L’ŒIL et le SABRE (9/15)

Catégorie: Fiction
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Dans l’antre de l’acteur

Nul, vrai­ment nul au monde ne sait où l’acteur se retire, loin, au delà de nulle part, dans un lieu qu’il appelle ten­dre­ment son trou, et l’on compte sur les doigts d’une main de menui­sier les per­sonnes qui savent que ce lieu existe. Moon­na est l’une de ces élues, mais pour y être conduite, elle doit accep­ter un som­ni­fère, la cagoule, le pince-nez et le casque anti­bruit. À son réveil, ce qu’elle voit est… com­ment décrire? Ce pour­rait être une énorme grotte natu­relle, comme tout aus­si bien une ancienne mine, un lac sou­ter­rain, un centre de contrôle, des cata­combes res­tau­rées, un silo pour mis­siles recon­ver­ti, une cavi­té arti­fi­cielle, une sta­tion orbi­tale, le centre de la Terre, va savoir! Une chose semble acquise: ce lieu n’a jamais vu le soleil.

«J’y viens très rare­ment, et les invi­tés encore moins. T’es pri­vi­lé­giée.» Il parait de nou­veau à l’aise, rit, l’écho aus­si, pas elle. Expli­quer son regard serait impos­sible: sa beau­té est éblouie, conster­née, farouche. C’est comme si le ciel était tom­bé sur sa tête. «Sérieu­se­ment» il baisse la voix «si tu es ici, c’est uni­que­ment parce que la situa­tion l’impose. Ce fut aus­si le cas pour les autres. Allons man­ger, j’ai faim, pas toi?» «?!…» «Viens, viens, t’en fais pas, on a ce qu’il faut. Et plus encore.» Il rit de nou­veau et prend sa main. Elle le suit, mollement.

L’endroit est vaste et fas­ci­nant. Il est évi­dem­ment abon­dam­ment éclai­ré, puisqu’elle n’a aucune peine à bien dis­tin­guer autour; quant à savoir d’où vient la lumière… L’atmosphère y est aus­si agréable, aucune odeur ne stagne, pour­tant il y a nulle ouver­ture. Les parois sont… voyons… ciment? pierre? fausse pierre? mousse? plas­tique? faux bois? résine? Et le sol? Et cet étang? Un mélange com­pli­qué et uni­forme de natu­rel et d’artificiel domine, dif­fi­cile de les sépa­rer. Quelques jolis meubles, pour­tant bien inté­grés, quelques lianes, peu de décor. Un équi­pe­ment audio-vidéo impres­sion­nant est logé dans une grande niche. «Mon poste de pilo­tage» s’amuse-t-il. «Viens.»

Au fait, ce qui pour­rait s’apparenter à la salle à man­ger est encore une autre sorte de niche, plus haute que la pré­cé­dente. Au milieu, une grande table desi­gn, ronde, quatre chaises. «Je suis – disons – assez feng shui.1 Assieds- toi.» La jeune femme est dépas­sée: ils viennent d’arriver, com­ment se fait-il que la table soit déjà dres­sée?! «Tu… je veux dire… quelqu’un vit ici?» «Bien sûr, je vis ici avec mon amant!» Il rit fort et de bon cœur. «Allez, bon appé­tit, j’espère que tu aimes.» Le menu est assez simple, natu­rel et fran­che­ment très goû­teux. Les légumes, la viande, les fruits, la cuis­son – tout semble frais et sain. Lui fait le ser­vice. (“Il doit bien y avoir une cui­sine…”) Tant qu’à faire, Moon­na décide d’arrêter de poser – et de se poser – des ques­tions, et prend l’option de se lais­ser sim­ple­ment savou­rer et envoûter.

