séparer, aussi vain soit leur apport.<span id="easy-footnote-3-908" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/essais/bouleversations-2-2/#easy-footnote-bottom-3-908" title=" Là-haut sur la montagne, un berger gardait son troupeau quand, soudain, une super 4&amp;#215;4 rutilante freine devant lui dans un nuage de poussière. Jovial, un type bronzé descend, sapé comme un prince. ‘Salut, mon vieux !’, lance le type. ‘Mmm’, marmonne le berger, qui le scrute, méfiant. ‘Belle journée, hein ?’ ‘Mmm’. ‘Dis-moi, mon brave, tu dois t’ennuyer grave par ici, alors je te propose un jeu, hein ?’ ‘Mmm’. ‘Si j’te dis combien t’en as de ces moutons, tu m’en donnes un ?’ Confus, le berger balaie le type d’un long regard bourru. ‘Eh bien, l’ami ?’ Le berger, enfin : ‘Mmm’. ‘Oookay !’ s’écrie le type. Et il se rue dans sa 4&amp;#215;4, ouvre le portable, sort le mobile, allume le gps, capte le satellite Znyrck, détecte la zone, zoome sur le troupeau, lance le compilateur statistique de recensement QznX42 et, deux minutes plus tard, radieux, vers le berger qui le fixe d’un regard vide : ‘Eh, mon grand, t’as 2758 moutons, pas vrai ?!’ ‘Mmm’. ‘Bon, alors, tu me le donnes, ce mouton ?’ ‘Mmm’. Et le type se tourne vers le troupeau de moutons, en choisit un et s’en va, lorsque le berger l’arrête : « Hé, m’sieur, si j’vous dis quel est votre métier, vous me rendez l’animal ?’ ‘OK !’ s’exclama le type, amusé. ‘Dès fois, vous ne seriez pas consultant ?’ Le type, perplexe : ‘Mmais, ccomment tu l’as su ?!’ ‘Ben, c’est assez facile : d’abord, vous êtes venu chez moi sans que je vous le demande ; ensuite, vous m’avez appris quelque chose que je savais déjà ; et à la fin, pour preuve que vous n’y connaissez rien de mon boulot, vous avez emporté mon chien.’"><sup>3</sup></a></span> D’autre part, au cours du processus de valorisation vers l’extérieur du produit du travail, d’abord les rôles sont souvent inversés. Il n’est ainsi pas rare de voir le client se tasser devant le marchand. Ensuite, il y a la conjoncture, les aléas, les situations impersonnelles et diffuses. Aussi, la cause d’un retard est – au choix et selon les circonstances – la météo, un accident, une grève, une panne, l’indisponibilité (pour cause de maladie) d’un collaborateur, la défaillance d’un moyen de transport, etc. À tel point qu’aujourd’hui, le bon déroulement d’une activité et sa bonne finalité appartiennent à la catégorie des manifestations révolues. Ou des miracles. Quant à ce que nous réserve l’avenir, rien ne préfigure l’arrêt de ce processus d’auto-déresponsabilisation personnelle. Au contraire, tout laisse à penser qu’il s’accentuera. Et si c’était au profit de l’intelligence artificielle ? Mais peu importe ! Quand la dilution de la responsabilité aura bien mûri, rien ne sera plus comme avant, et le travail sera derrière. Et tant pis pour Jules Renard qui clamait que…</p>



<p class="wp-block-paragraph">‘…le travail pense, la paresse songe.’</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Internet</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">iDVD+iMovie+iPhoto+iTunes = iLife</p>



<p class="wp-block-paragraph">i comme internet. Sincèrement, je ne vois pas quelle autre révolution plus importante l’humanité aura connue dans l’histoire. D’accord, je vais probablement un peu trop vite en besogne. Néanmoins, faire le compte me semble valoir la peine. Mais d’abord, et en ce sens, qu’est-ce qu’une révolution ? Quelque chose qui change durablement tout. Or, des révolutions techniques comparables je n’en vois qu’une : celle de l’électricité. À partir des premiers balbutiements axés sur la question et jusqu’à la toute première application majeure de ses principes, 180 ans passèrent. Cela dit, lorsqu’un fabricant de software et de hardware réunit quatre logiciels en assimilant le nom de ce groupage à la notion même de vie (voir le texte en exergue ci-dessus), c’est que cela a l’air de devenir sérieux. L’existence serait ainsi une espèce de concentré d’audition musicale, de photos numériques, de montage vidéo et de stockage de données. Il n’en est rien, bien sûr, car pour l’instant ce n’est là qu’un moyen de marketing. Mais il n’en reste pas moins qu’internet pourra devenir bientôt le creuset de tout un tas d’ingrédients représentant la quintessence d’une nouvelle forme de vie humaine, de plus en plus impersonnelle et numérique, abstraite et virtuelle, codée et solitaire. Et qui primera peut-être sur la forme actuelle. Pourtant, pour reprendre Lénine qui disait que le communisme n’est pas plus sorcier que simplement ‘le pouvoir des Soviets plus l’électrification (encore elle !) de tout le pays’, internet n’est <em>“que“</em> (sic !) la puissance des ordinateurs plus les télécommunications à l’échelle de la planète. Ça n’a pas l’air si terrible, mais tout en n’oubliant pas que l’électricité a demandé bien plus de deux siècles pour s’installer solidement dans notre quotidien, nous observons qu’en vingt ans la puissance des ordinateurs a été multipliée par 1 000 et l’étendue du réseau par 200 000. Aussi, je crois que, s’agissant d’internet, entre routine, confort, facilité, isolement, performance, tentation, jeu, criminalité, besoin et savoir, à partir de maintenant les hommes sont exposés à l’une des plus dures épreuves existentielles qu’il furent jamais amenés à connaître.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Mais Dieu leur a tout de même laissé la liberté du choix, n’est-ce pas ?</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>L’enseignement</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Étudier ? Apprendre ? Mais pourqui faire ?!</p>



<p class="wp-block-paragraph">Steve Jobs a commencé à 20 ans dans un garage et voilà ce qu’il est devenu !</p>



<p class="wp-block-paragraph">Aussi loin que je me souvienne, ma vision sur la qualité des différents systèmes d’enseignement établis fut, je dirais, assez particulière. De surcroît, cette vision étant pas mal imagée (probablement à cause d’une déformation professionnelle), avec le temps je n’ai pu m’empêcher de lui flanquer même un graphique, celui de gauche, comme pour mieux la représenter. C’est ainsi ! Pourtant, je viens de réviser mon dessin : il ne reflète plus l’actualité. Le résultat est le dessin de droite. Un puissant mouvement de nivellement de la connaissance par le bas s’empare des systèmes européens, à l’Est comme à l’Ouest, telle une ample lame de fond qui gronde sur son chemin. En roulant, elle entraîne des masses énormes. Et quand elle frappe, elle n’épargne rien ni personne. Une fois passée, il ne reste que le désert – celui du savoir, voyons, et cet amas d’organismes anthropomorphes prêts pour une longue carrière d’électeurs disciplinés et de sages consommateurs. Cette hydre de la médiocrisation est tricéphale. Elle aplatit le degré de connaissance. Malheur à ceux qui aspirent. Elle inculque l’égalitarisme artificiel. Malheur aux doués. Elle fissure les familles. Malheur à nous. Mais la nouvelle école va encore au-delà de tout ça. Son credo chamboule les acquis professionnels des enseignants. Dans ces conditions, malheur à leur lucidité. Et aussi à leurs acquis pédagogiques. Et à leur autorité, ou à ce qu’il en reste. Elle brouille le système classique d’évaluation, simple et clair. Malheur à tout le monde, car plus personne ne s’y retrouve. Enfin, l’horaire journalier qu’elle inflige écrase l’enfance. Malheur aux enfants. C’est ainsi que l’école prépare les futurs usagers, ceux-là mêmes qui, à la fin du gymnase, croient qu’une walkyrie est un vieux modèle particulier de walkman et ne reconnaissent pas le plus grand pays du monde sur un planisphère. Alors, que les enseignements primaire et secondaire nord-américains soient notoirement nuls, passe encore. De toute manière, on s’y était habitué. Et puis, ne l’oublions quand même pas : là-bas, ce handicap est comblé aussitôt, il n’y a qu’à regarder mes graphiques ! Mais que le cycle général européen rejoigne le plancher de son pendant nord-américain, sans que pour autant l’instruction supérieure atteigne le plafond où l’autre se situe depuis des lustres, c’est ça qui fait vraiment mal. Quant à ce bouleversement au potentiel encore difficilement envisageable aujourd’hui, il ne resterait qu’à découvrir qui a pu en avoir l’idée. Comment. Quand. Mais, surtout, pourquoi.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Là est toute la question. Et qui saurait la bonne réponse sinon son initiateur ? Ah, si au moins j’avais pu faire partie du cercle de ces initiés !</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>La foi</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">« Le XXI<sup>e</sup> siècle sera spirituel ou ne sera pas. »</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il y a, comme ça, des pensées qui vous marquent toute une époque. Ce fut le cas de ces mots lâchés par André Malraux (ou bien par Paul Claudel ?). Gloire méritée, car la formule avait de la tenue. Par son prophétisme, elle avait aussi de quoi interpeller, bien qu’elle laissât en suspens la question des temps à venir et contînt une vision hardie très immédiate de la fin du monde. C’est probablement ce qui lui valut d’être galvaudée par un emploi à toutes les sauces. Cependant, en observant les choses à l’aube du nouveau millénaire, on pourrait dire que Malraux rata l’alternative envisagée. Tandis qu’une deuxième lui échappa. Regardons de plus près. Observation n° 1 : je ne vois pas les signes avant-coureurs d’un revirement religieux symptomatique. Évidemment, les pèlerinages de Saint-Jacques-de-Compostelle et de Lourdes, les rencontres de Taizé, les Journées mondiales de la jeunesse attestent une dévotion indiscutable, mais ils ne datent pas d’aujourd’hui, certains même pas d’hier. De plus, leur portée est limitée à une population certes assez large, mais néanmoins bien déterminée. En clair, ces appréciables actes de foi ne sont – hélas ! – pas suffisants pour ébranler cette autre réalité, pour le moins aussi incontestable, d’un monde (chrétien occidental, mais oriental aussi) dont l’esprit religieux dans lequel il fut immergé durant des siècles a cessé d’être le moule. Observation n° 2 : si, nonobstant mes réserves quant au potentiel réellement prémonitoire des propos cités, la fin du monde est pour bientôt, je lui en vois actuellement d’autres causes, plus saisissantes que le recul de la foi. En effet, d’autres phénomènes, sans connotation religieuse directe, pourraient bientôt provoquer la perte de l’homme. Tiens, par exemple l’accès de plus en plus inégal au savoir et au bien-être (si ce n’est carrément à une vie digne, voire même à la vie tout simplement) reconverti par les plus mal lotis en désespoir, dans un monde que la circulation de l’information rend de plus en plus transparent. Et aussi les rapports téméraires de l’homme soit avec la Terre et sa nature (à travers les questions énergétiques, de l’eau, des forêts, du sol, qui forment l’environnement connexe), soit avec l’Espace (à travers la question de l’effet de serre ou de la couche d’ozone, c’est-à-dire l’environnement intégral). Enfin, la question démographique. Observation n° 3 : il est tout à fait possible que le XXI<sup>e</sup> siècle soit bien religieux, mais apparemment dans un tout autre registre. Ontologiquement doué – comme nous l’avons vu – de la liberté du choix, l’homme entend désormais prolonger cet avantage à l’extrême. Dès lors, il affirme de plus en plus posséder, cultiver et invoquer son propre Dieu. Ou plutôt dieu. (Par ailleurs, selon le Département du commerce des États-Unis, 91 % des Américains se déclarent adeptes d’une religion.) Dès lors, certains vont même jusqu’à se revendiquer de la famille du Créateur. En réalité, cet affranchissement va de pair justement avec la dilution de la foi, qui dévoile simultanément une perte de repères. Jusqu’à il n’y a pas si longtemps, l’Église et la société éliminaient les hérétiques. C’était incontestablement violent, sûrement cruel, mais c’était au moins radical dans l’idée de préserver une certaine santé spirituelle et mentale de la société, ainsi qu’une certaine cohésion. Aujourd’hui, tout en les désavouant, l’Église est réduite à la portion congrue, tandis que la communauté accepte pratiquement toutes les hérésies, voire les encourage au nom de la richesse impliquée par la diversité. C’est là une attitude sûrement plus douce, nettement plus indulgente, mais on lui doit aussi la formidable déroute spirituelle et mentale actuelle. Par exemple, elle donne au révérend Sun Myung Moon, chef de l’Église de l’Unification, la possibilité prodigieuse de célébrer, du haut des gradins et en simultanée, des milliers de mariages dans le même stade.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Impressionnant, le chemin parcouru par la société depuis le temps où le simple fait de pouvoir embrasser la carrière ecclésiale était un privilège !</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Les loisirs</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">‘Être capable d’occuper intelligemment ses loisirs, tel est l’ultime produit de la civilisation.’</p>



<p class="wp-block-paragraph">(Bertrand Russell, 1872 – 1970, ‹ La conquête du bonheur ›, Payot, 2001)</p>



