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	<title>Archives des Fiction - leCorbeau.Blanc</title>
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	<title>Archives des Fiction - leCorbeau.Blanc</title>
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		<title>L’ŒIL et le SABRE (15/15)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[RaduRo10]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 01 Apr 2025 17:08:06 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>L’engin ralentit, remonte, s’arrête, on sort, on court, on s’engouffre dans le Boeing CH-47 Chinook1 par dessous les pales qui tournent déjà. […]</p>
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<p class="wp-block-paragraph"><strong><strong><strong><strong><strong><strong><strong><strong><br><strong><br><strong>«STOOOP!!!»</strong></strong></strong></strong></strong></strong></strong></strong></strong></strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Au siège du SABRE, notamment dans le C3, le protocole de combat d’une opération sous code MODIS est construit de telle sorte que les vingt dernières minutes du compte à rebours sont marquées par des signaux acoustiques et visuels continus, ce qui surprend tous ceux présents sous la coupole, nul ne se rappelant de cette mesure jamais appliquée, car jamais ce seuil atteint. Il est 14h47’48”. Les sirènes se mettent à gueuler, les projecteurs à flasher. C’est l’allumette qui fait exploser le chaos, tout le monde essaie de se sauver (aveuglement, bien sûr, puisque s’abriter lors d’une attaque nucléaire générale c’est… disons…), on hurle, on crie, on court dans tous les sens, on renverse les meubles, on arrache qui un portable, qui un sac, qui une photo.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Au milieu de ce paysage eschatologique, le regard d’un jeune programmateur effleure involontairement le tableau d’affichage des pertes, où le score a changé. Cible: ¹. Unité: 2. Dans la folie ambiante, le jeune homme ne réalise ni ce qu’il voit, ni ce que cette information pourrait signifier, et continue sur sa lancée de boulet vers l’issue de service. Ce n’est qu’une fois arrivé à la sortie que ses synapses font le contact permettant de lui arracher le cri de guerre «STOOOP!!! STOOOP!!!» et que ses bras se plantent d’un côté et de l’autre du cadre de porte pour ne pas se faire écraser par la meute derrière lui. Malheureusement, ce geste inspiré ne lui épargne pourtant pas la masse d’une dizaine de collègues lui rentrant dessus.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le remue-ménage ne s’arrête pas pour autant, le délire se poursuit, l’homme répète machinalement ses appels, une fois, cinq fois, puis le vacarme commence à se raréfier, puis baisse d’intensité, puis des voix éparses jaillissent ci et là, «Regardez! Regardez!» «Le score! L’écran!» «Quoi?» «Regarde!» «Où ça?» pour finir dans un mélange général de consternation, d’incertitude et d’inquiétude. Le chrono montre -00j00h16’36”. En effet, sur l’écran géant clignotent les indications cible ¹, unité 2. Comme à son habitude dans de tels moments, W s’écroule dans sa chaise à moitié inconscient, mais il atterrit dans les bras du Directeur du renseignement qui s’y trouve déjà.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Le mucus: cauchemar de l’humanité</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Bref regard au chrono: -00j00h16’02”. Quoi!? Avec le récent détournement de concentration et le bref relâchement qui lui a suivi, l’imminence et l’inéluctabilité du second volet du plan B lui sont totalement échappées. Bref regard vers sa déesse: toujours aussi belle. Côtoyer le midget ne lui a enlevé ni pureté ni splendeur. Surtout, elle semble dans un état convenable. Bref regard enfin vers le midget même. L’ŒIL, le héros du jour, le roi du monde, l’aspirant-vainqueur de Wegener, lève péniblement un regard boueux, transi d’horreur. Apparence glauque, tout en lui implore. Comme il est là, pas plus grand qu’une grosse poupée, barbotant dans sa bave laiteuse, il crèverait le cœur du plus endurci mercenaire, sauf que l’acteur évolue dans une toute autre ligue psychologique.