Repas fini, ils vaquent cha­cun à ses occu­pa­tions. Elle doit sans faute abattre du tra­vail sur son por­table et s’invite dans un cana­pé fait pour, avec vue sur le “poste de pilo­tage” où l’autre s’est reti­ré, allu­mant d’une main un Coro­na et une dou­zaine d’écrans, et d’une autre main divers appa­reils en veille. Au des­sus, des hor­loges affichent les heures de Lyon, Mos­cou, Mum­bai, Osa­ka, Palo Alto, Recife. Une paroi de verre sor­tie de nulle part ferme entiè­re­ment la fumée, les sons et les bruits dans la niche. Sur les écrans défilent des images d’endroits et de per­sonnes qu’en par­tie elle connaît – le bureau de W, les col­lègues de K au tra­vail, une paillote pieds dans l’eau, Ross assou­pi dans sa cara­vane, Al par­lant au télé­phone, sa caverne d’Ali Baba, l’intérieur d’une phar­ma­cie, l’atelier de Tour­ne­sol, K lui-même devant un ter­mi­nal. Un écran montre la mire, un autre les infos de CNN avec un compte à rebours qui affiche -02j 10h 46’ 51”, un der­nier le poste de pilo­tage lui-même. D’amples volutes com­mencent à mon­ter du fau­teuil minis­té­riel où est affais­sé son espion ché­ri, pour aus­si­tôt dis­pa­raitre, sûre­ment aspi­rées par une autre astuce, sans inté­rêt pour elle.

Les images s’animent peu à peu, bougent, changent, d’autres hommes et femmes appa­raissent puis dis­pa­raissent, reviennent. Les débats du mul­ti­plex s’embrasent très vite, à tel point que Moon­na ne peut décol­ler ses yeux du spec­tacle. Ça ges­ti­cule, ça vient, ça dis­court, ça part, ça montre des choses – dia­grammes, pho­tos. Par moments, ∞8 se redresse, s’agite, tourne, retourne, s’assied. Il semble avoir com­plè­te­ment oublié qu’il n’est pas seul lorsqu’il fait pivo­ter son fau­teuil, croi­sant le regard acca­pa­ré de la belle. Le sien est d’une telle force, qu’elle ne peut rete­nir un fris­son. Il la dévi­sage quelques secondes inter­mi­nables, puis pivote à nou­veau. L’instant d’après, un épais rideau de velours noir l’isole défi­ni­ti­ve­ment. Tant mieux, à pré­sent elle peut enfin se vouer à son tra­vail. Mais quand même, une heure que cela dure et rien ne sort de ce bun­ker impro­vi­sé, si ce n’est des chan­ge­ments rapides d’intensité lumi­neuse, preuve que les images bougent et changent, rare­ment des vibra­tions, preuve de cer­taines vio­lences sonores. Puis tout remous s’arrête. La paroi de verre et le rideau noir s’ouvrent. Un acteur mécon­nais­sable s’avance le pas lent, la dégaine hési­tante, le visage conges­tion­né, l’air hagard, la tenue débraillée. Du fond de son cana­pé, Moon­na le pare de toute sa ten­dresse. Lui s’arrête et récu­père gen­ti­ment un état nor­mal. «Il faut que je me repose un peu», mur­mure-t-il en s’éloignant. Elle sourit.

Au réveil, c’est le len­de­main, sans que le temps puisse trop comp­ter dans cette autar­cie. Tou­jours sur le cana­pé, elle est plon­gée dans son tra­vail. L’homme est rede­ve­nu lui-même. «J’ai faim. Man­geons. Après on part.» La démarche féline, elle l’embrasse lan­gou­reu­se­ment. «Tu es très belle, tu sais?» Il sou­rit, elle rit. «C’est vrai?» Sans baguette magique, elle illu­mine l’antre comme ferait la bonne fée du conte. Il la sou­lève d’un geste alerte et la dépose dou­ce­ment sur une des chaises de la table à man­ger. Elle fait la moue coquine. «J’ai dit ‘man­geons’» rit-il, «chaque chose en son temps, d’accord?» Elle doit se rési­gner. (“D’où sortent encore toutes ces frian­dises?! Pour­tant il vient de se réveiller…”) Il regarde sa Bre­guet Marine.2 «On n’a plus le temps. Il nous reste moins de deux jours. On a des choses à faire.» «D’accord, mais dis-moi…» Elle hésite, se pince un peu la lèvre. «Quoi?» «Dis-mois… tu as déjà tué dans ta vie? sauf Para­guay, bien sûr…?» Pfff, dire s’il l’attendait, celle-là. «Tu veux dire quoi, des hommes?» Le visage de Moon­na dit “Pour qui tu me prends?” Lui: «Non, parce que je viens d’aplatir cette mouche qui m’agaçait.» «…» «Écoute, c’est pas le mo…» «Dis!» Là, c’est lui qui hésite un ins­tant. «Oui. Pour me défendre.» Elle doute. «Et pour défendre les autres. Allez, on y va.»