<p class="wp-block-paragraph">D’un côté, la théologie dit qu’au début de tout Dieu travailla six jours pour créer le monde et que, le septième, fatigué mais satisfait, il se reposa. Les Écritures ne précisent pas son emploi du temps ce jour-là, et c’est dommage. J’y reviendrai. Depuis, toujours est-il que les prophètes et autres patriarches suivirent tel quel l’exemple de Dieu. De l’autre côté, l’évolutionnisme fait savoir que, vraisemblablement déjà au début du pliocène avec l’<em>australopithecus annamensis</em> (-5 millions d’années), les ancêtres de l’homme se sont crevés à la tâche sept jours sur sept, ne serait-ce que pour échapper aux prédateurs.<span id="easy-footnote-4-908" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/essais/bouleversations-2-2/#easy-footnote-bottom-4-908" title=" Si ce n’est avec le <em>Paranthropus robustus</em> (l’homme robuste d’à côté, -2.5000 millions d’années), l’<em>Homo ergaster</em> (l’homme travailleur, -1.5000) ou sa filiation directe l’<em>Homo habilis</em> (l’homme habile, -1.5000) et l’<em>Homo erectus</em> (l’homme debout, -1.0000), plus probablement avec l’<em>Homo sapiens</em> (l’homme sage, -0.1000) ou encore l’<em>Homo sapiens sapiens </em>(l’homme très sage, H<sup>s</sup><sub>2</sub> , -0.0200), et sûrement dès l’époque de l’<em>Homo sapiens sapiens sapiens</em> (l’homme extrêmement sage), c’est-à-dire celle de l’<em>Homo faber</em> (l’homme créateur, H<sup>s</sup><sub>3</sub> = Hf , -0.0050)."><sup>4</sup></a></span></p>



<p class="wp-block-paragraph">Comme les indices sont rares et peu concluants en ce sens, on admettra le bénéfice du doute. Mais dans un cas comme dans l’autre, une chose est claire : à l’époque, l’activité primait sur le repos ou les loisirs qui en découlèrent. (Composante du passe-temps, lui-même produit du repos, les loisirs se rangèrent aux côtés de la contemplation et de la méditation. Font exception l’arbitrage sportif, l’activité des croupiers, des forains et quelques autres occupations lucratives liées au divertissement.) Mais pour revenir à Dieu, c’est dommage pour deux raisons : si tel avait été le cas, nous aurions pu nous en inspirer durablement pour passer comme il se doit le septième jour de la semaine ; et aussi nous aurions pu savoir comment Il avait préparé la semaine suivante. Dans ces conditions, les vieux admirent que Dieu s’était simplement reposé de Son labeur et décrétèrent que le septième jour ne devait être rien d’autre qu’un jour de repos, ou jour chômé. Par la même occasion, ils décidèrent d’en faire un saint jour. La filiation des australopithèques suivit une autre voie – celle du besoin, qui ne connaît pas le repos. Ainsi, les siècles s’écoulèrent et nous voilà droit devant l’<em>homo unicus </em>(l’homme uni, vers +0.0018), créateur des premières trade-unions, appelées syndicats dans les pays latins. C’est lui l’élément charnière qui généra le spécimen exponentiellement multiplié ces derniers temps : l’<em>homo ludens</em> (l’homme joueur, +0.0020). Le but de l’homme qui joue est triple : tout en maintenant son revenu, il vise à travailler moins pour se reposer (ou jouer) plus. Certains pays sont actuellement en bonne voie dans ce processus : on y travaille généralement 35, voire 32 heures par semaine. Cela fait 4 jours sur 7, soit, à raison de 8 heures par jour, 19 % sur la semaine, pourcentage qui tombe à moins de 14 % sur l’année, en tenant compte des vacances et des jours fériés. C’est-à-dire 1 jour sur 7. À la surprise générale donc, là où, à l’intérieur du temps divin, Dieu aura peiné 6 fois plus qu’il ne se serait reposé, l’homme tend aujourd’hui à réussir l’exploit d’inverser le rapport, en se reposant 6 fois plus qu’il ne travaille ! Pour prodigieux qu’il soit, ce résultat soulève néanmoins une question d’une autre nature : la méditation accaparant de moins en moins l’intérêt de l’homme et la contemplation ayant pratiquement disparu de ses préoccupations,</p>



<p class="wp-block-paragraph">quel niveau devra atteindre le volume de ses loisirs pour que tout le temps libre dont il disposera bientôt puisse être utilisé ?</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">Tu vois, grand-mère, le monde est vraiment devenu fou, fou, fou. Mais ce qui le rend fou, ce ne sont pas des choses comme les salons de beauté pour animaux domestiques ou les magnifiques caveaux en onyx qui leur serviront de dernières demeures, ni les blörks gluants et roses à l’arôme latexoïde que les gamins béats mâchonnent, ni les restaurants très <em>“in“</em> où les clients mangent, boivent et causent dans une obscurité utérine, ni les championnats internationaux du cracher de noyaux de cerise, ni les concours féminins de lutte dans la gelée mauve, ni le <em>Jerry Springer Show,</em> ni même les épreuves de saut à l’élastique. Car des bouffons et des bouffonneries ont toujours existé, et ce n’est de loin pas pour autant que le monde, qui est trop fort, aura perdu sa tête.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Non. Le monde d’aujourd’hui est devenu fou parce qu’il a généré quelques spécimens qui ont la faculté de nous rendre tous fous. Ils nous font miroiter des facultés icariennes qui ne sont pas les nôtres. Ils repensent l’ignorance et veulent que l’on se l’approprie pour qu’elle devienne la référence. Ils renversent l’ordre naturel causal des devoirs et des droits, car l’on ne devrait avoir des droits qu’à partir de l’instant où l’on aura accompli nos devoirs. Ils font tout pour nous éloigner de notre point d’arrivée, qui depuis toujours est resté le même : la joie du labeur, comme premier et plus commun petit pas vers une rédemption possible.. Ils nous mettent en rogne contre notre propre berceau en œuvrant pour notre conversion d’hommes en consommateurs. Ils nous entraînent dans des altérations auxquelles nous aurons largement contribué et qui nous magnétisent. Ils ? Ils sont là où il faut, aujourd’hui : dans l’économie, la politique, les finances, le spectacle, les jeux, peut-être encore ailleurs. Je ne saurais dire s’ils sont comme vous et moi, ou bien s’ils sont petits, verts, ont des yeux rouges et de grandes oreilles, ou alors s’ils sont carrément invisibles pour nous. Mais est-ce vraiment important ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">Toutes ces mutations se font donc sous nos yeux, autour de nous et en nous-mêmes : nous en faisons partie.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Nous sommes ces mutations.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[9 janvier 2004]</p>
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		<title>Bouleversations (1/2)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 01 Nov 2020 21:13:02 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Essais]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Les deux dernières décennies du XXe siècle ont rivalisé en conséquences conjoncturelles avec les années postérieures au traité de Versailles et à la conférence de Potsdam. En 1919 était tournée la page du Moyen Âge et entériné l’avènement du capitalisme, tandis que le colonialisme touchait à son apogée. En 1945, le monde tel que nous le vivons encore aujourd’hui venait tout simplement d’être redessiné, avec tout le côté profondément traumatique - car artificiel - que cela comporte. [...]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">Les deux dernières décennies du XX<sup>e</sup> siècle ont rivalisé en conséquences conjoncturelles avec les années postérieures au traité de Versailles et à la conférence de Potsdam. En 1919 était tournée la page du Moyen Âge et entériné l’avènement du capitalisme, tandis que le colonialisme touchait à son apogée. En 1945, le monde tel que nous le vivons encore aujourd’hui venait tout simplement d’être redessiné, avec tout le côté profondément traumatique – car artificiel – que cela comporte.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Alors, comme je le disais, tout a changé ces derniers vingt ans. Et c’est intéressant que cela n’ait pas eu lieu de la façon qu’avait imaginée la science-fiction – les vertus prémonitoires de l’homme étant décidément lamentables. Pas de croisières intergalactiques régulières en ridicules combinaisons moulées de skaï, pas de maisons en plastique, aseptisées et robotisées, pas de biscuits immondes ou de pâtes infâmes en tubes, pas de fourmilières humaines autophages dans les mégalopoles gore, pseudo-gothiques, du monde occidental, pas de retour grotesque aux rites barbares après un long hiver atomique et toujours pas de trace d’invasion de cyborgs venus de l’espace.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Non, ou du moins pas encore.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les vols orbitaux et habités sont encore rares (bien qu’en passe de se banaliser), à travers le monde on construit encore en brique, à Berne on mange encore une excellente soupe à l’oignon, à Munich on boit encore une très bonne bière, à New York on peut encore se donner rendez-vous devant le Bloomingdale’s sur la 59<sup>e</sup> rue, le 1<sup>e</sup> janvier on peut encore rêver au <em>Staatsopernball</em> de Vienne, et pas encore d’extraterrestres parmi nous !</p>



<p class="wp-block-paragraph">Tout au plus, nous avons la confirmation relative des intuitions d’un Huxley et d’un Orwell. Pourtant, l’énorme changement est là, sous nos yeux, autour de nous, en nous-mêmes.<span id="easy-footnote-5-904" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/essais/bouleversations-1-2/#easy-footnote-bottom-5-904" title="D’où le titre de cet essai, que j’ai voulu le plus évocateur possible, comme pour souligner l’importance de ces mutations. Alors, en dépit d’une certaine redondance des termes, j’ai opté pour bouleversements + révolutions = bouleversations."><sup>5</sup></a></span> À notre insu peut-être, nous en faisons partie.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Nous sommes ce changement.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ce qui suit n’a rien d’un inventaire exhaustif et hiérarchisé ; ce n’est qu’un survol guidé par des critères subjectifs. Dès lors, jugeons plutôt à travers ces quelques brèves réflexions sur …</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>La descendance</strong></p>



<p class="has-small-font-size wp-block-paragraph">Grand-mère disait  vrai :<em> ‘On ne reconnaît plus nos petits-enfants’.</em></p>



<p class="wp-block-paragraph">À l’époque de grand-mère, il n’y avait pas de Play, ni de Game, ni de XBOX, même pas de Walkman, encore moins de lecteur MP3. Le VHS n’existait pas encore, le PC non plus. Que dire alors du PDA ou du DVD ? Et certainement pas de HDTV, car c’est à peine si on venait de découvrir le miracle de la télévision. Si, si, c’était il y a 50 ans à peine. Donc, du temps de grand-mère, les petits-enfants étaient en vérité encore des gamins, puisque le matin ils avalaient leur lait avec du pain beurré tartiné à la confiture de fraises ; à la récré, ils couraient sous le préau de l’école, ou bien ils troquaient leurs collections de timbres-poste, l’après-midi, ils jouaient aux gendarmes et aux voleurs sur les terrains vagues du quartier, et très rarement, samedi, dimanche, ils prenaient papa-maman par la main et allaient savourer Cendrillon au cinéma, l’histoire tout échafaudée dans la tête à force de l’avoir tellement lue et relue. Et tout ça était bon. C’était aussi quelque chose que grand-mère connaissait, elle qui avait scrupuleusement suivi ce même rituel dans son enfance, les séances de cinéma en moins. Bien sûr, elle n’avait pas expérimenté le chewing-gum. Mais à l’occasion, ce n’était pas ça qui l’empêchait de veiller en famille sur les devoirs du bambin, sur ses fréquentations et sur son emploi du temps. Plus maintenant. D’abord, parce que, reléguée dans sa chambre d’ems, grand-mère et ses petits-enfants n’entretiennent plus que des rapports anniversaires (‘C’est – encore !… – l’anniversaire de grand-mère !’ ‘Devine, grand-mère : nous sommes là, c’est l<em>’”anni”</em> de Kevin !’, etc.). Ensuite, parce que même quand on lui laissa le contact familial, elle ne put jamais saisir pourquoi à présent les gosses se gavaient de Rice Krispies<sup>®</sup>, pourquoi ils troquaient des DragonballZ ou bien des Pokémon, pourquoi leurs résultats scolaires se déclinaient en NA, PA, A, AA et LA, pourquoi ils chérissaient tant les Tamagotschi, mais, surtout, qu’est-ce qu’ils pouvaient trouver de si attirant dans Tomb Raider. De toute façon, on lui aurait vite fait comprendre que son époque était passée, mais ceci l’aurait laissée sur sa faim. Car depuis toujours son univers a joué naturellement un rôle crucial et complexe : d’un côté, nous faire savoir d’où l’on vient, et que l’on ne peut agir entièrement à sa guise ; d’un autre côté, par sa façon d’être, préfigurer notre propre rôle, une fois son âge venu. Et ce rôle, c’est le même que le sien. J’appelle ça la merveilleuse chaîne de la passation.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et je crois que, beaucoup plus qu’autrefois, nous vivons des temps de très grand risque, où cette chaîne pourrait facilement se rompre, si elle n’est pas déjà fissurée.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>L’économie</strong></p>



