…guten tag, nicht mein schuld, guten tag…
Douillettement installés en première classe, ils savourent enfin un cadre plus agréable que l’hôtel, le bac à sable, sans parler de la demeure de K. Tant que faire se peut, on essaye de se vider les mémoires, alors que le cadre – il faut l’avouer – s’y prête. Champagne? Bien sûr. Caviar? Mais avec plaisir. Foie gras? Un tout petit peu. Truffes? Pourquoi pas. Repos bien mérité. Avec le bourdonnement des moteurs, on rêve bien à 11000 mètres. (“Ah, ce fichu airag cogne, il avait oublié. Et la loupiote au dessus de la porte des toilettes est rouge. Tant pis, c’est urgent. Tiens, Moonna n’est pas là. Il frappe doucement: Moonna? C’est qui? Moi. C’est ouvert. Elle se pomponne devant la glace. Mmmm, ciel, ce qu’elle est parfaite, cette nana. Et il en connait un bout dans ce secteur, par contre là c’est vraiment du domaine de l’exceptionnel. L’effet de l’airag s’envole: sous le regard tendre d’Aphrodite (ou serait-ce Blanche-Beige?!…), ce n’est vraiment pas le moment. Et voilà comment une cabine de 1 m2 peut devenir la salle du bal de l’opéra. Il s’assied sur le trône et lorsqu’elle se moule à califourchon sur ses genoux, la trappe de l’orchestre s’ouvre, ils sont aspirés tous les deux, enlacés, ils tombent, ils planent, ils piquent, ils culbutent, nooooon…”) «Ah, tu me fais mal!» Amusée, Moonna se couvre la joue. Quoi?! «Coucou, réveilles-toi soldat, tu frappes dans tous les sens.» Elle se marre. Ah, quel dommage… «Viens, le steward est occupé!» Elle le prend par la main et ils s’infiltrent dans la cabine. Cette fois le 1 m2 est pour de vrai. Il ne rêve plus.
Sauter de Bulgan à Nueva Germanía c’est comme tomber de la poêle sur la braise, surtout avec une donzelle sur les bras et surtout avec une humidité à 80%. Ça suinte jusqu’au polyamide des valises. Heureusement, le téléphone a vu pire. Il vibre. Le troisième message de Al, retardé par le décalage horaire – il fait déjà nuit mais c’est le même jour – dit: (3. Confirmé A.S. transfiguré. Queue de cheval. Attention L.I.S. Bonne chance. Al.) Le message se termine avec quelques secondes d’une étrange musique ethno, sorte de jérémiade monodique. (“Ah, la mignonne Al, toujours avec ses petites blagues à elle!…”)
En plein combat acharné avec la transpiration, le lendemain passe inaperçu. Finalement le corps s’habitue tant bien que mal. En réalité on ne fait plus tellement attention. Pour la circonstance, lui doit brièvement troquer son complet gris fer pour un short hawaïen et une chemise blanche, tandis qu’elle est tout aussi flamboyante en sa jupe jaune marguerite et son large t-shirt turquoise qu’elle était la veille, dans la robe de velours bleu nuit. Mais ici le climat reste hostile. Les hommes, les femmes, les chats, les chiens, la végétation, l’ambiance toute entière est hostile. Cependant ils s’acharnent pour le début d’une piste, un indice, quelque chose, n’importe quoi pour remonter à l’homme. Bientôt, le soir revient après une journée vide. En ajoutant la fatigue et l’inimitié des lieux, cela devient rageant. De surcroît – s’étonner? – elle couve une fièvre. S’héberger s’avère une gageure: l’aubergiste du coin, un malabar rongé par la variole, s’affirme complet. Tu parles… Le Glock 77 posé sur le zinc semble aussi sans effet pour le type qui leur montre – sec – la porte: le local ferme pour la nuit.
Dehors il fait chaud; au-dessus, mille milliards d’étoiles brillent et presque autant d’idée tournent dans la tête de ∞8. C’est un village sans passé, sans futur. De temps à autre on entend au loin des voix, des bruits, des grognements, des… va savoir. Quelques fenêtres sont encore éclairées, puis elles disparaissent dans le noir, l’une après l’autre. Il en reste deux, une ici, une là-bas. Soudain, une porte s’ouvre. La voix rauque d’une femme ordonne: «¡Ven!»1 Ils obéissent.