Opé­ra­tion Holocalypse

Le retour n’est pas vrai­ment dif­fé­rent du voyage aller: som­ni­fère, cagoule, pince-nez, casque anti­bruit durant la pre­mière étape – elle connaît déjà et s’y sou­met. Au fond, après les bizar­re­ries qu’elle a pu décou­vrir, à pré­sent tout cela lui semble la moindre. Pour cette fois la des­ti­na­tion est Brest, seule indi­ca­tion qu’il lui autorise.

C’est tou­jours par une nuit sans lune, dans un sous-marin de poche, qu’ils rejoignent l’unité à labour dans la Mer Cel­tique. Une quin­zaine, toutes com­pé­tences réunies, dont quelques cher­cheurs de l’équipe à K. Mais sur­tout K et Ross! Ensemble à la même table, en train de dis­cu­ter! «Com­ment t’as fait?!» Moon­na n’en revient pas. Lui, joueur: «Eh…» «Tu sais que t’es insup­por­table?» «On me l’a déjà dit.» Il rigole. Puis il enchaîne: «Le bon Aloïs.» «Quoi, le bon Aloïs? Parle!» Elle s’énerve. On les regarde. Il cherche un coin plus dis­cret. «Écoute, Aloïs n’était pas le vilain dont m’avait par­lé Al. Tu te sou­viens le petit car­net de notes que j’avais trou­vé.» «Évi­dem­ment.» «Eh bien cela porte à…» En un flot conti­nu, il lui résume ses décou­vertes: tra­jec­toire, rôle, exploits, mariage, Kamil, Ross. À la fin il l’embrasse, la laisse à ses pen­sées et s’en va retrou­ver l’équipe.

Les der­nières heures de pré­pa­ra­tion s’écoulent dans la concen­tra­tion. On répète, encore et encore, cette fois-ci dans leur ensemble, les consignes, les tâches, jusqu’aux moindres gestes. On refait le plan B, puis C, on intro­duit au der­nier moment des variables aléa­toires, on ana­lyse les réac­tions, on cor­rige. À la fin, on donne un repos d’une heure que cha­cun est libre de consu­mer à sa guise. Moon­na la passe avec son père. L’acteur, seul. Le délai écou­lé, tout le monde se retrouve réuni en for­ma­tion. Der­niers voyages aux toi­lettes. Visages ser­rés, bar­bouillés de vert, ocre, noir. Une contrôle encore des sangles, un autre serre le vel­cro de sa com­bi­nai­son gris type astro­naute, un autre compte ses char­geurs, qui mâche une boule de gomme, qui envoie un SMS, bref. Un spot cli­gnote: cette fois ça y est. Des regards enten­dus fusent. Un court mes­sage d’Al: ‘Cou­rage. Tu vas le faire. J’ai confiance en toi. A bien­tôt.’ Magni­fique per­sonne! On s’empresse d’embarquer, en silence. L’opération Holo­ca­lypse démarre.