<p class="has-small-font-size wp-block-paragraph">De minisecousses en mégacrash, on ne compte plus les cahots boursiers.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La spéculation sur les instruments et produits les plus divers (souvent nébuleux et insolites, voire carrément hermétiques pour le péquin) est devenue la principale occupation d’une élite d’initiés qui font la loi dans un domaine désormais exclusif. Vis-à-vis, il y a le boursicoteur classique, soucieux de placer minutieusement et judicieusement son argent dans une entreprise choisie selon des critères de créativité, de potentiel, de gestion rigoureuse, etc. Il est à présent l’archétype du ringard. D’ailleurs, bientôt il sera appelé à disparaître, car les temps sont à l’argent facile et aux coups d’éclat. Tel ténor monte à la tribune et affirme que le rouble russe est quatre fois surévalué. Le lendemain, le rouble perd 75 % de sa valeur face au dollar sur le marché des devises. Et le tribun d’affirmer qu’il s’était exprimé en son nom personnel. Ailleurs, on s’emballe sur l’avenir des communications et on lui trouve aussi un nom ésotérique : umts. Il permettra, dit-on, de véhiculer tout ce dont l’homme peut rêver : du son bien sûr, des données, mais surtout des images, partout et vite. Alors, on s’arrache les différentes concessions nationales d’utilisation de ces réseaux. Et l’on dépense pour cela des montants <em>“mammouth“</em>. Rien que pour être certain de se voir octroyer ces droits d’exploitation, sans compter les coûts imposés par la mise en œuvre des technologies de transmission. Et soudain, tout s’arrête. Et plus personne ne souffle mot de tout cela. Parce que, disait-on, ce n’était pas prouvé que ces réseaux étaient sans danger pour la santé des gens. Mais, dans l’intervalle, les taxes colossales fixées pour l’attribution des parts de marché auront déjà été englouties par les budgets courants des administrations publiques concernées. Tandis que les adjudicataires qui n’ont pas eu les reins assez solides auront fait faillite suite à l’effort financier trop facilement consenti. Et puis, dans d’autres paddocks, l’on s’échauffe sur le potentiel des <em>dotcom</em>. Les analystes ne jurent que par leur fabuleuse réserve de croissance uniquement parce que l’on veut croire qu’Internet, à peine mis en place, est déjà la panacée, un peu comme les grands canaux maritimes ou l’électricité à la fin du XIX<sup>e</sup> siècle. Alors les investissements dans le secteur ne connaissent plus de limites, de sorte que la capitalisation boursière de certains de ses acteurs – signe de la confiance du marché – n’a plus rien en commun avec les critères sensés du boursicoteur classique (chiffre d’affaires, bénéfice, <em>cash-flow</em>). Et là aussi, du jour au lendemain, tout s’écroule, tel un château de cartes, simplement parce qu’à force d’investir dans du rêve, les anachronismes, les inadéquations, les antagonismes, les déphasages qui sont inhérents à la précocité du domaine arrivent ipso facto à un point d’autorévélation où il n’est plus possible de les éluder. D’aucuns appellent ça l’effet autorégulateur des mécanismes du marché. Je n’y souscris pas. Au contraire, je pense que ce sont là des signes évidents de la débilité du raisonnement qui a cours de nos jours, et que ce mince raisonnement est un des éléments, et pas des moindres, de la mutation psychologique de ces vingt dernières années.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Je pense enfin que jamais autant que ces temps-ci, la technique, la commodité, les loisirs, l’hypothèse de Dieu n’ont poussé les hommes aussi loin vers la futilité.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Le climat</strong></p>



<p class="has-small-font-size wp-block-paragraph"><em>« Mais où sont les neiges d’antan ? »</em></p>



<p class="has-small-font-size wp-block-paragraph">(François Villon, 1431 – 1463, ‹ Ballade des dames du temps jadis ›, 1460)</p>



<p class="wp-block-paragraph">Jamais auparavant cette exclamation n’avait atteint une pertinence aussi littérale ! Pourtant, alors que je n’ai pas spécialement la fibre écologiste, que je trie modérément mes ordures et que je ne chasse pas les produits bio dans les supermarchés (d’autant plus qu’ils sont plus chers que les aliments contaminés), je ne puis rester indifférent aux désordres climatiques évidents et majeurs de ces dernières années. Je ne sais pas s’ils proviennent vraiment de la quantité considérable de bonbonnes de spray utilisées tous azimuts pour diffuser de la colle, du parfum, de la peinture, des médicaments ou de la crème fouettée. Comme je ne sais pas non plus si blanchir le papier sans recourir au chlore peut vraiment résoudre ce problème. J’ai peut-être tort, mais les Zodiac de Greenpeace qui harcèlent (souvent naïvement, me dis-je) tel ou tel thonier, pétrolier ou bateau-poubelle transportant des déchets nucléaires, au lieu d’illustrer l’acharnement de ces jeunes militants barbus et trempés jusqu’aux os qui tiennent la barre, me font plutôt penser aux mouches que les vaches chassent placidement d’un mouvement de queue. N’empêche : il y a mutation dans ce domaine. On dit que l’année où je suis né, les gens ne pouvaient plus sortir de leurs maisons, tellement il avait neigé cet hiver-là. Et c’est vrai : depuis fin novembre et jusqu’à fin février, les hivers étaient des hivers, c’est-à-dire qu’il faisait froid et qu’il y avait de la neige. Et l’on sait que la neige est bonne pour l’agriculture. Les étés étaient aussi des étés, car en juillet et août on fondait, et chaque fois qu’il pleuvait l’après-midi on s’attendait au déluge biblique. Et puis, au printemps (avril, mai), il faisait doux. Parfois il faisait doux aussi en automne, surtout en septembre, mais le plus souvent il pleuvait dru des jours durant, et c’est là que – logiquement – arrivait la grippe. Avec ce mécanisme, tout le monde était habitué ; c’était le rituel immuable du climat qui faisait partie de l’ordre des choses. Aujourd’hui la grippe tombe n’importe quand. Elle tombe à mi-janvier, lorsque la température chute de 20°C après des semaines de douceur printanière. Elle tombe début avril, lors des grandes chutes de neige qui gèlent les bourgeons et tuent les cultures. Elle tombe en juin, quand le corps humain cède à la folle alternance de longues périodes de pluie battante et de brèves éclaircies pointant à 30°C. Elle tombe en août, quand, le matin, on part au travail en sandales, blouse et short, et qu’à midi on s’énerve parce qu’on a encoooore oublié de prendre avec soi les bottes, les jeans, un pull et la doudoune. Enfin, elle tombe en octobre, lorsque les baigneurs nostalgiques (pour ne pas citer ces automobilistes naïfs qui roulent toujours avec leurs pneus d’été) sont les plus exposés aux bourrasques glaciales qui peuvent se lever à tout instant et les clouer au lit. Une seule certitude : le temps a vraiment perdu la tête !</p>



<p class="wp-block-paragraph">Je me demande alors de quoi auraient bien pu avoir l’air les si fameuses saisons que François Villon déplorait six siècles en arrière ?!…</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>L’éthique</strong></p>



<p class="has-small-font-size wp-block-paragraph">L’humiliation du pauvre d’être pauvre n’a aujourd’hui plus la cote. Ce qui intéresse à présent, c’est le malaise du riche d’être riche.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Je dis qu’il ne s’agit pas ici de formuler des jugements de valeur. Je ne dis pas qu’il est bon ou mauvais d’être pauvre, ni d’être riche, encore moins qu’il convient de s’en féliciter ou, au contraire, de se repentir. Le sujet est ailleurs : dans l’hypocrisie qui nourrit et guide l’attitude du fort envers le faible. Mais la réciproque est également valable. Car dans ce monde où le fossé entre les uns et les autres (individus, entreprises ou nations) est devenu abyssal, les temps sont aujourd’hui au jeu de l’éthique sereine, dont les règles simples se résument ainsi : <em>« Tu n’as qu’à me dire combien tu souffres, et hop ! moi je te soulage illico, et voilà ! comme ça, non seulement je soulage aussi ma conscience et mes impôts en espérant gagner du coup une place au paradis des puissants, mais surtout je dispose désormais de ta gratitude, qui te créera vite des obligations à long terme envers moi, et ces obligations m’autoriseront à te dicter mes conditions selon lesquelles je continuerai à exploiter à mon avantage ta dépendance envers moi »</em>. Entre œuvres de charité, institutions de bienfaisance, forums d’entraide, organisations non gouvernementales, assistances économique et logistique, coopérations tiers-mondistes, années de la malaria, de la déforestation, de la faim, organismes d’entraide, actions de solidarité, associations Nord-Sud, campagnes de récolte de dons, délocalisations, aides humanitaires, l’éventail sophistiqué des modes d’intrusion dans l’espace de souveraineté des nations (et forcément des individus) a pris des formes et des dimensions inconnues jusqu’à présent. Il est clair que, vue par le nanti, l’agression reste théorique tant qu’on ne la subit pas ; pure logique, puisque c’est le monde industriel qui la produit. Vis-à-vis en revanche, l’on subit, faute de mieux, même si pour les dirigeants des États ou des organismes receveurs, parfois c’est le moment et le moyen idéals pour gonfler exponentiellement leurs fortunes personnelles. Le résultat est qu’en moins de 30 ans, la dette (donc la subordination) des pays en voie de développement – bel euphémisme ! – a augmenté de 3500 %. Mais au fond, ne l’a-t-on pas si bien dit depuis toujours ‘Reculer pour mieux sauter’ ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et à vrai dire, Jean de La Fontaine dans ‹ Le loup et l’agneau › et Nicolas de Pergame dans ‹ Le renard et le chapon › ne dénonçaient-ils pas la même chose ?</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Les minorités</strong></p>



<p class="has-small-font-size wp-block-paragraph">La bonne vieille boutade ‘Plutôt jeune, riche et bien portant, que vieux, pauvre et mal foutu’ est périmée.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est l’époque du ‘Plutôt célibataire, lesbienne et noire, que chef de famille, hétérosexuel et blanc’. L’âge, la fortune et la santé ne constituent plus des repères : le premier est relatif, la deuxième variable, la troisième aléatoire. On leur préfère le sexe, l’état civil, la sexualité, la race. En se rappelant la fin des années soixante, force est de rester abasourdi devant tout ce que les minorités ont acquis depuis. Je suis attaché à mes racines, aux valeurs de la culture (est-)européenne et je crois en la Sainte Trinité, mais je ne suis ni raciste, ni puritain. Pourtant, ma perplexité s’étend aussi à l’usage de ces acquis. Mon ami, si tu es un homme marié, n’essaie pas de concurrencer une femme célibataire pour un poste dans l’enseignement ou dans l’administration en général : tu perdrais ton temps. Puisses-tu être fort en thème, surtout ne te vexe pas : au mieux, par quelque fuite habilement orchestrée, on te fera savoir que ce n’est pas la peine ; au pire, tu n’en sauras rien. Si, par contre, tu cherches à engager quelqu’un, fais très attention avant de refuser qui que ce soit : il se pourrait que, par malheur, tu renvoies un candidat qui, certes, n’avait pas plus de qualifications qu’il n’avait d’expérience, mais voilà, il s’est trouvé qu’il était gay. Et alors, gare aux associations !<span id="easy-footnote-6-904" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/essais/bouleversations-1-2/#easy-footnote-bottom-6-904" title=" Europe de l’Est postcommuniste : longue file d’attente dans un Service d’émigration. Des gens de tous les âges, mais surtout des jeunes. Un couple âgé, mais alors très, très âgé, fait aussi la queue. Intrigué, un jeune voisin ose : ‘Madame, s’il vous plaît, vous aussi vous êtes là pour l’émigration ?’ ‘Bien sûr !’, s’exclame fermement la petite vieille. ‘Mais, excusez-moi, vous voulez émigrer à votre âge ?!’ ‘Absolument’, s’indigne le vieillard. ‘Puis-je vous demander pourquoi ?’ ‘Écoutez jeune-homme, c’est très simple. C’est à cause des homosexuels. Au temps des nazis, on les tuait. Au temps des communistes, on les bouclait. Aujourd’hui, on les encourage et on les pousse en avant. Alors, le problème est que si ça continue comme ça, nous avons très peur que ça ne devienne franchement obligatoire !’"><sup>6</sup></a></span> Enfin, si par hasard tu n’étais pas touché par ces problèmes, un beau jour tu voudras certainement faire avancer ta carrière et tenter une promotion. Là, tu auras toutes les chances de te casser la figure devant la nouvelle et sympathique égérie africaine du chef de département. Un conseil : réprime ta colère, sinon tu risqueras beaucoup d’être traité de sale raciste. Et ton avenir pourrait en dépendre. Tout cela pour dire, d’une façon plus générale, que je n’ai pas encore entendu parler des devoirs de ces minorités, en marge de leurs droits. Quels devoirs ? Voyons, ne serait-ce que celui de réflexion : sur ce que les jeunes pourraient tirer du fourmillement de chairs mauves-jaunes-vertes dont ils sont les spectateurs involontaires à l’occasion de chaque défilé homosexuel ; réflexion sur la vénérable place soi-disant traditionnelle de la femme et sur l’immense valeur du vrai rôle de la famille, tout comme sur les résultats qui en découlent ; réflexion sur un certain type, si largement répandu, d’existence opulente et aboulique, où le vide du vécu sombre rapidement au chant des sirènes d’une échappée exotique éphémère. Ce serait déjà ça, non ? Eh bien non, visiblement, ce n’est pas ça !</p>



<p class="wp-block-paragraph">Alors franchement, cette cause des minorités, quel gâchis incalculable !…</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Le travail</strong></p>



<p class="has-small-font-size wp-block-paragraph"><em>« Le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin. »</em></p>