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Chérie!» Elle tressaute. Il lui fait un signe intrigué vers le fond de la boîte, loin derrière elle. Instinctivement la fille pivote pour suivre la direction du geste. Lui n’a qu’à baisser légèrement l’index. ‘Fffsssst’: un faisceau de plasma à 2000°C transforme le cauchemar de l’humanité en mucus. Le bruit du jet la fait se retourner et, à la vue du résultat, elle… enfin… comme à son habitude… Mais lui avait anticipé et la saisit avant qu’elle ne s’affaisse. «Moonna! Chérie! Bébé! Moonna!» Il la secoue délicatement, l’embrasse. Elle ouvre les yeux. «Bébé, nous devons immédiatement nous extraire d’ici, tu comprends? Maintenant!» Ses yeux l’interrogent. «Je t’expliquerai après.<span id="easy-footnote-1-31939" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-15-15/#easy-footnote-bottom-1-31939" title=" Le 2e volet du plan B prévoit de capter le rayonnement solaire par la Station spatiale Dragon Rouge, de le condenser et de l’envoyer vers la cible choisie sous la forme d’un faisceau laser de 8 Tw-h. L’ordre une fois donné, impossible de l’annuler."><sup>1</sup></a></span> Viens. Dépêche. Il faut qu’on se sauve de suite.» La fille se redresse, la tenue un peu gauche. ∞8 prend sa main et, tout en évitant de patiner sur les mille charognes de Kling Klong, les deux se précipitent vers l’un des côtés de la boîte, repéré lorsqu’il était revenu à lui-même. Stop trois mètres avant la paroi. Un court moment de concentration et juste devant eux c’est comme si l’obstacle se mettait à valser, à se tordre. Quelques instants encore et plusieurs plaques se détachent, découvrant une toile d’araignée métallique comme celle qu’ils avaient déjà connu quelques heures avant. La voie est libre pour l’ascension de la dernière chance. -00j00h15’31”. Il faut faire très, très vite, mais alors ra-pi-dos.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Sur la montre de l’acteur, tout aussi bien que sur l’immense écran de la coupole, le score indique irrévocablement cible 0 (zéro), unité 2 (deux). Il est 14h51’59” UTC en ce 24 mars 1999. Cela se passe à Bruges, au siège du Service, seulement qu’un visiteur non averti pourrait également se croire sur les Champs-Élysée de Paris au soir du 8 mai 1944, jour de la capitulation du IIIe Reich, tout comme dans les gradins du stade international de Yokohama le 30 juin 2002, au moment de la 5e victoire du Brésil dans une Coupe du monde de football. 15h02’31”: les identités complètes et les portraits des deux rescapés apparaissent sur un autre écran. L’on comprend l’atmosphère sous la coupole et l’on a vu que c’est bien en ce genre de moments que les extrêmes – rire et pleurer – se rejoignent.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>La fin de l’holocène est dans un peu moins de 4 minutes</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Plus de dix minutes d’escalade pénible à travers les intestins métalliques de la station, désormais déserte à part les cadavres. Enfin l’azur du ciel! Mieux: une impulsion du nanoprocesseur signale que la communication avec le Service est rétablie. Pas le temps: le chrono dit -00j00h03’58”. «ON.» Sans un apport extérieur, il faut environ quatre minutes aux moteurs-fusées fessiers pour atteindre leur puissance maximale et permettre un décollage réussi, surtout avec du surpoids. Trop long. En hypercode, ∞8 demande le maximum au Service. O se tourne vers W. Béni soit le dernier moment où il a pu obtenir l’autorisation de l’ex futur Premier ministre, paix à son âme! C’est un oui immédiat. Instantanément, chacun appuie son bouton pour synchroniser – toujours en hypercode – l’inverseur de protons pendant 6 ms, permettant ainsi de produire l’antimatière et, partant, de diminuer d’un tiers le temps exigé par la précombustion. En dessous, le va-et-vient des flots remue le corps de Ross, encore fixé entre les câbles d’acier, hélas! parti des suites de sa blessure. -00j00h01’43”. Allumage. Position. Les yeux fermés, le cœur en fanfare à lui faire exploser sa poitrine harmonieuse, Moonna est solidement emmaillotée avec des sangles en polypropylène au dos de l’acteur volant. Les deux font on boulet unique. …5, 4, 3, 2, 1: vers l’infini et au-delàààà, comme si bien disait le populaire héros d’un film animé!</p>


