« Eh bien, au temps où les étoiles – tombant sur la terre – se faisaient pluie et l’herbe poussait à l’envers, il y avait une fois un très petit peuple, dans un très petit pays, où depuis très longtemps régnait un empereur très vieux, très petit et très riche. Cet empereur avait une femme très belle, très petite et très vieille aussi. Ensemble, ils avaient une très petite fille âgée de 3 ans. Tous les trois étaient très aimés par ce petit peuple. Ils vivaient très heureux dans leur petit palais, et ne manquaient de rien, sauf qu’ils se faisaient du souci pour la princesse, car elle n’avait pas encore trouvé un beau prince à sa mesure.
Et tout cela est absolument vrai.
En ce temps-là on picolait à gogo du sirop d’aneth, la mangeaille pendouillait dans les sapins et l’on amenait les ânes s’abreuver à la rivière de chocolat. Il y avait des pitres, des magiciens et des café guignols à chaque coin de rue, les cochers fouettaient les attelages d’abeilles à s’arracher les mains, et on tirait joyeusement le loup-garou au fusil à pop-corn. Les gens faisaient – pardon – leurs besoins partout, faisaient couï-couï-yop-yop partout, faisaient des rototos et lâchaient des gaz partout, enfin partout où ils en avaient besoin, ou envie. Ou les deux.
Et tout cela était fort bien.
Et tout à coup, pendant qu’il s’ennuyait à barboter dans l’étang de son petit jardin, l’empereur tomba malade. Il attrapa la gale. Puis sa femme, puis leur fille. Alors le peuple tomba lui carrément des nues, car de toute sa vie il ne l’avait jamais vu ainsi, ni d’ailleurs l’impératrice, ni la princesse. Ils s’étaient réfugiés dans leurs piaules dorées et ne voulaient écouter personne, ni parler à personne, ni voir personne, ni quoi que ce soit de rien du tout. Mais tout le monde savait trop bien qu’ils gisaient là comme de pitoyables brebis galeuses.
Et tout cela était bien dommage.
Et alors, voyant que les choses empiraient, que plus personne n’était aux affaires, que donc le pays entier tombait en ruines, le grand chambellan, qui était aussi le Premier Ministre, appela au secours les guérisseurs. Aussitôt, une foule de mages et de rebouteurs accourut pour avoir le droit de soigner la princesse et ses parents. En vain pourtant, car les malades n’en faisaient qu’à leur tête, ne recevant personne. Mais pendant ce temps, la maladie les rongeait, ils se grattaient jusqu’à l’os, la fièvre montait et ils n’arrêtaient de gémir.
Et tout cela faisait cruellement pitié.
Et puis un jour que le peuple pleurait l’empereur sur son lit de mort, un minuscule et infect crapaud se planta devant le Premier Ministre sur le parvis du palais. ‘Je vais voir l’empereur pour le guérir’, fit-il d’une voix insolente. ‘Sache que Sa Majesté ne reçoit personne’ grogna le dignitaire tout en essayant de l’écraser avec sa botte. Sur quoi l’ignoble bestiole feinta son bourreau par quelques bonds habiles, puis encore quelques gardes, et visant le trou de la serrure, se retrouva droit sur le plumard de Sa Majesté. Aussitôt, le peuple entier frémit d’horreur.
Et tout cela était comme cela.
Et quand on croyait l’empereur perdu, quelle ne fut la surprise des gens de découvrir toute la famille, radieuse, au balcon fastueux, et le crapaud sur le parapet, avec un large et fier sourire. Un énorme ‘Hourra !’ retentit. Sur ce, par trois culbutes avant, le crapaud pouf ! aussitôt se mua en un beau prince âgé de 4 ans. S’exclama l’empereur : ‘Mais qui est tu ?!’ Répondit l’ancien crapaud : ‘Je suis Charmant, Prince Charmant, et je veux demander la main de ta fille’. Alors sans hésiter, l’empereur la lui offrit, puis la moitié de son royaume, et ils vécurent jusqu’à la mort. »
*
Lorsque la bête verte et muqueuse avait failli se faire broyer par le premier vilain ministre, l’enfant dormait déjà. La grand-mère se leva très lentement, ferma furtivement la porte, gagna son fauteuil à pas de chat, s’y vautra et alluma la télé. ‘Ouf !’.
Venait juste de commencer l’épisode 26, saison 11, de la série fétiche ‹ SPA – Succès, passions et amitiés ›.
[14 janvier 2016]