Dans l’antre de l’acteur
Nul, vraiment nul au monde ne sait où l’acteur se retire, loin, au delà de nulle part, dans un lieu qu’il appelle tendrement son trou, et l’on compte sur les doigts d’une main de menuisier les personnes qui savent que ce lieu existe. Moonna est l’une de ces élues, mais pour y être conduite, elle doit accepter un somnifère, la cagoule, le pince-nez et le casque antibruit. À son réveil, ce qu’elle voit est… comment décrire? Ce pourrait être une énorme grotte naturelle, comme tout aussi bien une ancienne mine, un lac souterrain, un centre de contrôle, des catacombes restaurées, un silo pour missiles reconverti, une cavité artificielle, une station orbitale, le centre de la Terre, va savoir! Une chose semble acquise: ce lieu n’a jamais vu le soleil.
«J’y viens très rarement, et les invités encore moins. T’es privilégiée.» Il parait de nouveau à l’aise, rit, l’écho aussi, pas elle. Expliquer son regard serait impossible: sa beauté est éblouie, consternée, farouche. C’est comme si le ciel était tombé sur sa tête. «Sérieusement» il baisse la voix «si tu es ici, c’est uniquement parce que la situation l’impose. Ce fut aussi le cas pour les autres. Allons manger, j’ai faim, pas toi?» «?!…» «Viens, viens, t’en fais pas, on a ce qu’il faut. Et plus encore.» Il rit de nouveau et prend sa main. Elle le suit, mollement.
L’endroit est vaste et fascinant. Il est évidemment abondamment éclairé, puisqu’elle n’a aucune peine à bien distinguer autour; quant à savoir d’où vient la lumière… L’atmosphère y est aussi agréable, aucune odeur ne stagne, pourtant il y a nulle ouverture. Les parois sont… voyons… ciment? pierre? fausse pierre? mousse? plastique? faux bois? résine? Et le sol? Et cet étang? Un mélange compliqué et uniforme de naturel et d’artificiel domine, difficile de les séparer. Quelques jolis meubles, pourtant bien intégrés, quelques lianes, peu de décor. Un équipement audio-vidéo impressionnant est logé dans une grande niche. «Mon poste de pilotage» s’amuse-t-il. «Viens.»
Au fait, ce qui pourrait s’apparenter à la salle à manger est encore une autre sorte de niche, plus haute que la précédente. Au milieu, une grande table design, ronde, quatre chaises. «Je suis – disons – assez feng shui.1 Assieds- toi.» La jeune femme est dépassée: ils viennent d’arriver, comment se fait-il que la table soit déjà dressée?! «Tu… je veux dire… quelqu’un vit ici?» «Bien sûr, je vis ici avec mon amant!» Il rit fort et de bon cœur. «Allez, bon appétit, j’espère que tu aimes.» Le menu est assez simple, naturel et franchement très goûteux. Les légumes, la viande, les fruits, la cuisson – tout semble frais et sain. Lui fait le service. (“Il doit bien y avoir une cuisine…”) Tant qu’à faire, Moonna décide d’arrêter de poser – et de se poser – des questions, et prend l’option de se laisser simplement savourer et envoûter.
Repas fini, ils vaquent chacun à ses occupations. Elle doit sans faute abattre du travail sur son portable et s’invite dans un canapé fait pour, avec vue sur le “poste de pilotage” où l’autre s’est retiré, allumant d’une main un Corona et une douzaine d’écrans, et d’une autre main divers appareils en veille. Au dessus, des horloges affichent les heures de Lyon, Moscou, Mumbai, Osaka, Palo Alto, Recife. Une paroi de verre sortie de nulle part ferme entièrement la fumée, les sons et les bruits dans la niche. Sur les écrans défilent des images d’endroits et de personnes qu’en partie elle connaît – le bureau de W, les collègues de K au travail, une paillote pieds dans l’eau, Ross assoupi dans sa caravane, Al parlant au téléphone, sa caverne d’Ali Baba, l’intérieur d’une pharmacie, l’atelier de Tournesol, K lui-même devant un terminal. Un écran montre la mire, un autre les infos de CNN avec un compte à rebours qui affiche -02j 10h 46’ 51”, un dernier le poste de pilotage lui-même. D’amples volutes commencent à monter du fauteuil ministériel où est affaissé son espion chéri, pour aussitôt disparaitre, sûrement aspirées par une autre astuce, sans intérêt pour elle.