En fonction des besoins, la pièce, étriquée et basse, semble servir de hall d’entrée, de séjour, cuisine, débarras – qui sait? – de chambre à coucher aussi. Un imposant porte-manteaux cache à moitié un escalier en bois qui laisse deviner l’étage et peut-être aussi la cave. Au début, c’est dur de se bouger sans heurter les meubles ou – quand on fait 1 m 88 – le plafonnier. La présence de ces deux ‘touristes’ dans leur accoutrement pastel crie au milieu de ce bazar suranné fait de casseroles en fonte, photos délavées, perruques, bottes encrassées, coussins à modèles, masques, caisses de légumes et bouteilles de vin. Un fusil pend au mur. «Mi esposa y yo mismo, se nos afecta muy de su generosa recepción y le agradecen mucho, la querida Señora.»2 Silence. «Es usted de verdad muy amable.»3 Madame est seule, même lorsqu’elle ne l’est pas; on dirait une paysanne hirsute, bourrue et baraquée à l’âge incertain, 1 m 50 max, des bras bûcherons, air de catcheur. Une marmite d’argile cuit à petit feu. Madame s’y dévoue. Moonna, le regard absent, brûle un peu. «…guten tag, nicht mein schuld, guten tag…»
4Il sursaute. Un perroquet. Il l’avait pris pour un pantin en étoupe. «¡Cállate, Aloïs!»5 (“Guten Tag?!… Aloïs?!… Hm…”) L’atmosphère est moite, il fait chaud, ça sent le cuir et la terre. Le plafonnier tremble, quelque chose bouge dessus, un bruit comme des pas et il a l’impression d’entendre les tonalités étranges concluant le troisième message d’Al. La cuisson est enfin achevée. Madame envoie sur la table deux bols de soupe. Le pain est devant. «¡Coma!»6 «Muchas gracias.»7 C’est une sorte de gaspacho chaud, pas mal, à faire arracher les poils du nez. Moonna tousse, hoquette, s’étouffe: ce n’est pas pour elle. Le pain reste bon. Pour lui, ce potage arrive à point nommé, il a vraiment faim et il s’en dédie. À leur droite, assise à côté du four, madame les scrute. Entre deux gorgées, il lance, l’air distrait: «¿Tendrá usted por casualidad una idea de dónde podría encontrar a mi amigo Antonio? Antonio Sánchez?»8 Silence. Encore une gorgée, et une autre. Quelque chose bouge. Il se redresse juste à temps pour choper la pirouette de la femme en train d’arracher le fusil du mur, mais avant qu’elle s’y retourne, le couteau à pain la pique sous le menton. «Tranquila, guapa.»9 Elle ravale son dépit. «Creo que tendrías algo que decirme pero tienes alguna pena a expresarte.»10 Silence. Elle remue un peu, mais la pointe monte d’un cran. Il murmure à l’oreille: «No seas tímido, estoy aquí para escucharte.»11 «No sé.»12 «Eso, reconozco que tengo pena a creérmelo.»13 «Se murió.»14 La pointe monte encore un peu: la sueur dilue la goutte de sang qui suinte. Moonna est sans voix. «Eso también, tengo pena a creerlo.»15 «Está en Londres.»16 «Oí hablar de este pueblo. ¿Podrías ser más preciso?»17 Elle ravale de nouveau. «Emperador.»18 «Emperador?!…» L’acteur se concentre. Requête envoyée à O, qui la distribue dans les bureaux. Quelques instants après, l’information arrive. Il sourit: «Muy bien. ¿Ves? Cuándo quieres, sabes.19 Moonna, viens.» «Où ça?!» «Viens je te dis. On y va.» Il repousse la bonne femme. Du bout du canon récupéré, il lui fait signe de monter. Visiblement furieuse, elle s’exécute lourdement et disparaît à l’étage, tandis que Moonna se sauve en courant. Il saisit son sac et la suit, après avoir fait un dernier tour dans la pièce.