<p class="has-small-font-size wp-block-paragraph">(Voltaire, 1694 – 1778, ‹ Candide ou l’optimisme › Cramer, 1759,&nbsp; […]</p>



<p class="wp-block-paragraph">[9 janvier 2004]</p>
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		<title>L&#039;arthrose de la poly tique (2/2)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 24 Mar 2019 07:58:05 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Essais]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>La période de consolidation du politique est probablement la plus cruelle de l’histoire. Les deux guerres mondiales réunies auraient fait plus de victimes que toutes les violences engendrées par d’autres formes de confrontation durant cette seconde période. Au total, plus de 100 millions d’hommes seraient morts ainsi. Avec un bilan à peine plus élevé qu’un cinquième de ce total, l’ultime période de l’époque industrielle constituerait ainsi une phase d’accalmie... [...]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">La période de consolidation du politique est probablement la plus cruelle de l’histoire. Les deux guerres mondiales réunies auraient fait plus de victimes que toutes les violences engendrées par d’autres formes de confrontation durant cette seconde période. Au total, plus de 100 millions d’hommes seraient morts ainsi. Avec un bilan à peine plus élevé qu’un cinquième de ce total, l’ultime période de l’époque industrielle constituerait ainsi une phase d’accalmie… Il serait pourtant audacieux de soutenir que ce constat grave ne tiendrait qu’au transfert de pouvoir évoqué : en effet, le passé est riche en exemples témoignant du vieux penchant des hommes à s’entretuer. Ce serait aussi présomptueux d’affirmer que les promoteurs (comme les exécutants) de ces désastres auraient été dotés d’une cruauté proportionnelle à ce terrible inventaire : ceci négligerait les progrès techniques des moyens de destruction. (Les attaques américaines contre les villes de Hiroshima et Nagasaki ont fait, en quelques minutes, autant de victimes que la guerre russo-japonaise en deux ans. Est-ce que, pour autant, le président Truman occuperait la première place au palmarès de la barbarie, au détriment par exemple du tsar Nicolas II et de l’empereur Mutsuhito, ou de tant d’autres ?) Enfin, je crois que l’émotion surgie à l’ombre de ces réflexions ne devrait pas estomper le principal constat digne d’intérêt au sens de cette étude : politiquement, l’empreinte de cette période est faible. Certes, c’est le moment des plus grandes entreprises doctrinaires de l’ère industrielle : le capitalisme fordiste, le taylorisme, le keynésianisme, le bolchevisme, le maoïsme, les nationalismes allemand et italien, auxquels on pourrait ajouter le colonialisme et le sionisme. Mais, foncièrement, pour l’électeur du monde occidental, l’offre politique reste la même. Comment ça ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">Eh bien, le colonialisme ne fait partie que subsidiairement de la vie des métropoles. Les échanges sont bien sûr vifs, la dépendance aussi, souvent dans les deux sens. Mais politiquement, vus depuis l’Occident, les colonies et autres protectorats comptent peu. Avec la dictature du prolétariat, le communisme a vite fait d’éliminer les notions de contre-offre et d’option. Ainsi, pendant 50 ans, il s’entoure d’un nuage de satellites politiquement factices. Vraies innovations et résultats d’un réel processus géopolitique, les nationalismes allemand et italien rejettent également toute contre-offre, travaillant en monopartisme. Mais leur vie est trop courte pour jeter les bases d’une alternative fiable, et leur parcours les sort de l’histoire. Enfin, le trajet du sionisme est aussi national, et en même temps diffus et répandu. Et à vrai dire, son but ne se décline pas en termes de choix de concepts. Ainsi, de toutes ces formules plus ou moins récentes, une seul émerge, compte et se maintient : la toujours bonne vieille politique bivalente gauche-droite.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pendant et au sortir de la Seconde Guerre mondiale, à l’exclusion des dictatures (le communisme, le fascisme, le nazisme, le franquisme, le maoïsme, le pétainisme, le salazarisme, le stalinisme, le titisme), cette vieille politique glisse sur les mêmes rails qui l’ont toujours guidée. D’un côté, une gauche à présent dogmatiquement affermie par la grande crise et par l’appui sino-soviétique. De l’autre, une droite en partie affaiblie par le conflit qui vient de s’achever, accusant les coups portés par l’occupant, mais soutenue par l’Amérique dans ce qui sera bientôt la guerre froide. Donc, concrètement et à l’inverse de l’économique et du social, le politique rate les enseignements de cette terrible épreuve et amorce maladroitement le virage décisif de l’après-guerre. Les effets de cette inertie singulière ne tardent pas à se manifester, mais c’est avec le temps et les événements qu’ils se renforcent et marquent de leur empreinte le final de l’ère industrielle.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Si elle continue d’être élaborée avant tout à droite et à gauche, la politique de la 3<sup>e</sup> période ne bouillonne plus à droite dans les clubs et les salons, et encore moins à gauche dans les ateliers et les cantines. Preuve, si besoin il en était encore, la désormais fameuse 3<sup>e</sup> voie du Premier ministre britannique, reprise par d’autres dirigeants socialistes, comme tentative d’enrayer l’enlisement de la gauche en lui donnant une direction médiane. Pourtant, les partis centristes existent depuis toujours… En revanche, elle vibre au rythme des festivals en plein air ; est secouée lors de chaque arrivée d’immigrés clandestins ; mobilise la rue pour les G7 ; s’expose dans les parades canines ; hurle à chaque nouveau carnage dans une école ; explose après Seveso, Amoco Cadiz, Bhopal, Tchernobyl ; s’anime pour les débats télévisés sur l’euthanasie ; crie contre la guerre ; s’épand sur les sites de tchatche ; se scande durant les rallyes de Cox, Deuches et autres Harleys. Avec le temps, l’instruction et l’information, et à travers les changements qui ont eu lieu dans la vie de tous les jours, la politique devient réellement l’affaire de tout le monde. Pas à pas, elle entre dans les chaumières et se prépare dans la cuisine, les salles de gym et devant la télé. Ceci, droite et gauche ne semblent pas encore le comprendre, ou l’admettre, ou l’assimiler – elles qui persistent à privilégier des préceptes chers aux patriarches du capitalisme-impérialiste et du marxisme-léninisme.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans quelle droite conservatrice classique de quel pays se reconnaîtrait à présent ce pdg danois, régnant à la tête d’une multinationale à capitaux espagnols, russes et américains, obligé de composer avec des dimensions géopolitiques, écologiques et culturelles inexistantes jusqu’alors ? Et l’ouvrier spécialisé qui jouit d’un niveau de vie confortable, comment pourrait-il s’approprier le vibrant et historique slogan ‘Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !’ – lui qui n’a qu’une angoisse quotidienne : la sécurité de sa fille de 9 ans sur le chemin de l’école ? Et vers quelle droite, ou vers quelle gauche, se dirigeraient le petit fermier bousculé par la transgénose, la femme harcelée par des réflexes sociaux machistes, l’automobiliste accablé par les interdits, ou le tout jeune citadin déboussolé qui vient de tuer ses parents ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les thèmes changent donc, mais pas le politique. Le plus direct et naturel effet de ce paradoxe, qui n’en est pas un, est l’apparition de mouvements qui reniflent les propriétés de ces changements et s’en revendiquent aussitôt. Et pendant que la droite poursuit sur la voie libérale habituelle de la société industrielle, dans un contexte complètement restructuré ; pendant que la gauche croit toujours dur comme fer à la lutte de classe au sein d’une civilisation saturée ; pendant ce temps-là, une nouvelle politique surgit, s’installe et se renforce.<span id="easy-footnote-7-302" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/essais/larthrose-du-poly-tique-2-2/#easy-footnote-bottom-7-302" title=" Une blague des années soixante-dix décrit bien le mental de l’époque. Nous avons, aux États-Unis, John, ouvrier à la chaîne d’assemblage chez Ford, qui se lève à 7 heures du matin, fait son jogging, se prend une petite douche, ouvre le frigo, se prépare un petit-déjeuner copieux avec bacon, œufs, confiture et flocons, saute dans sa <em>“Chevy”</em> décapotable et, vers 9 heures, arrive tout frais à l’usine où depuis toujours il se fait exploiter à longueur d’année. En Italie par contre, Gino, chef d’équipe chez fiat, se lève à 6 heures, nourrit les petits, n’a pas envie de se raser, ouvre le frigo, se farcit les spaghettis refroidis de la veille, s’enfile dans sa <em>“Topolino”</em> et, vers 8 heures, rejoint ses camarades dans l’atelier où sa famille se fait spolier depuis trois générations. Enfin, en urss, il y a Boris, ingénieur-chef chez lada, qui se lève à 5 heures, va au magasin, fait la queue pour acheter du yaourt et du pain, revient bredouille car tout était vendu avant que son tour n’arrive, va à la salle de bains, ouvre le robinet pour se raser, le referme car il n’y a pas d’eau, ouvre le frigo, le referme car il est vide, court à la station de bus, s’y engouffre et, à 7 heures pile, arrive, les yeux collés, à l’usine dont, depuis 1925, il est propriétaire."><sup>7</sup></a></span></p>



<p class="wp-block-paragraph"> La diversité et, souvent, le pittoresque de ces groupes ne sont qu’à l’image de l’éventail et du caractère parfois insolite des crises du monde actuel. Certains se sont déjà taillé des places distinctes sur l’échiquier politique, d’autres sont en train de les chercher, et il y en a qui en sont encore à un stade primitif. Mais ils partagent tous une même propriété : le rejet ferme des stéréotypes droite-gauche. Et chaque nouveau vote ou chaque nouvelle élection qui marque la percée, brève ou non, de telle ou telle nouvelle tendance (qu’invariablement l’establishment politique traite, avec condescendance, d’énigme accidentelle) confirme la dichotomie croissante entre la réalité de la rue et la politique traditionnelle.
</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il y a d’abord les écologistes. Cela fait plus de 30 ans qu’ils gagnent des galons sur une planète de plus en plus violée. Leur ligne distincte de combat n’est plus à expliquer, même si, de temps à autre, la gauche (modérée) les courtise. Et si l’attitude générale face à la nature a évolué, c’est en bonne partie grâce à leur action.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Réagissant à toutes sortes d’alliances, à la pan-régionalisation et à l’internationalisation, il y a les nationalistes. Par ces temps syncrétiques, la défense des spécificités nationales est évidemment légitime, malgré des maladresses répétées qui ruinent leur activité. Utilisés à mauvais escient par la droite et la gauche, les maux de la dernière guerre piègent une doctrine qui est le plus souvent étrangère aux excès d’autrefois.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les pacifistes, ensuite. Pas forcément asservis aux écologistes, même s’ils leur sont souvent assimilés, leur credo est des plus louables. En effet, qui défendrait une idéologie guerrière ? Formés il y a longtemps sur les pelouses du <em>flower-power</em>, ils peinent pourtant à se dégager de certains clichés formés à leur insu par la classe politique traditionnelle, comme celui d’amateurisme.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Suivent les antimondialistes, anciennement alternatifs devenus altermondialistes comme pour mieux évoquer le désir d’un autre monde, et pas nécessairement le rejet de celui, global, en construction. Benjamins des précédents, leur lutte ne vise pourtant pas uniquement la guerre. En plus, ils défendent aussi bien les cultures locales face aux conglomérats, que la production naturelle face au rendement à tout prix.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et puis, il y a les mouvements citoyens, approximativement dans la même lignée. Penchant plutôt vers la gauche classique, ils tentent néanmoins de ramener la conscience décisionnelle au niveau de l’individu. Ce sont les déçus du socialisme qui les composent, mais pas seulement, et leurs succès relatifs leur font espérer des jours meilleurs.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les formations pour une Europe conçue à travers ses régions et ses différences regroupent des sensibilités qui ont beaucoup de choses à partager avec celles qui ont déjà été évoquées ici. Cette vision exprime principalement le rejet d’une politique classique considérée par trop conventionnelle, embourbée dans de vieux schémas anachroniques et vulnérable aux défis du monde contemporain.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Cette mouvance compte aussi sur les défenseurs des valeurs ancestrales. Pour un monde toujours plus uniformément représenté par le virtuel et le tout-plastique, ce réflexe ne saurait surprendre. Il est intéressant que ces courants d’idées ne soient pas spécialement et maladivement passéistes. C’est, à nouveau, un type de réaction à un état en cours de généralisation, que la droite et la gauche classiques sont incapables de gérer.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans un autre registre, il y a les groupes pour la défense des intérêts de la famille, ou contre les différentes formes de violence (au travail, à la maison, routière, envers les enfants, les femmes, les animaux – encore que ceux-ci fassent souvent cause commune avec l’écologie). Selon les pays, leur pouvoir et leur influence, ils peuvent être redoutables, preuve de leur popularité.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Cette revue des tendances est certainement incomplète. Elle le serait encore plus, si d’autres formations représentatives des préoccupations de l’homme d’aujourd’hui étaient omises. Par exemple les automobilistes, les usagers d’internet, les minorités (culturelles, homosexuelles, religieuses). Leur particularité ? Avant d’être conservateurs ou socialistes, si d’aventure ils l’étaient, ils sont automobilistes, surfeurs sur internet, occitans, homosexuels, bouddhistes. Bien sûr, hormis les inconditionnels du surf virtuel, ils l’étaient aussi cent ans en arrière, mais les temps ont changé. Et voilà qu’à cette mutation, la vieille politique, figée dans ses stéréotypes désormais vidés de substance, n’arrive pas à faire face. À l’exception du remodelage relatif de certains partis communistes, en réaction au naufrage de cette idéologie vers la fin de la période, et de la “<em>3</em><em><sup>e</sup></em><em> voie</em>“ socialiste, tentée par cette mutation pour des raisons plus ou moins similaires et déjà mentionnée, je ne connais aucun exemple probant de refonte structurelle majeure des doctrines classiques. Et parce que tout cela ne suffit pas, le peuple emploie depuis des années ses moyens propres, privilégiés, de correction : l’absence aux urnes et, plus rarement, car plus violent, le vote-sanction. À bon entendeur, salut !</p>