<span id="easy-footnote-2-31939" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-15-15/#easy-footnote-bottom-2-31939" title=" <i>Buzz Lightyear</i> (en français Buzz l’Éclair) dans ‘Toy Story’ (Pixar, 1995) du réalisateur américain John Lasseter."><sup>2</sup></a></span>



<p class="wp-block-paragraph">-00j00h00’04”: un colossal jet de lumière irréelle déchire le ciel, s’abattant sur la station, au moment où l’altimètre indique 1273 m et la montre 15h07’53”. La station fut.</p>



<p class="wp-block-paragraph">-00j00h00’02”: très loin dans l’espace, les deux stations furent également.</p>



<p class="wp-block-paragraph">-00j00h00’00”: enfin, le compte à rebours infernal fut aussi.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Bienvenue au SABRE!</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Struisbaai est un petit village de marins à la pointe de l’Afrique du Sud. Il n’y a pas de vraie plage, encore moins de vocation balnéaire, et on ne vient pas ici pour des vacances, passer le week-end ou prendre sa retraite. La vie est dure, la pêche est rare, les hommes sont gringes, les femmes davantage, les alcools sont forts et il n’y a que deux ou trois pubs. Les moyens de communication sont limités: peu de voitures, bien moins de taxis, quelques courses de bus en semaine. Quant au réseau de téléphonie mobile, il est souvent défaillant.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pourtant ce bled offre une des plus fantastiques visions sur la mer qui soit. La mystérieuse Afrique noire toute entière est derrière, la blanche et pure Antarctique juste devant, à peine un jet de missile balistique sol-sol. Entre les deux, sur 7 km de profondeur bleue, l’Océan Austral. C’est le lieu parfait pour juste un peu de repos après un effort d’une intensité telle que celle vécue ces derniers jours. Jacques et Moonna louent une jolie petite maison toute simple, pieds dans l’eau. À longueur de journée, assis l’un à côté de l’autre, chacun dans sa chaise-longue, ils adorent compter et approximer les glaciers qui flottent à l’horizon.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ce sont là des moments profonds de paix et d’intimité dont l’élégance dicte à ne pas lever le voile sur le contenu. Les corps et les esprits s’offrent à la douceur du soleil couchant. La vue est grandiose. La main bronzée de l’espion joue avec les doigts délicats de sa déesse. Les yeux entre-ouverts et encore perdue dans les souvenirs de ses récentes aventures, elle sent quelque chose glisser sur son annulaire. Elle se redresse, intriguée, pour regarder sa main: une chevalière gravée, toute fine! Jacques lui prend ses doigts, dépose un baiser et sourit: «Maintenant c’est un doigt en or. Bienvenue au SABRE!»</p>



<p class="wp-block-paragraph">À côté, sur une petite table en rotin, posé entre la boîte de Lonsdales<span id="easy-footnote-3-31939" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-15-15/#easy-footnote-bottom-3-31939" title=" Nom donné à un format de cigare d’après le 5e conte de Lonsdale."><sup>3</sup></a></span> et les verres de Campari-orange et de Mojito, le téléphone n’arrête de vibrer. C’est W. Mais on avait bien dit que le réseau est approximatif.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il est +02j11h23’06”.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>* * *</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong><em>Annonce d’avertissement officiel, exhaustif et authentique de revendication, rejet, désistement et dénégation relatif au texte ‹ L’ŒIL et le SABRE (ou On ne vit que de foi) ›</em></strong></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Le précédent texte, conçu et destiné uniquement à des fins de divertissement, constitue entièrement une fiction issue de l’imagination de son auteur, dont soit le nom en son entier figure sur la couverture d’un ouvrage, soit un pseudonyme traçable pouvant identifier le nom entier de l’auteur réel figure dans tout