L’ŒIL et le SABRE (6/15)

Catégorie: Fiction


guten tag, nicht mein schuld, guten tag

Douillet­te­ment ins­tal­lés en pre­mière classe, ils savourent enfin un cadre plus agréable que l’hôtel, le bac à sable, sans par­ler de la demeure de K. Tant que faire se peut, on essaye de se vider les mémoires, alors que le cadre – il faut l’avouer – s’y prête. Cham­pagne? Bien sûr. Caviar? Mais avec plai­sir. Foie gras? Un tout petit peu. Truffes? Pour­quoi pas. Repos bien méri­té. Avec le bour­don­ne­ment des moteurs, on rêve bien à 11000 mètres. (“Ah, ce fichu airag cogne, il avait oublié. Et la lou­piote au des­sus de la porte des toi­lettes est rouge. Tant pis, c’est urgent. Tiens, Moon­na n’est pas là. Il frappe dou­ce­ment: Moon­na? C’est qui? Moi. C’est ouvert. Elle se pom­ponne devant la glace. Mmmm, ciel, ce qu’elle est par­faite, cette nana. Et il en connait un bout dans ce sec­teur, par contre là c’est vrai­ment du domaine de l’exceptionnel. L’effet de l’airag s’envole: sous le regard tendre d’Aphrodite (ou serait-ce Blanche-Beige?!…), ce n’est vrai­ment pas le moment. Et voi­là com­ment une cabine de 1 m2 peut deve­nir la salle du bal de l’opéra. Il s’assied sur le trône et lorsqu’elle se moule à cali­four­chon sur ses genoux, la trappe de l’orchestre s’ouvre, ils sont aspi­rés tous les deux, enla­cés, ils tombent, ils planent, ils piquent, ils culbutent, nooooon…”) «Ah, tu me fais mal!» Amu­sée, Moon­na se couvre la joue. Quoi?! «Cou­cou, réveilles-toi sol­dat, tu frappes dans tous les sens.» Elle se marre. Ah, quel dom­mage… «Viens, le ste­ward est occu­pé!» Elle le prend par la main et ils s’infiltrent dans la cabine. Cette fois le 1 m2 est pour de vrai. Il ne rêve plus.

Sau­ter de Bul­gan à Nue­va Ger­manía c’est comme tom­ber de la poêle sur la braise, sur­tout avec une don­zelle sur les bras et sur­tout avec une humi­di­té à 80%. Ça suinte jusqu’au poly­amide des valises. Heu­reu­se­ment, le télé­phone a vu pire. Il vibre. Le troi­sième mes­sage de Al, retar­dé par le déca­lage horaire – il fait déjà nuit mais c’est le même jour – dit: (3. Confir­mé A.S. trans­fi­gu­ré. Queue de che­val. Atten­tion L.I.S. Bonne chance. Al.) Le mes­sage se ter­mine avec quelques secondes d’une étrange musique eth­no, sorte de jéré­miade mono­dique. (“Ah, la mignonne Al, tou­jours avec ses petites blagues à elle!…”)

En plein com­bat achar­né avec la trans­pi­ra­tion, le len­de­main passe inaper­çu. Fina­le­ment le corps s’habitue tant bien que mal. En réa­li­té on ne fait plus tel­le­ment atten­tion. Pour la cir­cons­tance, lui doit briè­ve­ment tro­quer son com­plet gris fer pour un short hawaïen et une che­mise blanche, tan­dis qu’elle est tout aus­si flam­boyante en sa jupe jaune mar­gue­rite et son large t-shirt tur­quoise qu’elle était la veille, dans la robe de velours bleu nuit. Mais ici le cli­mat reste hos­tile. Les hommes, les femmes, les chats, les chiens, la végé­ta­tion, l’ambiance toute entière est hos­tile. Cepen­dant ils s’acharnent pour le début d’une piste, un indice, quelque chose, n’importe quoi pour remon­ter à l’homme. Bien­tôt, le soir revient après une jour­née vide. En ajou­tant la fatigue et l’inimitié des lieux, cela devient rageant. De sur­croît – s’étonner? – elle couve une fièvre. S’héberger s’avère une gageure: l’aubergiste du coin, un mala­bar ron­gé par la variole, s’affirme com­plet. Tu parles… Le Glock 77 posé sur le zinc semble aus­si sans effet pour le type qui leur montre – sec – la porte: le local ferme pour la nuit.

Dehors il fait chaud; au-des­sus, mille mil­liards d’étoiles brillent et presque autant d’idée tournent dans la tête de ∞8. C’est un vil­lage sans pas­sé, sans futur. De temps à autre on entend au loin des voix, des bruits, des gro­gne­ments, des… va savoir. Quelques fenêtres sont encore éclai­rées, puis elles dis­pa­raissent dans le noir, l’une après l’autre. Il en reste deux, une ici, une là-bas. Sou­dain, une porte s’ouvre. La voix rauque d’une femme ordonne: «¡Ven!»1 Ils obéissent.