Une fois dehors, ils retrouvent la route et se fondent dans le noir. La maison de madame est déjà loin derrière, lorsqu’un long éclat blanc, rouge, orange, jaune illumine le ciel, suivi d’une détonation assourdissante. Ils se retournent, regardent, se regardent. À l’horizon la forêt brûle autour de ce qui semble avoir été la maison de leur soupe. «C’est toi?» Son visage a changé d’un coup; même splendeur, mais avec la fièvre les yeux d’acier et les reflets dorés de l’incendie qui enflamment sa silhouette, c’est une érinye,20 déesse de la mort. Il se reprend, se retourne, repart muet. Finalement elle le suit à distance et la sublime furie ne lâche pas, au contraire, ce silence coriace ne fait qu’alimenter sa rage, transformant ses interrogations en insinuations, puis en accusations et finalement en sentence. Lui n’écoute que le rythme de ses pas. Brusquement le torrent d’anathèmes s’arrête sec et l’on entend un bruit tout aussi sec. Vidée par la colère, l’effort inutile, la chaleur extérieure comme celle intérieure, elle tombe.
Ils passent la nuit à la belle étoile, elle à coups de frissons et de délires, lui veillant et s’employant à la soulager autant que faire se peut tenant compte des conditions. À leur réveil dans après-midi, ils sont gratifiés par un ciel sans nuages. Aidée par sa jeunesse, elle s’est nettement remise, mais boude: le dépit est solide, et ce n’est peut-être pas sans raison. Une camionnette les amène 100 km plus loin à San Estanislao, d’où la course régulière les dépose au Crowne Plaza d’Asunción après trois heures de voyage sans le mot. La meilleure suite étant disponible, les deux époux Hobbel prennent leurs quartiers pour la nuit, en attendant le vol du lendemain. Il y a évidemment l’air conditionné, à part que ce n’est pas cet élément qui nourrit le froid qui les sépare. Pourtant tout a une limite. «Essaies de comprendre Moonna, la bonne femme voulait me buter, peut-être toi aussi. Pour moi c’était comme de la légitime défense.» «Comme! C’était comme! T’es un monstre! Elle voulait nous liquider… bien sûr… c’est ça… peut-être toi, pas moi! T’étais prêt à l’égorger sous mes yeux! Montre-moi le danger alors que la maison était à trois kilomètres? Hein?!» Elle crie, déchaînée. «Ce n’est pas une question de kilomètres, tu comprendras plus tard. Je suis sûr, Moonna, positif, fais-moi confiance. Essaies.» Sa tonalité sérieuse, réfléchie, contenue, plus une bonne dose de charme, plus une autre dose, infime – 0.017‰ – de son flux ondulatoire, aussi bien qu’une fatigue évidente de la fille, tous ces facteurs produisent un certain effet. Finalement elle cède et s’endort dans le doute, pour rebondir vingt minutes après et l’interrompre dans son travail de communication avec le Service et de recherche sur le web profond
21: «Parce que… t’as dit quoi? Quand plus tard? Et où?!» «Chuuut. À Londres.» Il se replonge dans son échange triangulaire car il vient de recevoir des informations complémentaires cruciales sur la cible, Sánchez.