<p class="wp-block-paragraph">En marge de ces constats, le cas des États-Unis mérite une attention à part. Avec un système idéologique en théorie dualiste, mais parfaitement monocolore en pratique, ce pays réussit d’un seul coup trois exploits interdépendants : triompher sur le podium de l’incongruité politique; forts de deux siècles de balancement continu d’un pied sur l’autre, enseigner pourtant la vraie démocratie à tout va, en louant les vertus de la stabilité d’un tel dualisme ; faire marcher un modèle oligarchique joyeusement assumé par les masses. À ces exploits directs, s’ajoutent leurs dérivés : asseoir la primauté de l’efficacité sur les principes ; déclasser les démocraties plurielles, dont la diversité les fait passer pour hystériques<span id="easy-footnote-8-302" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/essais/larthrose-du-poly-tique-2-2/#easy-footnote-bottom-8-302" title=" Par exemple la Suisse, avec 54 formations politiques représentatives (dont 19 au niveau fédéral) pour 7 millions d’habitants, la Belgique, 30 pour 11 millions, la France, 21 pour 60 millions, l’Italie, 19 pour 58 millions, l’Espagne, 15 pour 40 millions, le Danemark, 14 pour 6 millions, la Pologne, 12 pour 39 millions, l’Irlande, 11 pour 4 millions, et &amp;#8211; record &amp;#8211; l’Islande, avec 7 formations pour 0.3 millions d’habitants. Face à ces cas <em>“pathologiques“</em>, «<em> (…) un pays de près de 300 millions d’habitants, [où ] les alternatives politiques ne sont définies que par 2 partis, entre lesquels il n’existe aucune différence politique digne de ce nom »</em> (extrait d’un discours de David North, secrétaire national du Parti de l’égalité socialiste des États-Unis, tenu en 1996 à l’Université de Michigan)."><sup>8</sup></a></span>; mais surtout, démontrer que fabriquer un autre type de stalinisme, avec des résultats pour le moins aussi concluants que les réalisations du modèle classique, c’est techniquement possible.<span id="easy-footnote-9-302" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/essais/larthrose-du-poly-tique-2-2/#easy-footnote-bottom-9-302" title=" Ce dernier résultat est avant tout une leçon de professionnalisme donnée à tous les déchus du communisme, qui déplorent la manière dont il fut appliqué à l’Est, et qui attendent depuis longtemps de voir à l’œuvre un système opulent à pensée unique. (À ce titre voir aussi Jean-François Kahn dans ‹Tout était faux ›, Fayard, 1998 : <em>« Est intrinsèquement stalinienne toute tendance à juger d’un fait en fonction, non de sa réalité propre, mais du rôle qu’il joue dans un espace stratégique (etc) )»</em>."><sup>9</sup></a></span></p>



<p class="wp-block-paragraph">En résumé, sous la lumière triangulaire jetée ici, le profil du monde occidental en ce début de millénaire est composé d’un paysage économique nerveusement animé par la technologie de pointe (dans les communications, la sécurité, l’information, la biologie) d’un panorama social soufflant avec difficulté sous le poids de mutations successives, et présente un portrait politique qui affiche sereinement près de 200 ans de trop.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[10 janvier 2004]</p>
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		<title>L&#039;arthrose de la poly tique (1/2)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 07 Mar 2019 21:48:56 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>La face économique du monde occidental a totalement changé par rapport à celle du début de l’ère industrielle. La face sociale, un peu. La face politique, pas du tout. Je trouve que ce vif paradoxe mérite attention. [...]</p>
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<blockquote class="wp-block-quote has-text-align-right is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p><em>«&nbsp;Le mot politique vient du mot poly, c’est-à-dire nombreux,</em> <em>et du mot tique, c’est-à-dire parasite suceur de&nbsp;sang.&nbsp;»</em></p></blockquote>



<div class="wp-block-group"><div class="wp-block-group__inner-container is-layout-flow wp-block-group-is-layout-flow">
<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph">(attribué à un certain Larry Hardiman,&nbsp;?&nbsp;–&nbsp;?)</p>
</div></div>



<blockquote class="wp-block-quote has-text-align-right is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p><em>«&nbsp;On dit que la politique est la deuxième plus vieille profession.</em> <em>J’ai pu constater qu’elle ressemble beaucoup à la première…&nbsp;»</em></p></blockquote>



<div class="wp-block-group"><div class="wp-block-group__inner-container is-layout-flow wp-block-group-is-layout-flow">
<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph">(Ronald Reagan, 1911 –&nbsp;2004)</p>
</div></div>



<p class="wp-block-paragraph">La face économique du monde occidental<span id="easy-footnote-10-289" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/essais/larthrose-du-poly-tique/#easy-footnote-bottom-10-289" title=" Cette appellation réunit les pays occupant les 30 premières places au classement mondial du pib par habitant, dans une fourchette de usd 34000 à 20000, soit : Allemagne, Australie, Autriche, Belgique, Canada, Danemark, États-Unis d’Amérique, Finlande, France, Grande-Bretagne, Italie, Japon, Norvège, Nouvelle-Zélande, Pays-Bas, Singapour, Suède, Suisse. Je n’ai pas considéré les pays suivants, qui remplissent pourtant ce critère : Iles Bermudes, Iles Cayman, Islande, Liechtenstein, Luxembourg, Monaco, Qatar, Saint-Marin &amp;#8211; en raison de leur faible représentativité ; Chypre, Israël, Irlande &amp;#8211; en raison de facteurs politiques qui en font des cas à part ; Hong-Kong &amp;#8211; à cause de son statut politique et administratif particulier. Ces choix sont faits librement, mais ils sont motivés par des critères qui s’expliqueront, j’espère, en cours de lecture. Source : ‹ Annuaire économique géopolitique mondial 2003 ›, La Découverte, Paris, 2002."><sup>10</sup></a></span> a totalement changé par rapport à celle du début de l’ère industrielle. La face sociale, un peu. La face politique, pas du tout. Je trouve que ce vif paradoxe mérite attention.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les racines de ces trois piliers de la société postmoderne remontent au XVII<sup>e</sup> siècle, dans la Grande-Bretagne préindustrielle. À partir de la moitié du XIX<sup>e</sup> siècle, la nature indissociable – car interdépendante – de ces composants se généralise. Ainsi, d’une part, de nouveaux moyens de production remplacent l’économie féodale. D’autre part, cette révolution offre l’occasion à des pionniers de donner vie et conscience à la question sociale.<span id="easy-footnote-11-289" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/essais/larthrose-du-poly-tique/#easy-footnote-bottom-11-289" title=" Robert Owen (1771-1858), homme d’affaires anglais, précurseur du mouvement social et Charles Fourier (1772-1837), théoricien social français."><sup>11</sup></a></span> Enfin, l’autorité des monarchies absolues s’estompe à mesure que le multipartisme se cristallise.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est le temps de la création des premiers (grands) groupes industriels, syndicats et partis politiques. Pourtant, malgré leur coexistence, le parcours commun de ces trois composants corrélés fut bref. L’économique refléta chaque étape spécifique des 150 dernières années. Moins souple, le social essaya de s’y adapter bon gré mal gré, sur le tard. Le politique se pétrifia dès le départ.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Sur l’ensemble de l’ère dite moderne, la routine de l’étude historique observe les catégories suivantes : de 1720 à 1880, la 1<sup>e</sup> révolution industrielle ce sont la machine à vapeur, le tissage, le charbon ; de 1880 à 1960, la 2<sup>e</sup> ce sont l’électricité, les carburants, le téléphone ; de 1960 à 2000, la 3<sup>e</sup> ce sont l’informatique, les communications, les services. Pour cette analyse sur l’industriel, je préfère une subdivision différente, simplifiée : l’envol (1850-1900), l’essor (1900-1950), la fin (1950-2000).</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>L’économique</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est durant la période d’envol que sont inaugurés des domaines économiques et des moyens de production qui prévalent encore de nos jours. La plus importante mutation a lieu maintenant. La réalisation artisanale cède la place à la production industrielle. À grande échelle, les objets ne sont plus réalisés à la pièce, ou selon les besoins. Les machines permettent de produire des biens qui devancent les besoins, voire qui les créent. C’est absolument nouveau et c’est capital pour la suite. Aussi la production de masse est-elle seule capable de satisfaire une population dont le taux élevé de croissance et d’urbanisation était inconnu jusqu’alors. Depuis l’an zéro, il a fallu à la population mondiale plus de 1500 ans pour doubler son nombre. Le 2<sup>e</sup> doublement s’est fait 6 fois plus vite. Le 3<sup>e</sup>, 12 fois plus vite : c’était justement de 1800 à 1925. Le 4<sup>e</sup>, 30 fois. Quant au 5<sup>e</sup>, il semble annoncer la stagnation du processus.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pendant sa période de développement, l’économie d’une part affermit son assise et d’autre part élargit et diversifie son emprise. C’est l’étape de la maturité. Un nombre impressionnant de conflits plus ou moins régionaux et – surtout – les deux conflagrations mondiales contribuent largement à ce développement. <span id="easy-footnote-12-289" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/essais/larthrose-du-poly-tique/#easy-footnote-bottom-12-289" title=" Les guerres sino-japonaise (1894-1895), hispano-américaine (1898), Anglais-Bœrs (1899), russo-japonaise (1904-1905), italo-turque (1911), balkaniques (1912-1913), russo-polonaise (1920), gréco-turque (1920-1921), franco-espagnole (1921-1926), de Mandchourie (1931), d’Éthiopie (1935-1936)."><sup>12</sup></a></span> Des percées techniques et biologiques extraordinaires se produisent : le moteur électrique (1892), l’avion (1903), la diode (1906), la bakélite (1909), les vitamines (1912), les polymères (1922), la fusée (1926), la télévision et la pénicilline (1928), le nylon (1935), les insecticides (1940), le transistor (1948), parmi tant d’autres. La plupart des plus grandes banques, compagnies industrielles et d’assurances sont fondées durant ces années. <span id="easy-footnote-13-289" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/essais/larthrose-du-poly-tique/#easy-footnote-bottom-13-289" title=" Philips (1891), Crédit Agricole (1894), Zurich Assurances (1894), Barclays Bank (1896), Renault (1898), FIAT (1899), Pacific, Gas &amp;amp; Electric (1905), Royal Dutch Shell (1907), General Motors (1908), Olivetti (1908), International Telegraph &amp;amp; Telephone (ITT, 1910), IBM (1911), Boeing (1916), Daimler Benz (1926), etc. "><sup>13</sup></a></span>&nbsp; L’influence du tertiaire commence à se faire sentir, annonçant le pas suivant. Un déplacement suburbain rapide a lieu dans certains pays à la pointe de ce phénomène, surtout en Grande-Bretagne, mais aussi aux États-Unis et en Australie.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’économie de la période finale est différente. La décolonisation achevée, le nombre d’États indépendants se multiplie. Les États membres de l’ONU étaient 60 en 1950 et 189 en l’an 2000. L’intérêt pour les nouveaux marchés explose. Naguère réduit, le cercle des pays industriels s’élargit. Exemples : Brésil, Chine, Corée du Sud, Irlande, Taiwan. En Occident, le choc de la Seconde Guerre mondiale bannit désormais le recours aux armes pour des motifs historiques, doctrinaires ou ethniques. La guerre du Viêt-nam est le dernier affrontement doctrinaire majeur de l’ère industrielle. D’autre part, dans le contexte politique du début du XXI<sup>e</sup> siècle, la tension créée à partir du mois de février 2003 au sujet de la question irakienne entre les États-Unis, la Grande-Bretagne et l’Espagne d’une part, et la France, l’Allemagne et la Russie d’autre part, aurait représenté un <em>casus belli</em> des plus classiques. La guerre devient économique et – déclarée ou&nbsp; larvée – permanente. Les lieux de croissance et le savoir-faire se déplacent. Le tourisme, le cosmos et le corps humain s’industrialisent. Et, pour la première fois, une chaîne de magasins s’installe à la tête du classement des plus grandes entreprises mondiales.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Conclusion économique : chaque étape est bien marquée, inconfondable. En effet, c’est ridicule de croire, car fatalement impossible, que la globalisation aurait pu précéder la sidérurgie du XIX<sup>e</sup> siècle, et c’est impensable d’imaginer que l’invention de l’électricité aurait pu suivre la généralisation de l’automatisation, apparue pourtant durant la 2<sup>e</sup> période industrielle. La relation de cause à effet est inhérente à la succession logique des facteurs économiques, et rend ce processus logique et cohérent.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>Le social</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Tout cela change avec l’aspect social. Pourtant, au début de l’industriel, les mécanismes de la société sont structurellement modifiés. Les grands chantiers du charbon, de l’acier, de la navigation et du rail emploient une force de travail énorme. Par rapport au passé, la qualité de vie de la majorité ne chute pas pour autant : le niveau est déjà très bas. Le phénomène démographique s’impose par son ampleur. Une nouvelle tribune s’affirme : la presse. Le syndicalisme se place dans le sillage du ‹ Manifeste du parti communiste › des Allemands Karl Marx et Friedrich Engels s’accroît par la création de l’Association internationale des travailleurs, aussi appelée la “<em>1</em><em><sup>e</sup></em><em> Internationale</em>” (Londres, 1864). Les <em>clashs</em> – au départ inégaux – entre le prolétariat moderne et le grand patronat s’amorcent.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Au cours de la 2<sup>e</sup> période, la société occidentale s’articule autour de ces deux pôles. La classe moyenne, de plus en plus fournie, s’y ajoute, au détriment de la paysannerie. Pour le prolétariat, la grève devient l’outil préféré de combat. En 1920, l’Italie, la Grande-Bretagne et l’Allemagne comptent un million de grévistes, respectivement 30 et 54 millions de journées de grève. En général et malgré la récession, la productivité et le niveau de vie progressent, le temps de travail diminue, mais le chômage s’installe comme une donnée majeure. En 1932, le taux de chômage est de 22% en Grande-Bretagne, 29% en Autriche et pointe à 43% en Allemagne, où il frôlera 0% en 1939). Les femmes gagnent les droits civiques de base et les droits sociaux percent dans de nombreux pays. Fortement politisés, les syndicats sont au zénith.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La déchéance provoquée par la guerre et le massif appui <em>yankee</em>&nbsp; modifient le climat social durant les <em>“trente glorieuses“</em>. L’envie de travailler s’ajoute à celle d’un meilleur destin. Un des signes de cette nouvelle vigueur est le baby-boom. Les mœurs changent : les choses sont plus désirées que nécessaires. L’espérance de vie s’accroît et la sécurité sociale se généralise, sauf aux États-Unis, qui sont pourtant à la pointe de ce phénomène. L’importance des loisirs égale celle du travail, mais la lutte pour le plein emploi reste prioritaire. L’indice occidental de développement humain bat des records, tandis que le mouvement ouvrier s’essouffle.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Conclusion sociale : rien à voir entre les images de la société au début et à la fin de l’ère industrielle. Cadre et conditions de vie, accès au savoir et aux soins, protection de l’enfance et de la vieillesse, égalité des chances : voilà quelques jalons d’un parcours remarquable. Rares, bien qu’importantes, les fausses notes (dilution familiale, jeunesse déboussolée, chômage chronique, contrastes extrêmes, etc) n’arrivent pas à salir ce tableau globalement positif. Par rapport à un volet économique bien défini, le social est peut-être plus nuancé, mais son évolution est clairement quantifiable.</p>