En fonc­tion des besoins, la pièce, étri­quée et basse, semble ser­vir de hall d’entrée, de séjour, cui­sine, débar­ras – qui sait? – de chambre à cou­cher aus­si. Un impo­sant porte-man­teaux cache à moi­tié un esca­lier en bois qui laisse devi­ner l’étage et peut-être aus­si la cave. Au début, c’est dur de se bou­ger sans heur­ter les meubles ou – quand on fait 1 m 88 – le pla­fon­nier. La pré­sence de ces deux ‘tou­ristes’ dans leur accou­tre­ment pas­tel crie au milieu de ce bazar sur­an­né fait de cas­se­roles en fonte, pho­tos déla­vées, per­ruques, bottes encras­sées, cous­sins à modèles, masques, caisses de légumes et bou­teilles de vin. Un fusil pend au mur. «Mi espo­sa y yo mis­mo, se nos afec­ta muy de su gene­ro­sa recep­ción y le agra­de­cen mucho, la que­ri­da Seño­ra.»2 Silence. «Es usted de ver­dad muy amable.»3 Madame est seule, même lorsqu’elle ne l’est pas; on dirait une pay­sanne hir­sute, bour­rue et bara­quée à l’âge incer­tain, 1 m 50 max, des bras bûche­rons, air de cat­cheur. Une mar­mite d’argile cuit à petit feu. Madame s’y dévoue. Moon­na, le regard absent, brûle un peu. «…guten tag, nicht mein schuld, guten tag…»

4

Il sur­saute. Un per­ro­quet. Il l’avait pris pour un pan­tin en étoupe. «¡Cál­late, Aloïs!»5 (“Guten Tag?!… Aloïs?!… Hm…”) L’atmosphère est moite, il fait chaud, ça sent le cuir et la terre. Le pla­fon­nier tremble, quelque chose bouge des­sus, un bruit comme des pas et il a l’impression d’entendre les tona­li­tés étranges concluant le troi­sième mes­sage d’Al. La cuis­son est enfin ache­vée. Madame envoie sur la table deux bols de soupe. Le pain est devant. «¡Coma!»6 «Muchas gra­cias.»7 C’est une sorte de gas­pa­cho chaud, pas mal, à faire arra­cher les poils du nez. Moon­na tousse, hoquette, s’étouffe: ce n’est pas pour elle. Le pain reste bon. Pour lui, ce potage arrive à point nom­mé, il a vrai­ment faim et il s’en dédie. À leur droite, assise à côté du four, madame les scrute. Entre deux gor­gées, il lance, l’air dis­trait: «¿Ten­drá usted por casua­li­dad una idea de dónde podría encon­trar a mi ami­go Anto­nio? Anto­nio Sán­chez?»8 Silence. Encore une gor­gée, et une autre. Quelque chose bouge. Il se redresse juste à temps pour cho­per la pirouette de la femme en train d’arracher le fusil du mur, mais avant qu’elle s’y retourne, le cou­teau à pain la pique sous le men­ton. «Tran­qui­la, gua­pa.»9 Elle ravale son dépit. «Creo que ten­drías algo que decirme pero tienes algu­na pena a expre­sarte.»10 Silence. Elle remue un peu, mais la pointe monte d’un cran. Il mur­mure à l’oreille: «No seas tími­do, estoy aquí para escu­charte.»11 «No sé.»12 «Eso, reco­noz­co que ten­go pena a creér­me­lo.»13 «Se murió.»14 La pointe monte encore un peu: la sueur dilue la goutte de sang qui suinte. Moon­na est sans voix. «Eso tam­bién, ten­go pena a creer­lo.»15 «Está en Londres.»16 «Oí hablar de este pue­blo. ¿Podrías ser más pre­ci­so?»17 Elle ravale de nou­veau. «Empe­ra­dor.»18 «Empe­ra­dor?!…» L’acteur se concentre. Requête envoyée à O, qui la dis­tri­bue dans les bureaux. Quelques ins­tants après, l’information arrive. Il sou­rit: «Muy bien. ¿Ves? Cuán­do quieres, sabes.19 Moon­na, viens.» «Où ça?!» «Viens je te dis. On y va.» Il repousse la bonne femme. Du bout du canon récu­pé­ré, il lui fait signe de mon­ter. Visi­ble­ment furieuse, elle s’exécute lour­de­ment et dis­pa­raît à l’étage, tan­dis que Moon­na se sauve en cou­rant. Il sai­sit son sac et la suit, après avoir fait un der­nier tour dans la pièce.