Voler en première classe, c’est l’opium abordable du riche et c’est aussi propre à l’espion(ne) de première classe. Pour celui – et celle – subissant volontiers, en plus, l’agrément des toilettes qui y sont réservées, c’est également l’occasion subtile et piquante de s’offrir quelques moments épicuriens. Comme les passagers sont habituellement peu nombreux dans cet univers douillet, et comme leur âge est assez respectable, pour celui (et celle) qui en exprime l’intention, il y a souvent moyen de jouir dans une large mesure de ces lieux privilégiés, les divertissements n’étant pas vraiment limités, ni dans la durée, ni dans la fréquence. Vers la fin du trajet, dans un tel contexte haletant, Moonna s’interroge donc à voix basse: «Mais-Emperador-ça-veut-dire-quoi?» Et poursuit: «Parce-qu’il… oui… oui… à-ce-que-je… oui… sache… oui, il-n’y-a-pas-d’hô-tel-Emperador-à… ouiiii! – Londres…» Lui est trop occupé pour répondre. Elle insiste: «Dis.» «Bien-sûr-qu’il-n’y-a-pas-d’hôtel-Empe… Chut!» Dehors on parle et on distingue une légère agitation, alors on remet la discussion à plus tard. Ce n’est donc qu’une fois bien vautrés dans les satins de la suite Prince of Wales du Ritz22 que le sujet ressort. «Je trouve qu’on est mieux ici qu’à ton Emperador», plaisante elle, radieuse. «Moonna… je t’ai dis que ce n’est pas un hôtel.» «Non, tu m’as pas dit.» «D’accord, je t’ai pas dit. Voilà: c’est pas un hôtel.» «Mais dis-moi qu’est-ce que c’est!» «C’est un homme.» «Un homme?!» «Oui.» «Tu veux dire qu’on aura affaire à un empereur?! Du Japon?! Wow!» Elle rit de bon cœur. «Non, pas tout à fait.» «Alors quoi, dis, tu me fatigues…» «On ira chez le Kaiser.23» Elle ouvre grands les yeux: «Quoi?! Le… le qui?…le footballeur?!» «Comment ça, le foot…?! Ah, tu veux dire Kaiser Franz.24 Non.» Il s’arrête. «Kaiser Karl.25» Et il l’embrasse.
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«Moonna… je t’ai dis que ce n’est pas un hôtel.» «Non, tu m’as pas dit.» «D’accord, je t’ai pas dit. Voilà: c’est pas un hôtel.» «Mais dis-moi qu’est-ce que c’est!» «C’est un homme.» «Un homme?!» «Oui.» «Tu veux dire qu’on aura affaire à un empereur?! Du Japon?! Wow!» Elle rit de bon cœur. «Non, pas tout à fait.» «Alors quoi, dis, tu me fatigues…» «On ira chez le Kaiser.26» Elle ouvre grands les yeux: «Quoi?! Le… le qui?…le footballeur?!» «Comment ça, le foot…?! Ah, tu veux dire Kaiser Franz.27 Non.» Il s’arrête. «Kaiser Karl.28» Et il l’embrasse.
- «Viens!» (es.)
- «Mon épouse et moi-même, nous sommes très touchés de votre généreux accueil et vous remercions beaucoup, chère madame.» (es.)
- «Vous êtes vraiment très aimable.» (es.)
- Correct: «Guten Tag. Es ist nicht meine Schuld. Guten Tag» «Bonjour. Ce n’est pas ma faute. Bonjour» (all.)
- «Tais-toi, Aloïs!» (es.)
- «Mange!» (es.)
- «Merci beaucoup.» (es.)
- «Dites, est-ce que par hasard vous n’auriez pas une idée où je pourrais trouver mon ami Antonio? Antonio Sánchez?» (es.)
- «Doucement, ma petite dame.» (es.)
- «Je crois que tu aurais quelque chose à me dire mais tu rencontres une certaine peine à t’exprimer.» (es.)
- «Ne sois pas timide, je suis là pour t’écouter.» (es.)
- «Je ne sais pas.» (es.)
- «Ça, j’avoue que j’ai de la peine à croire.» (es.)
- «Il est mort.» (es.)
- «Ça aussi, j’ai de la peine à croire.» (es.)
- «Il est à Londres.» (es.)
- «J’ai entendu parler de ce village. Peux-tu être plus précise?» (es.)
- «Empereur.» (es.)
- «Très bien. Tu vois? Quand tu veux, tu peux.» (es.)
- Dans la mythologie grecque.
- Dark Net (angl.): le terme désigne la partie d’Internet non indexée par les moteurs de recherche.
- Prestigieux hôtel ***** situé dans un immeuble historique au centre de Londres.
- Empereur (all.)
- Franz Anton Beckenbauer (1945 -), footballeur international allemand, ensuite entraîneur puis finalement dirigeant club du Bayern München.
- Karl Otto Lagerfeld (1933 -), grand couturier allemand.
- Empereur (all.)
- Franz Anton Beckenbauer (1945 -), footballeur international allemand, ensuite entraîneur puis finalement dirigeant club du Bayern München.
- Karl Otto Lagerfeld (1933 -), grand couturier allemand.