Les images s’animent peu à peu, bougent, changent, d’autres hommes et femmes apparaissent puis disparaissent, reviennent. Les débats du multiplex s’embrasent très vite, à tel point que Moonna ne peut décoller ses yeux du spectacle. Ça gesticule, ça vient, ça discourt, ça part, ça montre des choses – diagrammes, photos. Par moments, ∞8 se redresse, s’agite, tourne, retourne, s’assied. Il semble avoir complètement oublié qu’il n’est pas seul lorsqu’il fait pivoter son fauteuil, croisant le regard accaparé de la belle. Le sien est d’une telle force, qu’elle ne peut retenir un frisson. Il la dévisage quelques secondes interminables, puis pivote à nouveau. L’instant d’après, un épais rideau de velours noir l’isole définitivement. Tant mieux, à présent elle peut enfin se vouer à son travail. Mais quand même, une heure que cela dure et rien ne sort de ce bunker improvisé, si ce n’est des changements rapides d’intensité lumineuse, preuve que les images bougent et changent, rarement des vibrations, preuve de certaines violences sonores. Puis tout remous s’arrête. La paroi de verre et le rideau noir s’ouvrent. Un acteur méconnaissable s’avance le pas lent, la dégaine hésitante, le visage congestionné, l’air hagard, la tenue débraillée. Du fond de son canapé, Moonna le pare de toute sa tendresse. Lui s’arrête et récupère gentiment un état normal. «Il faut que je me repose un peu», murmure-t-il en s’éloignant. Elle sourit.
Au réveil, c’est le lendemain, sans que le temps puisse trop compter dans cette autarcie. Toujours sur le canapé, elle est plongée dans son travail. L’homme est redevenu lui-même. «J’ai faim. Mangeons. Après on part.» La démarche féline, elle l’embrasse langoureusement. «Tu es très belle, tu sais?» Il sourit, elle rit. «C’est vrai?» Sans baguette magique, elle illumine l’antre comme ferait la bonne fée du conte. Il la soulève d’un geste alerte et la dépose doucement sur une des chaises de la table à manger. Elle fait la moue coquine. «J’ai dit ‘mangeons’» rit-il, «chaque chose en son temps, d’accord?» Elle doit se résigner. (“D’où sortent encore toutes ces friandises?! Pourtant il vient de se réveiller…”) Il regarde sa Breguet Marine.2 «On n’a plus le temps. Il nous reste moins de deux jours. On a des choses à faire.» «D’accord, mais dis-moi…» Elle hésite, se pince un peu la lèvre. «Quoi?» «Dis-mois… tu as déjà tué dans ta vie? sauf Paraguay, bien sûr…?» Pfff, dire s’il l’attendait, celle-là. «Tu veux dire quoi, des hommes?» Le visage de Moonna dit “Pour qui tu me prends?” Lui: «Non, parce que je viens d’aplatir cette mouche qui m’agaçait.» «…» «Écoute, c’est pas le mo…» «Dis!» Là, c’est lui qui hésite un instant. «Oui. Pour me défendre.» Elle doute. «Et pour défendre les autres. Allez, on y va.»
Opération Holocalypse
Le retour n’est pas vraiment différent du voyage aller: somnifère, cagoule, pince-nez, casque antibruit durant la première étape – elle connaît déjà et s’y soumet. Au fond, après les bizarreries qu’elle a pu découvrir, à présent tout cela lui semble la moindre. Pour cette fois la destination est Brest, seule indication qu’il lui autorise.
C’est toujours par une nuit sans lune, dans un sous-marin de poche, qu’ils rejoignent l’unité à labour dans la Mer Celtique. Une quinzaine, toutes compétences réunies, dont quelques chercheurs de l’équipe à K. Mais surtout K et Ross! Ensemble à la même table, en train de discuter! «Comment t’as fait?!» Moonna n’en revient pas. Lui, joueur: «Eh…» «Tu sais que t’es insupportable?» «On me l’a déjà dit.» Il rigole. Puis il enchaîne: «Le bon Aloïs.» «Quoi, le bon Aloïs? Parle!» Elle s’énerve. On les regarde. Il cherche un coin plus discret. «Écoute, Aloïs n’était pas le vilain dont m’avait parlé Al. Tu te souviens le petit carnet de notes que j’avais trouvé.» «Évidemment.» «Eh bien cela porte à…» En un flot continu, il lui résume ses découvertes: trajectoire, rôle, exploits, mariage, Kamil, Ross. À la fin il l’embrasse, la laisse à ses pensées et s’en va retrouver l’équipe.