<figure class="wp-block-gallery columns-1 is-cropped wp-block-gallery-1 is-layout-flex wp-block-gallery-is-layout-flex"><ul class="blocks-gallery-grid"><li class="blocks-gallery-item"><figure><img fetchpriority="high" decoding="async" width="1000" height="439" src="https://lecorbeaublanc.me/wp-content/uploads/2019/12/Larthrose-du-Poly-Tique-1_2-Schémas.jpg" alt data-id="583" class="wp-image-583" srcset="https://lecorbeaublanc.me/wp-content/uploads/2019/12/Larthrose-du-Poly-Tique-1_2-Schémas.jpg 1000w, https://lecorbeaublanc.me/wp-content/uploads/2019/12/Larthrose-du-Poly-Tique-1_2-Schémas-300x132.jpg 300w, https://lecorbeaublanc.me/wp-content/uploads/2019/12/Larthrose-du-Poly-Tique-1_2-Schémas-768x337.jpg 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px"></figure></li></ul></figure>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>Le politique</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">La composante politique navigue à l’opposé de ces trajectoires. Indifférente, elle traverse les années et les étapes. Son parcours est constant au point de lui valoir des vertus de stabilisation qu’elle n’a pas, car le politique nouveau engendre tout sauf l’équilibre, la constance étant plutôt l’apanage du mode seigneurial de gouvernement ; dès que l’on se dispute le pouvoir, c’est le consensus ou l’alternance, et comme le consensus est fort rare… Face à l’économique et au social, le politique est donc juste figé : c’est l’étrangeté relevée en ouverture de l’écrit.</p>



<p class="wp-block-paragraph">À l’aube de l’industriel, face à de nouveaux horizons de plus en plus attrayants, ce sont de nouvelles relations humaines de plus en plus engagées, provoquées par de nouveaux intérêts de plus en plus pointus, au sein de (nouvelles) communautés de plus en plus denses et complexes, qui imposent la reconversion du politique. Jusqu’au XIX<sup>e</sup> siècle, ce domaine était réservé au souverain et le plus souvent l’institution monarchique était polycéphale. Il s’agit de la politique avant le XIX<sup>e</sup> siècle, vue dans son ensemble. Les systèmes développés aux États-Unis et au Royaume-Uni depuis le XVII<sup>e</sup> siècle, ainsi qu’en Suisse depuis le XIII<sup>e</sup> siècle sont exclus, car déjà très proches de la formule actuelle. L’empereur, le roi, le prince, le duc cumulaient les autorités de droit et de fait, auxquelles venaient s’ajouter d’autres prérogatives, comme l’exercice de la loi, le pouvoir moral, ou bien la tutelle religieuse (et non pas spirituelle, qui est propre à l’évêque). Ce cumul n’était pas lettre morte ; en général, le suzerain en disposait en mode discrétionnaire. Plus que de la pratiquer, le souverain fabriquait la politique à sa manière. Au point qu’il l’incarnait. Et si, dans son activité, il créait des fonctions annexes réservées à des élus de son choix, ce n’était que pour des raisons techniques. Pour appliquer ses pouvoirs, le chef de l’État devait bien s’entourer d’éléments de son appareil<span id="easy-footnote-14-289" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/essais/larthrose-du-poly-tique/#easy-footnote-bottom-14-289" title=" Le (grand) chambellan, le (Premier) ministre, le chancelier, le bailli, le surintendant. "><sup>14</sup></a></span>&nbsp; D’une portée variable, l’influence des hauts fonctionnaires sur les citoyens et les affaires du pays n’était que rarement déterminante. Mais le plus important est que l’exercice politique dans sa totalité passait forcément, autant pour les pauvres hères que pour les dignitaires, par la reconnaissance du rapport de vassalité envers le monarque. Du haut de son hérédité, celui-ci dispensait son art de la gouverne en régnant (on pourrait presque dire : en flottant) sur les choses et les hommes.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les paris de la révolution industrielle accélèrent l’émancipation politique du peuple. Les affaires royales deviennent publiques, touchant de plus en plus l’individu affranchi. Ainsi s’organisent les partis traditionnels, dans la lignée de structures sociales ou corporatistes bien établies. En gros, les nantis (les propriétaires terriens, l’aristocratie, la haute bourgeoisie, les grands exploitants et les producteurs, les seigneurs de l’ex-<em>Curia Regis</em> se retrouvent dans des formations génériquement qualifiées de conservatrices. Ils ont la volonté fondamentale de maintenir leurs privilèges, de perpétuer ou de développer l’état des choses à leur avantage. Les démunis, issus de la gent ouvrière, agraire, de l’immigration, donnent naissance aux formations usuellement appelées populaires. Ils sont déterminés à obtenir ne serait-ce que certains des avantages jusque-là réservés aux nantis, quitte à ébranler l’ordre des choses. Entre ces pôles, la classe moyenne (intellectuels, artisans, petits-bourgeois) se range dans des formations couramment intitulées libérales. Son principal but est de préserver son identité en gardant la distance par rapport aux deux autres orientations. Plus tard, ce sera par rapport à l’État.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Sur ces bases, de nombreux partis majeurs sont créés durant cette période foisonnante : Democratic Party (États-Unis d’Amérique) 1829, Liberal Party (ex-Whig, Grande-Bretagne) 1832, Conservative Party (ex-Tory, Grande-Bretagne) 1834, Republican Party (États-Unis d’Amérique) 1854, Sozialdemokratische Partei Deutschlands (SPD, Allemagne) 1871, Partido Socialista Obrero Español (PSOE, Espagne) 1879, Sozialdemokratische Partei Österreichs (SPÖ, Autriche) 1874, Independent Labour Party (ILP, Grande-Bretagne) 1893, etc. Ils sont aisément identifiables selon le modèle exposé ci-dessus, même si, au fil des ans, au gré des besoins et en fonction de certaines spécificités, ils changent de nom, fusionnent ou se remanient. Par exemple, le courant dit conservateur se retrouve sous des appellations aussi variées que républicain, chrétien, national, radical ; le courant dit populaire sous celles de progressiste, socialiste, travailleur, démocratique, communiste ; le courant libéral restant lié – que je sache – à la terminologie de base, c’est-à-dire – concrètement – en dehors de tout autre dérivé terminologique représentatif. En revanche, leurs postulats ne changent pas. C’est normal : les éléments dont ils s’alimentent sont inchangés. Ces partis remplacent le souverain dans un jeu qui a de nouvelles règles. Désormais, le contrôle des affaires de la cité (c’est la vraie origine du mot politique : <em>politikos,</em> qui signifie ‘de la cité’) dépend du scrutin, et rien (sauf des idées valables, une réelle force de persuasion et certains moyens financiers) ne garantit cette maîtrise au candidat.<span id="easy-footnote-15-289" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/essais/larthrose-du-poly-tique/#easy-footnote-bottom-15-289" title=" Cela dit, j’apprécie la franchise d’un routard expérimenté de la politique française, lorsqu’il affirme que ‘Les partis politiques, c’est quand même l’art d’occuper le pouvoir quel que soit le programme et de piquer les idées des autres pour les appliquer, si on voit qu’elles marchent.’ (Brice Lalonde, ex-président de Génération Écologie, qui a montré aussi de l’intérêt pour le Parti socialiste unifié, le Mouvement des radicaux de gauche, l’Union démocratique du centre, la Démocratie libérale et le Rassemblement pour la République.)"><sup>15</sup></a></span> Le XIX<sup>e</sup> siècle voit le transfert du pouvoir – depuis le singulier vers le pluriel – consommé dans l’ensemble de l’Occident.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La période de consolidation du politique est probablement la plus cruelle de l’histoire. Les deux guerres mondiales réunies auraient fait plus de victimes que toutes les violences engendrées par d’autres formes de confrontation durant cette seconde période. Au total, plus de 100 millions d’hommes seraient morts ainsi. Avec un bilan à peine plus élevé qu’un cinquième de ce total, l’ultime période de l’époque industrielle constituerait ainsi une phase d’accalmie… Il serait pourtant audacieux de soutenir que ce constat grave ne tiendrait qu’au transfert de pouvoir évoqué : en effet, le passé est riche en exemples témoignant du vieux penchant des hommes à s’entretuer. Ce serait aussi présomptueux d’affirmer que les promoteurs (comme les exécutants) de ces désastres auraient été dotés d’une cruauté proportionnelle à ce terrible inventaire : ceci négligerait les progrès techniques des moyens de destruction. (Les attaques américaines contre les villes de Hiroshima et Nagasaki ont fait, en quelques minutes, autant de victimes que la guerre russo-japonaise en deux ans. Est-ce que, pour autant, le président Truman occuperait la première place au palmarès de la barbarie, au détriment par exemple du tsar Nicolas II et de l’empereur Mutsuhito, ou de tant d’autres ?) Enfin, je crois que l’émotion surgie à l’ombre de ces réflexions ne devrait pas estomper le principal constat digne d’intérêt au sens de cette étude : politiquement, l’empreinte de cette période est faible. Certes, c’est le moment des plus grandes entreprises doctrinaires de l’ère industrielle : le capitalisme fordiste, le taylorisme, le keynésianisme, le bolchevisme, le maoïsme, les nationalismes allemand et italien, auxquels on pourrait ajouter le colonialisme et le sionisme. Mais, foncièrement, pour l’électeur du monde occidental, l’offre politique reste la même. Comment ça ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">[10 janvier 2004]</p>
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		<title>Féminisme et masculinisme</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 12 Dec 2018 10:04:49 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>[...] Tel le désormais historique premier pas d’Armstrong sur la Lune, d’une génération à l’autre la cause féministe a fait un bond de géant. Mais de côté, pas en avant. [...]</p>
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<figure class="wp-block-image size-large"><img decoding="async" width="1000" height="1000" src="https://lecorbeaublanc.me/wp-content/uploads/2019/12/Féminisme-et-masculinisme-Hedy-Lamarr-1940.jpg" alt class="wp-image-576" srcset="https://lecorbeaublanc.me/wp-content/uploads/2019/12/Féminisme-et-masculinisme-Hedy-Lamarr-1940.jpg 1000w, https://lecorbeaublanc.me/wp-content/uploads/2019/12/Féminisme-et-masculinisme-Hedy-Lamarr-1940-300x300.jpg 300w, https://lecorbeaublanc.me/wp-content/uploads/2019/12/Féminisme-et-masculinisme-Hedy-Lamarr-1940-150x150.jpg 150w, https://lecorbeaublanc.me/wp-content/uploads/2019/12/Féminisme-et-masculinisme-Hedy-Lamarr-1940-768x768.jpg 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px"></figure>
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<div class="wp-block-group"><div class="wp-block-group__inner-container is-layout-flow wp-block-group-is-layout-flow">
<blockquote class="wp-block-quote has-text-align-left has-text-align-right is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p><em>« N’importe quelle fille peut séduire.</em><br><em>Tout ce qu’elle doit faire,</em><br><em>c’est de se tenir tranquille</em><br><em>et d’avoir l’air idiot.»</em><br>&nbsp;(Hedy Lamarr, actrice et inventrice autrichienne,1913-2000)</p></blockquote>
</div></div>
</div>
</div>