autre matériel publié par tout moyen à disposition au moment respectif. Il exprime exclusivement les opinions et les idées de l’auteur en question . De par ce fait, le texte n’entretient pas nécessairement un quelconque rapport avec la position officielle, les desseins ou l’activité de tout organisme – révolu, existant ou envisagé – pouvant s’y reconnaître ou revendiquer. La présente déclaration s’applique également et intégralement à toute personne décédée, vivante ou en gestation, ainsi qu’à ses héritiers. Les opinions et les idées exprimées dans ce texte par son auteur ne visent d’aucune manière – notamment dans un prétendu but de heurter, de nuire ou de provoquer un quelconque dommage ou préjudice – toute religion, ethnie, organisation, société, individu ou symbole. En aucun cas l’auteur ne s’engage ni ne donne une quelconque garantie quant à l’exhaustivité, l’exactitude, la fiabilité et la convenance de toute opinion ou idée exprimée dans ce texte. Toute confiance que la lectrice ou le lecteur pourrait être tenté(e) de placer dans ce texte le serait à ses propres risques et périls. En aucun cas l’auteur ne saurait être tenu pour responsable de toute perte ou dommage, matériel(le), intellectuel(le), affective ou spirituel(le), y compris et sans aucune limitation, survenu(e) comme conséquence de la lecture ou de l’audition du présent texte, ainsi que de toute œuvre ou activité de toute nature qui en serait dérivée ou inspirée.</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>En revanche, toute similitude ouvertement déclarée, suggérée, sous-entendue, soupçonnée ou imaginée avec un (ou plusieurs) personnage(s) (plus ou moins) célèbre(s) d’une quelconque série de romans (d’espionnage), œuvre de n’importe quel(le) auteur(e) décédé(e) ou vivant(e), réalisée à tout moment dans l’histoire de la littérature écrite ou orale, ou de la production théâtrale et cinématographique universelles, aussi bien que toute possible ou prétendue analogie avec des faits, objets, idées, institutions, citations, noms, descriptions, opinions, localités et autres divers aspects de toute nature dont il en est question, mais encore toute éventuelle ressemblance avec une (ou plusieurs) création(s) littéraires, théâtrales ou cinématographique(s) ayant comme base, s’inspirant (de près ou de loin) ou attestant un quelconque rapport, direct ou indirect, volontaire ou involontaire, avec dite œuvre littéraire, ainsi que, enfin, toute éventuelle allusion apparente au titre donné à l’une ou l’autre de ces œuvres ou de ces créations, est absolument, purement et simplement tout sauf fortuite.</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Subsidiairement, il est affirmé ici par l’auteur du texte portant le titre ‹ L’ŒIL et le SABRE › suivi par le sous-titre ‹ On ne vit que de foi ›, qu’en réalité ce récit reçut initialement, au moment de l’achèvement de la création par l’auteur sus-mentionné – à savoir le 17 février 2016 – le sous-titre ‹ On ne meurt qu’une fois ›, conformément au fichier informatique ‹ 11 On ne meurt qu’une fois A4.indd › qui est conservé dans les archives dudit auteur; que dit sous-titre originel avait été choisi pour son possible rapprochement avec le titre d’une création artistique de renom traitant d’un thème dont la nature appartient à la même famille, aussi qu’en référence, reconnaissance et hommage à dite création artistique; que suite au décès – survenu le 23 mai 2017 – d’une personne ayant ouvertement entretenu, de près et de loin, divers rapports à l’intérieur de l’univers de dite création artistique de renom; que notamment suite à la publication en langue anglaise – intervenue le 7 septembre 2017 – d’un livre portant le titre originel en langue française ‹ À bientôt… ›, dont l’auteur unique est la personne décédée référée ci-dessus; que particulièrement comme conséquence de la publication en langue française – qui est s’est produite le 9 novembre 2017 – de la traduction dudit livre dont le titre devînt ‹ On ne meurt qu’une fois ›; que même si l’adoption par dite traduction française d’un titre différent de l’original en langue anglaise n’est pas en rapport avec