Les dernières heures de préparation s’écoulent dans la concentration. On répète, encore et encore, cette fois-ci dans leur ensemble, les consignes, les tâches, jusqu’aux moindres gestes. On refait le plan B, puis C, on introduit au dernier moment des variables aléatoires, on analyse les réactions, on corrige. À la fin, on donne un repos d’une heure que chacun est libre de consumer à sa guise. Moonna la passe avec son père. L’acteur, seul. Le délai écoulé, tout le monde se retrouve réuni en formation. Derniers voyages aux toilettes. Visages serrés, barbouillés de vert, ocre, noir. Une contrôle encore des sangles, un autre serre le velcro de sa combinaison gris type astronaute, un autre compte ses chargeurs, qui mâche une boule de gomme, qui envoie un SMS, bref. Un spot clignote: cette fois ça y est. Des regards entendus fusent. Un court message d’Al: ‘Courage. Tu vas le faire. J’ai confiance en toi. A bientôt.’ Magnifique personne! On s’empresse d’embarquer, en silence. L’opération Holocalypse démarre.
En fait, elle était déjà en cours. Avant de quitter sa tanière surréaliste, ∞8 avait pris soin de contacter l’équipe d’irréductibles au sujet de Schabble. Pour lui, laisser les choses couler était exclu, et son réseau occulte s’y donna à cœur joie. Ainsi, un peu avant le lancement officiel des actions, il apprit que le cas était réglé. Comment? Simplement parce que moins de 30 heures avaient suffi à ses clandestins pour percer un des secrets les mieux gardés de l’État. L’homme avait un point faible, qui plus est un d’énorme. Ce que le brave Leo dissimulait depuis près de quinze ans avec soin, c’est le culte qu’il portait à ses parents. Et alors?! Oui, mais du haut de ses 68 ans passés, cela posait problème, puisqu’il les avait perdu lorsqu’il était âgé de 51, puis de 56 ans. Et alors?! Oui, mais le problème était qu’il n’avait pas vraiment supporté leurs décès et comme il les adorait tellement et qu’il ne s’était jamais consolé de leur absence, après la seconde perte il les avait remplacé, les deux. Ouais, c’est clair, ça commençait à faire un peu bizarre, surtout de la part d’un potentiel Premier ministre. Et par qui les avait-il remplacés? La question était plutôt par ‘quoi’. Eh bien, par deux grosses poupées en chiffon qu’un sans domicile fixe payé à la pièce avait dérobées dans un bric-à-brac, et qui lui tenaient compagnie toutes les nuits depuis douze ans. Cela voulait dire que le petit Leo, célibataire endurci de 1 m 56, l’homme qui, aux côtés du chef de l’État, gardait un doigt sur le bouton censé libérer le feu de l’enfer, ce Leo-là était en son intimité un minable psychopathe qui, durant toutes ces années, aurait été plus adapté aux spectacles forains qu’aux plus hautes fonctions publiques, culminant, selon les notes si précises d’Aloïs, dans le rôle unique de plus grand traître de la nation. Dès lors, tout avait été un jeu d’enfant, au point que le concierge de la tour V.I.P. dont il occupait l’attique retrouva au petit matin son corps aplati sur l’asphalte reliant l’édifice aux bennes d’ordures. Sur l’écran de son ordinateur portable, le texte ‘Poliment vôtre. Bons baisers d’Aloïs Schwertz’. Les tabloïds, les news télévisées et Internet s’occupèrent du reste.3
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Cela voulait dire que le petit Leo, célibataire endurci de 1 m 56, l’homme qui, aux côtés du chef de l’État, gardait un doigt sur le bouton censé libérer le feu de l’enfer, ce Leo-là était en son intimité un minable psychopathe qui, durant toutes ces années, aurait été plus adapté aux spectacles forains qu’aux plus hautes fonctions publiques, culminant, selon les notes si précises d’Aloïs, dans le rôle unique de plus grand traître de la nation. Dès lors, tout avait été un jeu d’enfant, au point que le concierge de la tour V.I.P. dont il occupait l’attique retrouva au petit matin son corps aplati sur l’asphalte reliant l’édifice aux bennes d’ordures. Sur l’écran de son ordinateur portable, le texte ‘Poliment vôtre. Bons baisers d’Aloïs Schwertz’. Les tabloïds, les news télévisées et Internet s’occupèrent du reste.4
- Art millénaire chinois qui a pour but d’harmoniser l’énergie environnementale d’un lieu pour favoriser la santé, le bien-être et la prospérité des occupants.
- Modèle d’une manufacture suisse de montres haut de gamme fondée en 1775.
- En revanche, encore aujourd’hui l’on ne sait pas si ce fut un suicide ou un meurtre.
- En revanche, encore aujourd’hui l’on ne sait pas si ce fut un suicide ou un meurtre.