<p class="wp-block-paragraph"><em><em></em></em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Forum de discussions en marge du Congrès mondial de la femme. Les déléguées sont censées échanger librement leurs expériences. C’est aussi le moment idéal pour mieux se connaître, en toute décontraction, autour d’un café.</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>La déléguée française : « Hé, les filles, pour moi, ce fut très simple. Un matin j’ai dit à mon Charlot : “Charlie, à partir d’aujourd’hui, finis le repassage, les courses, la vaisselle. Tu t’en occupes, ou je me casse“. »</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Les filles : « Whouaou ! Coool. Et puis ? »</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>La déléguée française : « Et puis ? Ha-ha ! Au départ, il a râlé. Et comment qu’il a râlé ! Ensuite, le premier jour, j’ai rien vu. Le deuxième jour, j’ai rien vu non plus. Et le troisième jour, voilà que je le vois déjà acheter lui-même ses clopes, repasser les chemises et laver les assiettes. »</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Les filles : « Ooooh ! Ç’arraaache !»</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>La déléguée américaine : « Chez moi, ça a été encore mieux. Du coup, j’ai dit à Joe : “J’en ai marre d’être ta bonne ; tu te crois au Moyen Âge ? Tu choisis : tu me remplaces au ménage ou tu crèves“. »</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Les filles : « Ts-ts-ts-ts ! Abuuuse ! Et p’is ? »</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>La déléguée américaine : « Et p’is ? Vous croyez quoi ? Il a tiqué. Ha ! Et p’is, après, le premier jour, rien vu. Deuxième jour, encore rien vu. Et le troisième jour, quand je me réveille, devinez qui je vois, qui avait emmené le môme à la crèche et avait préparé le p’tit-dej’ ?… »</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Les filles : « Déchiiire, géniaaal ! »</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>La déléguée roumaine : « Eh ben, moi, les filles, ça a été plus compliqué. Parce que j’ai tourné en rond pendant des mois, et tourné, et tourné, et un jour, enfin, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai osé. J’ai dit à mon mari : “Tu sais, j’aimerais, si possible, que t’essayes aussi de m’aider un peu à la maison, au ménage, avec les enfants, tout ça quoi. Je te dis ça juste comme ça. Je sais, je sais, c’est difficile, mais tu comprends, j’ai vraiment de la peine toute seule, sans parler du travail de nuit à l’usine.“ »</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Les filles : « Aaaaa, pire bien ! Bra-vo ! Quand même… Et puis ? »</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>La déléguée roumaine : « Et puis rien. À vrai dire… non, pas tout à fait. Bien sûr qu’il a poussé une monstre gueulée. Ensuite, le premier jour, je n’ai absolument rien vu, mais alors vraiment rien. Le deuxième jour non plus. C’est seulement le troisième jour qu’enfin j’ai commencé à voir un tout petit peu de l’œil gauche. »</em></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">Tel le désormais historique premier pas d’Armstrong sur la Lune, d’une génération à l’autre la cause féministe a fait un bond de géant. Mais de côté, pas en avant.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Quoi que l’on veuille ou fasse, et même si la femme s’est toujours imposée furtivement dans la vie de famille, à la maison et jusque dans la vie professionnelle du mari, l’âge que nous vivons, que notre ascendance a vécu et que notre descendance vivra est celui d’une certaine forme de patriarcat. Modernisé certes, mais patriarcat quand même. Un système qui, depuis l’expulsion du Paradis, a confirmé la femme dans la position centrale mais repliée de foyer de vie et l’homme dans le rôle expansif de vigile et de pourvoyeur de ce foyer. (Ce jour-là, <em>« Dieu dit à la femme : ‘(…) C’est dans la douleur que tu mettras au monde tes enfants. Tes désirs se porteront vers ton mari, et il dominera sur toi’. Il dit ensuite à Adam : ‘(…) La terre sera maudite à cause de toi. Tu en tireras ta nourriture avec peine tous les jours de ta vie (…). Tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage (…)’ »</em>, Gen. 3;16-19.)</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pourtant, vu aussi hors de l’angle biblique, cet état-là reste simple et clair, procédant même de certaines facultés intrinsèques à chacun des sexes. Les unes après les autres, les civilisations des mondes occidental et oriental (qui intéressent ici) se sont organisées ainsi. Aujourd’hui, tant de siècles plus tard, tous les mécanismes de la société, jusqu’aux plus petits engrenages, fonctionnent ainsi. Et ce n’est pas rien, puisque ce système peut avoir, comme tout système, des bons et des mauvais côtés. Pour me faire une idée sur leur pertinence, je serais en revanche content de connaître la source de ces qualificatifs (bon et mauvais).</p>



<p class="wp-block-paragraph">Cela étant, quel sens donner à l’acharnement soudain qui alimente les militantes du mouvement féministe ? La raison ne peut plus être la conquête d’une condition nouvelle (pour certaines) ou longtemps ignorée (pour d’autres), dès lors que l’essentiel est déjà acquis : l’accès au savoir, la qualité de la vie, l’accès aux soins, le droit d’expression et de vote, entre autres. Il est en revanche parfaitement compréhensible que ce mouvement de revendication puisse avoir été alimenté par des facteurs contraires autant aux valeurs ancestrales qu’au sens commun et qui, à force, ont depuis longtemps fini par casser ce magnifique équilibre des genres. Ceci pour caractériser en d’autres termes un trop longue et abusif joug appliqué par le mâle (ou plutôt l’<em>”animâle”</em>), avec souvent des pointes d’ignominie frisant l’inconcevable.</p>



<p class="wp-block-paragraph">À partir de là, selon le principe ‘l’action entraîne la réaction’, cela ne peut être qu’un forcing absurde et malsain, n’ambitionnant que de gripper cette mécanique machiste absurde, quitte à sombrer dans le ridicule. C’est la nouvelle morale en vertu de laquelle la femme se veut désormais marin, pilote, policier, pompier, soldat, officie comme prêtre, dirige des multinationales, fonctionne au sommet du pouvoir, souvent selon des procédures hors concours, où les postes à repourvoir – fussent-ils aussi importants – sont réservés au <em>“sexe faible“</em> en dehors des critères habituels de sélection tels que la compétence, la disponibilité, l’expérience, etc. (On comprend alors certaines voix qui s’élèvent au sein même du mouvement féministe pour réclamer des mesures équitables, afin d’éviter – à juste titre, dirions-nous – que tous les acquis ne soient discrédités.)</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et tout cela pourquoi ? Parce que, nous dit-on, il n’y a aucune raison pour que la femme ne soit pas égale à l’homme. Mais quelle tristesse ! Comme si l’identité des sexes constituait à elle seule le passeport imposé et unique pour l’égalité, traduite exclusivement en termes de réciprocité. Comme si c’était ainsi qu’il fallait comprendre et appliquer une harmonie qui, de toute façon, fait partie de l’ordre des choses et qui se situe au-dessus de cette nouvelle morale. Car agissant de cette manière, sa première victime est l’un des plus précieux dons de l’être : la différence.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Par conséquent, tout pourrait être imaginé sur l’échelle du désordre, jusqu’à son expression ultime : l’éclatement de la famille. Mais que dis-je ?! Imaginer ? Il est déjà bien en route, pardi ! Et puis, en application du principe de la réciprocité, on pourrait aussi – n’est-ce pas ? – rêver d’un monde où les <em>“sages-hommes”</em> (pour son absurdité, je préfère cette formule saugrenue au ridicule du terme consacré qui est <em>“homme sage-femme”</em>) seraient a priori préférés aux sages-femmes, où les ambulanciers se substitueraient implacablement aux infirmières, où les nourrices seraient systématiquement remplacées par des <em>“nourreurs”</em> dopés à l’œstrogène, où les hommes au foyer détrôneraient le clan ringard des femmes au foyer, tandis que les Misters Univers seraient favorisés par rapport aux Miss Univers dans la course à la plus belle créature sur la terre. À ces occasions-là, la <em>“femme-féministe”</em> profiterait aussi de rendre ridicule cette appellation même, qui normalement devrait être remplacée par celle de <em>“femme-masculiniste”</em>, logiquement opposée à celle d’<em>”homme-féministe”</em>. Que comprendre dès lors ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et si un beau jour, pour forcer une réponse (sur le même diapason) au refrain de la femme-objet, la publicité, les cabarets et la cyberpornographie basculaient dans le registre masculin et que l’univers était envahi par les attributs phalliques de l’homme-objet, est-ce que cela changerait quelque chose à son avidité sexuelle naturelle ? Évidemment, <em>“De gustibus coloribusque non disputandum”</em>, mais combien de femmes seraient toujours séduites par des mâles œstrogénéisés, suaves et gracieux, et combien d’hommes seraient attirés par des femelles testostéronéisées, brutes de décoffrage ? Et si un autre jour, pour soi-disant s’affranchir une fois pour toutes de leur inféodation millénaire par rapport à l’homme, les femmes imposaient la féminisation à tout va des titres et des appellations, est-ce que cela ferait vraiment leur bonheur ? Ou bien ne réussiraient-elles qu’à se couvrir par elles-mêmes d’un surplus de ridicule qu’elles ne mériteraient en aucun cas ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et les enfants, les enfants deviendraient quoi dans tout ça ?!</p>



<p class="wp-block-paragraph">Eh bien, des réponses on en trouve : âgés d’à peine dix ans, certains violent leur frangine, certains tuent leurs parents, certains se suicident.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[22 novembre 2003]</p>
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		<title>Germanitude</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 21 Sep 2018 18:44:25 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Dans un sens général, une société est un ensemble de rapports humains stables constitués à l’intérieur d’un territoire distinct. C’est aussi l’ensemble des rapports que ces hommes ont avec la nature. C’est encore l’ensemble de leur production culturelle et matérielle, individuelle ou collective. Enfin, considérant également le folklore, les mœurs, les traditions, l’héritage, la pérennité, on parle désormais d’une civilisation. [...]</p>
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<div class="wp-block-group"><div class="wp-block-group__inner-container is-layout-flow wp-block-group-is-layout-flow">
<p class="has-text-align-right has-small-font-size wp-block-paragraph"><em>« Les Allemands sont remarquables chez eux ; ailleurs, insupportables. »</em></p>



<p class="has-text-align-right has-small-font-size wp-block-paragraph">(Reynaldo Hahn, 1874 – 1947, ‹ Journal d’un musicien ›, Plon, 1933)</p>
</div></div>



<p class="wp-block-paragraph">Dans un sens général, une société est un ensemble de rapports humains stables constitués à l’intérieur d’un territoire distinct. C’est aussi l’ensemble des rapports que ces hommes ont avec la nature. C’est encore l’ensemble de leur production culturelle et matérielle, individuelle ou collective. Enfin, considérant également le folklore, les mœurs, les traditions, l’héritage, la pérennité, on parle désormais d’une civilisation.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La société est une entité reconnaissable et unique, à la façon d’un homme qui se distingue de son semblable, ou d’une famille qui ne ressemble pas à une autre. Pour être définie, elle présuppose un degré suffisant de développement, ce qui permet aussi de la caractériser. Ainsi, du point de vue spatial, il y a en gros des microsociétés de type tribal, des sociétés de type national, et des macrosociétés, qu’on appelle aussi mondes : les mondes grec, hispanique, occidental, arabe, islamique, slave.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Faute de mieux, on reconnaît une vaste plaine aride à l’uniformité de son étendue, mais seulement en l’absence – improbable – de tout accident de son relief. Dans le cas contraire, le plus probable donc, elle sera identifiée à partir de cette exception-là – une rivière, un arbre, une colline. De même, ce sont les sommets et pas les flancs qui représentent une chaîne montagneuse, tout comme les îles marquent les océans.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Tels les arbres d’une vaste plaine. les sommets d’une montagne et les îles d’un océan, ce sont des figures phare, souvent politiques, qui illustrent telle ou telle société. Pour la société tribale, c’est le vieux du village. Pour les sociétés nationales, les exemples abondent : de Gaulle, Hirohito, Mao, Nasser, pour en citer seulement quelques-uns. Pour les macro-sociétés, c’est un Bolívar, un Gandhi, un Khomeiny. Ces exceptions catalysent toujours le génie des populations qu’elles symbolisent.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Tout au long de l’histoire, l’humanité a expérimenté un grand nombre de ces sociétés, dont certaines sont devenues des civilisations. Certaines ont laissé des traces plus profondes que les autres. Certaines ont disparu, d’autres existent toujours. Il y en a, bien sûr, qui ont duré plus que d’autres. Toutes les civilisations ont eu des heures de gloire et de décadence. Elles ont aussi eu, toutes, leur cortège de figures de proue qui traversent les temps et auxquelles se réfèrent les générations qui suivent.</p>