Une fois dehors, ils retrouvent la route et se fondent dans le noir. La mai­son de madame est déjà loin der­rière, lorsqu’un long éclat blanc, rouge, orange, jaune illu­mine le ciel, sui­vi d’une déto­na­tion assour­dis­sante. Ils se retournent, regardent, se regardent. À l’horizon la forêt brûle autour de ce qui semble avoir été la mai­son de leur soupe. «C’est toi?» Son visage a chan­gé d’un coup; même splen­deur, mais avec la fièvre les yeux d’acier et les reflets dorés de l’incendie qui enflamment sa sil­houette, c’est une éri­nye,20 déesse de la mort. Il se reprend, se retourne, repart muet. Fina­le­ment elle le suit à dis­tance et la sublime furie ne lâche pas, au contraire, ce silence coriace ne fait qu’alimenter sa rage, trans­for­mant ses inter­ro­ga­tions en insi­nua­tions, puis en accu­sa­tions et fina­le­ment en sen­tence. Lui n’écoute que le rythme de ses pas. Brus­que­ment le tor­rent d’anathèmes s’arrête sec et l’on entend un bruit tout aus­si sec. Vidée par la colère, l’effort inutile, la cha­leur exté­rieure comme celle inté­rieure, elle tombe.

Ils passent la nuit à la belle étoile, elle à coups de fris­sons et de délires, lui veillant et s’employant à la sou­la­ger autant que faire se peut tenant compte des condi­tions. À leur réveil dans après-midi, ils sont gra­ti­fiés par un ciel sans nuages. Aidée par sa jeu­nesse, elle s’est net­te­ment remise, mais boude: le dépit est solide, et ce n’est peut-être pas sans rai­son. Une camion­nette les amène 100 km plus loin à San Esta­nis­lao, d’où la course régu­lière les dépose au Crowne Pla­za d’Asunción après trois heures de voyage sans le mot. La meilleure suite étant dis­po­nible, les deux époux Hob­bel prennent leurs quar­tiers pour la nuit, en atten­dant le vol du len­de­main. Il y a évi­dem­ment l’air condi­tion­né, à part que ce n’est pas cet élé­ment qui nour­rit le froid qui les sépare. Pour­tant tout a une limite. «Essaies de com­prendre Moon­na, la bonne femme vou­lait me buter, peut-être toi aus­si. Pour moi c’était comme de la légi­time défense.» «Comme! C’était comme! T’es un monstre! Elle vou­lait nous liqui­der… bien sûr… c’est ça… peut-être toi, pas moi! T’étais prêt à l’égorger sous mes yeux! Montre-moi le dan­ger alors que la mai­son était à trois kilo­mètres? Hein?!» Elle crie, déchaî­née. «Ce n’est pas une ques­tion de kilo­mètres, tu com­pren­dras plus tard. Je suis sûr, Moon­na, posi­tif, fais-moi confiance. Essaies.» Sa tona­li­té sérieuse, réflé­chie, conte­nue, plus une bonne dose de charme, plus une autre dose, infime – 0.017‰ – de son flux ondu­la­toire, aus­si bien qu’une fatigue évi­dente de la fille, tous ces fac­teurs pro­duisent un cer­tain effet. Fina­le­ment elle cède et s’endort dans le doute, pour rebon­dir vingt minutes après et l’interrompre dans son tra­vail de com­mu­ni­ca­tion avec le Ser­vice et de recherche sur le web profond

21

: «Parce que… t’as dit quoi? Quand plus tard? Et où?!» «Chuuut. À Londres.» Il se replonge dans son échange tri­an­gu­laire car il vient de rece­voir des infor­ma­tions com­plé­men­taires cru­ciales sur la cible, Sánchez. 