En fait, elle était déjà en cours. Avant de quit­ter sa tanière sur­réa­liste, ∞8 avait pris soin de contac­ter l’équipe d’irréductibles au sujet de Schabble. Pour lui, lais­ser les choses cou­ler était exclu, et son réseau occulte s’y don­na à cœur joie. Ain­si, un peu avant le lan­ce­ment offi­ciel des actions, il apprit que le cas était réglé. Com­ment? Sim­ple­ment parce que moins de 30 heures avaient suf­fi à ses clan­des­tins pour per­cer un des secrets les mieux gar­dés de l’État. L’homme avait un point faible, qui plus est un d’énorme. Ce que le brave Leo dis­si­mu­lait depuis près de quinze ans avec soin, c’est le culte qu’il por­tait à ses parents. Et alors?! Oui, mais du haut de ses 68 ans pas­sés, cela posait pro­blème, puisqu’il les avait per­du lorsqu’il était âgé de 51, puis de 56 ans. Et alors?! Oui, mais le pro­blème était qu’il n’avait pas vrai­ment sup­por­té leurs décès et comme il les ado­rait tel­le­ment et qu’il ne s’était jamais conso­lé de leur absence, après la seconde perte il les avait rem­pla­cé, les deux. Ouais, c’est clair, ça com­men­çait à faire un peu bizarre, sur­tout de la part d’un poten­tiel Pre­mier ministre. Et par qui les avait-il rem­pla­cés? La ques­tion était plu­tôt par ‘quoi’. Eh bien, par deux grosses pou­pées en chif­fon qu’un sans domi­cile fixe payé à la pièce avait déro­bées dans un bric-à-brac, et qui lui tenaient com­pa­gnie toutes les nuits depuis douze ans. Cela vou­lait dire que le petit Leo, céli­ba­taire endur­ci de 1 m 56, l’homme qui, aux côtés du chef de l’État, gar­dait un doigt sur le bou­ton cen­sé libé­rer le feu de l’enfer, ce Leo-là était en son inti­mi­té un minable psy­cho­pathe qui, durant toutes ces années, aurait été plus adap­té aux spec­tacles forains qu’aux plus hautes fonc­tions publiques, culmi­nant, selon les notes si pré­cises d’Aloïs, dans le rôle unique de plus grand traître de la nation. Dès lors, tout avait été un jeu d’enfant, au point que le concierge de la tour V.I.P. dont il occu­pait l’attique retrou­va au petit matin son corps apla­ti sur l’asphalte reliant l’édifice aux bennes d’ordures. Sur l’écran de son ordi­na­teur por­table, le texte ‘Poli­ment vôtre. Bons bai­sers d’Aloïs Schwertz’. Les tabloïds, les news télé­vi­sées et Inter­net s’occupèrent du reste.3

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Cela vou­lait dire que le petit Leo, céli­ba­taire endur­ci de 1 m 56, l’homme qui, aux côtés du chef de l’État, gar­dait un doigt sur le bou­ton cen­sé libé­rer le feu de l’enfer, ce Leo-là était en son inti­mi­té un minable psy­cho­pathe qui, durant toutes ces années, aurait été plus adap­té aux spec­tacles forains qu’aux plus hautes fonc­tions publiques, culmi­nant, selon les notes si pré­cises d’Aloïs, dans le rôle unique de plus grand traître de la nation. Dès lors, tout avait été un jeu d’enfant, au point que le concierge de la tour V.I.P. dont il occu­pait l’attique retrou­va au petit matin son corps apla­ti sur l’asphalte reliant l’édifice aux bennes d’ordures. Sur l’écran de son ordi­na­teur por­table, le texte ‘Poli­ment vôtre. Bons bai­sers d’Aloïs Schwertz’. Les tabloïds, les news télé­vi­sées et Inter­net s’occupèrent du reste.4

  1. Art mil­lé­naire chi­nois qui a pour but d’harmoniser l’énergie envi­ron­ne­men­tale d’un lieu pour favo­ri­ser la san­té, le bien-être et la pros­pé­ri­té des occupants.
  2. Modèle d’une manu­fac­ture suisse de montres haut de gamme fon­dée en 1775.
  3. En revanche, encore aujourd’hui l’on ne sait pas si ce fut un sui­cide ou un meurtre.
  4. En revanche, encore aujourd’hui l’on ne sait pas si ce fut un sui­cide ou un meurtre.
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