<p class="wp-block-paragraph">À leurs débuts, les grandes civilisations furent nationales. Parfois, ce besoin expansionniste qui est le propre de l’homme leur fit quitter leur cadre d’origine pour acquérir un caractère pluriethnique et une dimension plus ou moins globale. Certaines – anglaise, espagnole, russe – survécurent à un relatif retour aux conditions initiales. D’autres – romaine – s’éteignirent dans leur état de surdéveloppement. Pour la plupart, elles tentèrent de diffuser au maximum le modèle qu’elles avaient créé.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">La société allemande est de ce cercle d’exportateurs. Ne pouvant toutefois parler légitimement d’une civilisation allemande, il est question ici de la <em>“germanitude“</em>, telle que formée en Europe centrale (Autriche comprise) vers le XVI<sup>e</sup> siècle. Comme nous l’avons vu, la force d’impact d’une civilisation se concentre dans le noyau des figures phare qui la représentent, en précisant que, dans ce cas, il n’existe presque aucun domaine où elle n’ait rayonné par son lot de personnalités hors pair.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il y a tout d’abord la musique, où cette germanitude maîtrise la création dans le monde occidental ; ensuite la physique théorique et appliquée, où son excellence est confirmée ; et puis la standardisation, où elle a toujours <em>“donné le la“</em>, avant que le système iso ne lui soit imposé ; et aussi le sport, où elle domine dans un nombre croissant de disciplines ; il y a la philosophie, où elle fait autorité ; l’industrie, où elle est la référence de la qualité et de la rigueur ; les mathématiques, où elle brille ; il y a aussi l’architecture, où elle est l’un des symboles du mouvement moderne ; la poésie, où elle atteint des sommets ; l’art militaire, où elle a fait école ; enfin, la mécanique, où elle est pratiquement synonyme de perfection. Il y a également tous les autres domaines, qu’il serait trop long et trop ennuyeux de développer : biologie, chimie, cinéma, doctrines, histoire, imprimerie, médecine, mode, peinture, photographie, politique, prose, religion, théâtre. Il n’y a rien à dire : cela fait vraiment beaucoup, beaucoup de domaines !</p>



<p class="wp-block-paragraph">Cinq siècles plus tard, on aura pu constater que par leur nombre et leurs qualités, les sommités de cette civilisation furent parmi celles qui contribuèrent le plus à la grandeur et à l’épanouissement du genre humain.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La Seconde Guerre mondiale mit l’Allemagne à genoux et, pour un moment, la transforma en pays du tiers-monde. Le niveau du revenu national brut par habitant de 1938 ne fut retrouvé qu’en 1953. Son intelligence fut décimée ou exilée. Un plan Marshall plus tard et grâce à son génie de l’organisation et du travail, le pays rejoignit la tête du peloton mondial. En 1970, il occupait déjà la 3<sup>e</sup> place au monde en termes de produit intérieur brut, derrière les États-Unis d’Amérique et le Japon, également traumatisé par la guerre, mais devant la France et le Royaume-Uni, les autres deux vainqueurs. La confiance et le bien-être vite regagnés, les Allemands se tournèrent vers l’exportation, avec le succès que l’on connaît : en 1990, deuxième pays exportateur au monde en valeur absolue, juste derrière les États-Unis.&nbsp; D’abord ils exportèrent leurs produits, ensuite, au travers de la délocalisation, leur technologie et leurs méthodes de travail. Aujourd’hui, comme toute société épanouie, l’Allemagne exporte son modèle. Drôle de modèle ! Je m’explique.</p>



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<p class="wp-block-paragraph">Sidé, sud de la Turquie, au bord de la Méditerranée. Je me rappelle des vacances en famille, l’année passée. Je logeais dans un 5* correct (valant un 4* standard européen), assez grand, pas tout à fait complet, mais bien rempli. Un de ces <em>“silos à touristes“</em> dont j’ai oublié le nom et où il y avait de nombreux Russes, quelques Belges et Hollandais, des Turcs, une poignée de Suisses. Pour le reste, ce n’étaient que des Allemands.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Je n’ai bien sûr absolument rien contre le fait que, onze mois durant, les Allemands mettent de côté des sous pour se payer leurs vacances estivales. Franchement : ils triment assez à longueur d’année, ils ont leurs soucis (chômage, impôts, immigration, insécurité – que d’autres ont aussi, mais enfin, passons), ils ont continuellement du mauvais temps, alors je crois qu’ils sont en droit de profiter de leurs deux semaines de farniente au soleil. Donc, logiquement, je ne puis m’insurger contre le fait que, bon an mal an, des quantités indéfinies de divisions de cars, voitures, trains et avions déversent un nombre incalculable de touristes allemands sur les plages de la planète. L’ethnie n’a rien à voir dans tout cela. S’il y avait eu des armées de touristes chinois (ce sera certainement pour bientôt), nigérians ou iraniens (moins probable), cela n’aurait rien changé au problème.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Sauf qu’en exportant à grande échelle son perfectionnisme, son rituel social, son système de planification et d’organisation, sa vision du confort, son cartésianisme, la germanitude finit par bâtir, <em>nolens volens</em>, hors frontières, son modèle de standardisation dans lequel elle excelle.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Où que l’on se trouve dans un de ces hôtels balnéaires, le scénario est à peu près identique, au point que s’il n’y avait pas les températures de l’air et de l’eau ainsi que la physionomie et la langue locales, on se croirait sans peine chez soi, à Köln, Lübeck ou Mainz.<span id="easy-footnote-16-203" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/essais/germanitude/#easy-footnote-bottom-16-203" title=" Mon expérience s’est forgée &amp;#8211; avec des empreintes variables &amp;#8211; au Cap d’Agde (France, 1984), Héraklion (Crète, Grèce, 1985), Eilat (Israël, 1986), Mellieha (Malte, 1987), Venise (Italie, 1988), Hyères (France, 1989), Faro (Portugal, 1991), Saint-Raphaël (France, 1993), Marina di Massa (Italie, 1994, 1995), Lido di Dante (Italie, 1996), Playa del Inglés (Canaries, Espagne, 1997, 1998), Hammamet (Tunisie, 1999), Agia Napa (Chypre, 2000), Bugibba (Malte, 2000), Sharm-el-Sheikh (Égypte, 2001), Sidé (Turquie, 2002), Cos (Grèce, 2003)."><sup>16</sup></a></span> Tout cela culmine avec les ghettos-dortoirs que les Allemands ont dressés en Espagne, de sorte qu’après toute une vie de labeur sans joie et sous la pluie, ils puissent enfin s’étendre au soleil, anonymes, mais ayant échappé au rhumatisme.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les indications – excursions, menus, rencontres, manifestations – sont en allemand, exceptionnellement dans un anglais approximatif, comme d’ailleurs les factures et autres formulaires. Dans la rue, tous les noms des magasins sont en allemand, secondairement en anglais. Les conversations avec le personnel hôtelier (mais aussi avec les vendeurs, les policiers, les chauffeurs de taxi, les sauveteurs) ne peuvent se faire qu’en allemand, de manière très subsidiaire et primitive en anglais. Les jeux de club et les animations sont en allemand, doublés en anglais. Dans les kiosques, une gamme complète de journaux allemands (du très sérieux Frankfurter Allgemeine Zeitung à l’anecdotique Roman-Stunden en passant obligatoirement par le Bild) submerge les rares quotidiens majeurs anglophones, hollandais ou russes. La plupart des canaux de télévision offrent des postes en allemand, parmi lesquels on trouve les quelques chaînes à vocation internationale. Les bibliothèques de prêt étalent les séries roses et policières en allemand. L’art culinaire français, turc ou italien se met à l’heure du <em>Gemüse-Kartoffel-Auflauf mit Käse gratiniert</em>. Les cafés en plein air proposent, sur des écrans géants, le rituel des matchs de la <em>Bundesliga</em>, peut-être aussi celui des championnats de football anglais ou italiens. À des milliers de lieues de la mère patrie, les magasins proposent des <em>Spielhosen</em> et des chapeaux tyroliens.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La fameuse couleur locale ? Il est vrai qu’à ce jour, que ce soit en Italie ou en Égypte, on perçoit toujours, plus ou moins, un certain spécifique (on ne peut plus parler de poids) culturel du lieu, sa marque d’identité, pourtant si gâchés par le tourisme de masse. Mais pour combien de temps encore ?</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">Tout cela reste acceptable tant que l’on ne quitte pas le stade des faits et que l’on ne traite pas de la question des hommes, c’est-à-dire des légats du germanisme. Car celui-ci a bien sa diplomatie caractérisée.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Contrairement aux Metternich et Ribbentrop, de nos jours les ambassadeurs germaniques ne sont plus des aristocrates. Indistinctement hommes ou femmes, ils sont techniciens du gaz dans l’administration, chefs d’équipe dans l’industrie, chauffeurs de trolleybus, contrôleurs fiscaux ou agents d’assurances, tandis qu’elles sont secrétaires, infirmières, vendeuses, assistantes sociales ou esthéticiennes. Et ce n’est pas dans les chancelleries des capitales que l’on retrouve aujourd’hui l’image de tel ou tel pays mais, grâce au tourisme, de manière beaucoup plus palpable, sur les routes et les plages du vaste monde. Il n’empêche, aux yeux du pays d’accueil et des autres confrères ès bronzage, qu’ils le veuillent ou non, ces émissaires portent bel et bien avec eux la Germanie contemporaine ou, plutôt, pour se référer à l’essentiel, l’actuelle Allemagne.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ces représentants portent avec eux leur pays car il est par nature fier et fort, et c’est donc tout naturellement qu’ils exposent ce modèle-là aux quatre coins de la mappemonde. Ou, du moins, ce qu’ils pensent être un modèle. Parce qu’en fin de compte, l’effet produit est surprenant.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Prenez un habitant d’un quelconque pays vacancier important et interrogez-le sur le tourisme de nos jours. Vous aurez toutes les chances de recevoir trois avis standard, invariablement les mêmes : l’homme aura le ras-le-bol du tsunami des hommes-caméras japonais, des nuées d’Américains niais et obèses, mais peut-être surtout des divisions estivales allemandes, ces <em>“Ferienkorps“</em> <span id="easy-footnote-17-203" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/essais/germanitude/#easy-footnote-bottom-17-203" title=" Par analogie avec l’<em>Afrikakorps</em> &amp;#8211; formations allemandes qui combattirent en Afrique du Nord durant la Seconde Guerre mondiale; <em>Ferien</em>: vacances (all.)."><sup>17</sup></a></span> qui, sciemment ou non, ont réussi là où Erwin Rommel a échoué : achever une certaine colonisation de la planète. </p>



<p class="wp-block-paragraph">Surprenants en effet : cette candeur à inlassablement évoquer le <em>Vaterland</em>, en s’attendant à retrouver ses particularités (voire ses valeurs) là où elles sont soit inconnues, soit simplement inimaginables, cette désobligeance des <em>Walkyrie</em> à promener, par deux, fesses tatouées et seins nus, leurs strings blancs sur fond cuivré à travers quantité de fellahs écrasés par la pauvreté, qui n’ont qu’un rêve en tête – épouser n’importe quelle Allemande pour forcer l’émigration ; cette rage de perpétuer <em>Oktoberfest</em> à la plage et dans les bars des hôtels ; cet acharnement à vous parler à tout va en allemand, peut-être en toute innocence, comme si c’était une langue enracinée à l’échelle mondiale ; cette fausse modestie (étayée par le côté naturel et purement utilitaire de la chose) à rouler dans de grosses mécaniques rutilantes là où les indigènes s’arrachent encore de vieilles caisses de contrebande ; cette audace (peut-être instinctive) de ces familles ou de ces groupes à se croire parfaitement seuls au milieu d’un bazar, d’un monastère, ou même d’un restaurant, ce qui les autorise (tout naturellement) à pousser au paroxysme le niveau de leur enthousiasme vacancier, dans un souci d’optimiser le coût des vacances; cette déferlante du <em>alles inbegriffen</em> dans les buffets gastronomiques des restaurants hôteliers, qui fait penser à un état plutôt de disette que de bien-être. <em>Und so weiter</em>. Voilà la vraie actuelle diplomatie germanique. J’ajoute que ce panorama n’a rien d’une galerie de clichés. S’il est bien vrai qu’il y a et – espérons-le – qu’il y aura toujours de <em>“bons“</em> touristes japonais, américains et allemands, il n’en reste pas moins que l’image est déjà ancrée.</p>



<p class="wp-block-paragraph">En réalité, ces pays en quête de prospérité qui accueillent à bras ouverts des touristes dont ils pensent – à raison – qu’ils en sont porteurs, ont mieux à offrir. Une offre qui s’explique souvent uniquement par le fait qu’elle vient du haut de quarante siècles de civilisation, et dont le Teuton se désintéresse. Comme, par exemple, le sens du temps. Ce qui fait que le jour où la germanitude commencera à s’approprier ce sens, elle ne sera plus tout à fait elle-même, mais elle sera certainement quelque chose de plus que ça. Mais aura-t-elle envie de l’être ?</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Zum Wohl</em> !</p>



<p class="wp-block-paragraph">[21 novembre 2003]</p>
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