Voler en pre­mière classe, c’est l’opium abor­dable du riche et c’est aus­si propre à l’espion(ne) de pre­mière classe. Pour celui – et celle – subis­sant volon­tiers, en plus, l’agrément des toi­lettes qui y sont réser­vées, c’est éga­le­ment l’occasion sub­tile et piquante de s’offrir quelques moments épi­cu­riens. Comme les pas­sa­gers sont habi­tuel­le­ment peu nom­breux dans cet uni­vers douillet, et comme leur âge est assez res­pec­table, pour celui (et celle) qui en exprime l’intention, il y a sou­vent moyen de jouir dans une large mesure de ces lieux pri­vi­lé­giés, les diver­tis­se­ments n’étant pas vrai­ment limi­tés, ni dans la durée, ni dans la fré­quence. Vers la fin du tra­jet, dans un tel contexte hale­tant, Moon­na s’interroge donc à voix basse: «Mais-Empe­ra­dor-ça-veut-dire-quoi?» Et pour­suit: «Parce-qu’il… oui… oui… à-ce-que-je… oui… sache… oui, il-n’y-a-pas-d’hô-tel-Emperador-à… ouiiii! – Londres…» Lui est trop occu­pé pour répondre. Elle insiste: «Dis.» «Bien-sûr-qu’il-n’y-a-pas-d’hôtel-Empe… Chut!» Dehors on parle et on dis­tingue une légère agi­ta­tion, alors on remet la dis­cus­sion à plus tard. Ce n’est donc qu’une fois bien vau­trés dans les satins de la suite Prince of Wales du Ritz22 que le sujet res­sort. «Je trouve qu’on est mieux ici qu’à ton Empe­ra­dor», plai­sante elle, radieuse. «Moon­na… je t’ai dis que ce n’est pas un hôtel.» «Non, tu m’as pas dit.» «D’accord, je t’ai pas dit. Voi­là: c’est pas un hôtel.» «Mais dis-moi qu’est-ce que c’est!» «C’est un homme.» «Un homme?!» «Oui.» «Tu veux dire qu’on aura affaire à un empe­reur?! Du Japon?! Wow!» Elle rit de bon cœur. «Non, pas tout à fait.» «Alors quoi, dis, tu me fatigues…» «On ira chez le Kai­ser.23» Elle ouvre grands les yeux: «Quoi?! Le… le qui?…le foot­bal­leur?!» «Com­ment ça, le foot…?! Ah, tu veux dire Kai­ser Franz.24 Non.» Il s’arrête. «Kai­ser Karl.25» Et il l’embrasse.

[…][…]

«Moon­na… je t’ai dis que ce n’est pas un hôtel.» «Non, tu m’as pas dit.» «D’accord, je t’ai pas dit. Voi­là: c’est pas un hôtel.» «Mais dis-moi qu’est-ce que c’est!» «C’est un homme.» «Un homme?!» «Oui.» «Tu veux dire qu’on aura affaire à un empe­reur?! Du Japon?! Wow!» Elle rit de bon cœur. «Non, pas tout à fait.» «Alors quoi, dis, tu me fatigues…» «On ira chez le Kai­ser.26» Elle ouvre grands les yeux: «Quoi?! Le… le qui?…le foot­bal­leur?!» «Com­ment ça, le foot…?! Ah, tu veux dire Kai­ser Franz.27 Non.» Il s’arrête. «Kai­ser Karl.28» Et il l’embrasse.

  1. «Viens!» (es.)
  2. «Mon épouse et moi-même, nous sommes très tou­chés de votre géné­reux accueil et vous remer­cions beau­coup, chère madame.» (es.)
  3. «Vous êtes vrai­ment très aimable.» (es.)
  4. Cor­rect: «Guten Tag. Es ist nicht meine Schuld. Guten Tag» «Bon­jour. Ce n’est pas ma faute. Bon­jour» (all.)
  5. «Tais-toi, Aloïs!» (es.)
  6. «Mange!» (es.)
  7. «Mer­ci beau­coup.» (es.)
  8. «Dites, est-ce que par hasard vous n’auriez pas une idée où je pour­rais trou­ver mon ami Anto­nio? Anto­nio Sán­chez?» (es.)
  9. «Dou­ce­ment, ma petite dame.» (es.)
  10. «Je crois que tu aurais quelque chose à me dire mais tu ren­contres une cer­taine peine à t’exprimer.» (es.)
  11. «Ne sois pas timide, je suis là pour t’écouter.» (es.)
  12. «Je ne sais pas.» (es.)
  13. «Ça, j’avoue que j’ai de la peine à croire.» (es.)
  14. «Il est mort.» (es.)
  15. «Ça aus­si, j’ai de la peine à croire.» (es.)
  16. «Il est à Londres.» (es.)
  17. «J’ai enten­du par­ler de ce vil­lage. Peux-tu être plus pré­cise?» (es.)
  18. «Empe­reur.» (es.)
  19. «Très bien. Tu vois? Quand tu veux, tu peux.» (es.)
  20. Dans la mytho­lo­gie grecque.
  21. Dark Net (angl.): le terme désigne la par­tie d’Internet non indexée par les moteurs de recherche.
  22. Pres­ti­gieux hôtel ***** situé dans un immeuble his­to­rique au centre de Londres.
  23. Empe­reur (all.)
  24. Franz Anton Becken­bauer (1945 -), foot­bal­leur inter­na­tio­nal alle­mand, ensuite entraî­neur puis fina­le­ment diri­geant club du Bayern München.
  25. Karl Otto Lager­feld (1933 -), grand cou­tu­rier allemand.
  26. Empe­reur (all.)
  27. Franz Anton Becken­bauer (1945 -), foot­bal­leur inter­na­tio­nal alle­mand, ensuite entraî­neur puis fina­le­ment diri­geant club du Bayern München.
  28. Karl Otto Lager­feld (1933 -), grand cou­tu­rier allemand.
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