une quelconque production artistique intrinsèquement liée à la personne décédée; que pour venir à l’encontre de tout éventuel litige de nature créative ou autre et par gain de paix avec la succession de dite personne dans un tel possible conflit futur, cela sans obligation aucune étant donné que l’antériorité substantielle de son choix initial est une réalité vérifiable; – l’auteur du présent texte a pris par anticipation, en totale liberté et sans subir aucune contrainte ou pression, l’initiative volontaire et personnelle ci-exposée et a décidé de supprimer le sous-titre originel ‹ On ne meurt qu’une fois › de son texte, en le remplaçant par le sous-titre ‹ On ne vit que de foi ›, tout en relevant que dite décision pour ce choix de substitution constitue un signe de révérence envers la personne décédée, et qu’en même temps la référence, la reconnaissance et l’hommage par rapport à dite création artistique de renom sont maintenues.</em></p>



<p class="wp-block-paragraph">[17 octobre 2017]</p>
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		<title>L’ŒIL et le SABRE (14/15)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[RaduRo10]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 26 Mar 2025 12:38:55 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>-00j11h08’26”. Sous les eaux l’ambiance reste tendue. Quelqu’un essaie un gag. On le regarde de travers. Il se tait et se serre […]</p>
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<p class="wp-block-paragraph"><strong><strong><strong><strong><strong><strong><strong><strong><br><strong>Blonde, Jacques Blonde</strong></strong></strong></strong></strong></strong></strong></strong></strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Et tout à coup: «Ah, ah, ah… monsieur… monsieur comment déjà, là…?» «Blonde, mon nom est Blonde, Jacques Blonde. Et toi, au fait t’es…?» «Ah, ah, ah.. c’est ça, monsieur n’importe quoi, là…» reprend la voix languissante et lascive, qui s’ajoute à la musique «mais qu’est-ce que vous croyez? franchement, vous croyez que vous débarquez avec vos petites babioles au milieu d’une colonie de pignoufs, que vous nous faites paf-paf et que vous nous écrasez comme des mouches?» (Soit le blob<span id="easy-footnote-4-31928" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-14-15/#easy-footnote-bottom-4-31928" title=" Volume de forme imprécise rappelant celle d’une goutte de matière visqueuse."><sup>4</sup></a></span> ne sait pas que depuis plusieurs heures déjà il a irrémédiablement perdu la partie, ce qui serait à vrai dire assez étonnant, soit il feint ne pas s’en soucier, ce qui serait parfaitement comique). «Ici vous êtes chez nous, monsieur truc-là, vous êtes chez moi, vous êtes – disons – mon invité, ah, ah, ah, ici c’est ma patrie! (“Il doit être barjo grave, il ne sait pas qu’il est resté absolument seul?! “) Et maintenant j’ai hâte de vous confier aux soins de monsieur Klong, Kling Klong, mon envoyé spécial pour les situations spéciales. (“Oups!”) Monsieur Klong, à vous.» C’est aux harmonies de <em>Læta Dies</em> qu’une apparition sans fin et sans nom apporte le brouillard. (“Quelle horreur! Ça aussi c’était donc vrai: le sinistre lieutenant de l’ŒIL, que W soupçonnait, est en réalité une espèce de chose innommable… En plus, indécelable par le système…”) Un nombre infini de créatures, sorte de petits singes volants blancs avec de petites dents blanches, qu’on dirait clonés et reliés entre eux par leurs queues, remplissent l’espace tel un nuage de sauterelles. «Ah, ah, ah… monsieur Klong, je vous présente… enfin». Et tandis que le nuage, alerte, se fraye un chemin à travers le gel qui commence à se dissiper, on entend l’acteur «Hei, Micki Mousse, ton baratin patriotique me rappelle une bonne, veux-tu l’entendre?» «J’adore toouuujours les bonnes histoires.» «Écoute. Par un beau jour d’été, deux ascarides – mère et fils – tombent d’un cul au milieu d’un pré.» «Ah, ah, ah… magnifique.» «Complètement aveuglés, ils se frottent les yeux. Le petit, émerveillé, plus sensible à toutes ces nouvelles splendeurs, s’écrie de sa petite voix aiguë: ‘Maman, maman, qu’est ce que c’est que cette chose énorme, ronde et jaune là-haut?’ D’une voix grave, la mère lui répond lentement, doucement: ‘Là, mon petit, c’est le soleil, il donne de la lumière et de la chaleur’. ‘Mais maman, qu’est ce que c’est que toutes ces choses vertes qui nous entourent et sentent si bon?’ ‘Ça, mon chéri, c’est l’herbe et les fleurs, elles poussent partout et font que les champs sont si beaux’. ‘Eh maman, c’est quoi ces choses là-dessus qui tournent en rond et chantent?’ ‘Ah, mon amour, ce sont les oiseaux. Ils volent et gazouillent, c’est à dire qu’ils parlent entre eux dans leur langue, comme nous dans la nôtre.’ ‘Alors maman, tout ceci est si beau!… Le soleil, l’herbe, les oiseaux… Toutes ces merveilles sont tellement belles que je me demande pourquoi nous avons dû passer si longtemps serrés dans ce cul-là, noir et puant?’ ‘Eh bien, mon fils adoré, parce que – vois-tu – là, là c’est notre patrie!’.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Ah, ah, ah… elle est bonne, ah ce qu’elle est bonne celle-là!… bravo, bravissimo, ah, ah, ah…». D’ouvertement allègre, la voix métal de l’ectoplasme devient plus hésitante, plus faible. «D’ailleurs cela me rappelle ma sainte mère… C’était une sainte… Je lui dois tout… Mes soucis, mes succès… Encore aujourd’hui nous en avons parlé… Je garde toujours…» Il semble gagné par le chagrin. «…je garde toujours ces vidéos d’elle et nous discutons beaucoup, elle est irremplaçable… ma mère…» Il se rattrape. «Enfin… elle est excellente, cette blague, d’autant plus qu’elle est tout à fait appropriée à votre situation, imbécile, puisque le moment est venu où vous allez nous quitter pour gagner votre future patrie, enfin… votre terre d’accueil… bref, l’obscurité éternelle… ou la puanteur éternelle, c’est selon, mais… les dames d’abord, n’est-ce pas monsieur Klong?» Couinant sur quatre octaves, les mille têtes de monsieur Klong acquiescent. «J’étais sûr. Commençons donc par libérer délicatement la gentille demoiselle du fardeau qu’elle porte entre ses gracieuses épaules». Moonna s’évanouit. «Oh, la pauvre, monsieur Klong, soyez gentil, réveillez la dame.» Les mille voix siphonnent joyeusement. «Mais attendez, avant de la délester, j’ai un mot à dire.» Se tournant vers ∞8: «Vous savez quel est le sens ultime de ma démarche? Disons, mon credo?… Non, vous ne le savez pas. Coincé comme vous l’êtes dans votre monde exigu, embrouillé, dénaturé et sans lendemain, enfin, vous ne pouvez pas le savoir… Le sens ultime n’est pas le gain. Le sens ultime n’est pas le pouvoir. Le sens ultime est le jeu. Le pouvoir je l’ai déjà et il m’ennuie. Je n’ai pas… je n’ai plus à qui me confronter. Je n’ai plus d’adversaire. Dans le jeu non plus, je n’ai plus de concurrent. Alors le sens ultime de ma démarche raffinée est le jeu absolu, c’est-à-dire avec moi-même. Je me suis le seul challenger valable qui me reste… Snif! Oui, je sais, c’est un peu triste ça, que voulez-vous? C’est le sort des grandes destinées et je dois dire que j’en suis assez fier. Si, un peu triste également mais assez fier quand même. Maintenant, monsieur Klong, réveillez la petite dame et procédez s’il vous plaît au délestage.»</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Attends! Attends! Monsieur Mousse! Monsieur…» «Ouii…» Le souvenir de l’opprobre universel qui aurait tant convenu à l’acteur est loin derrière lui. «Je ne vous cache pas que tout au long de mes riches états de service, je n’ai encore jamais eu le privilège d’affronter une organisation aussi bien structurée que la vôtre.» «Mmm… mmm…» Les macarons s’évaporent dans la bouche de l’immense blob albinos à un rythme de métronome uniquement interrompu par des grognement d’authentique volupté, produits soit par les macarons eux-mêmes, soit par les flagorneries qu’il entend. «Je vois que vous avez retrouvé votre éducation.» «Eh, oui… et dans ce sens je serais vivement honoré de connaître – uniquement à titre professionnel, bien sûr – comment avez-vous envisagé techniquement et concrètement de mettre en œuvre votre plan que nous avons eu tant de mal à combattre.» «Ah, ah, ah… elle est bonne celle-là!… mmm… mmm… ah, ah, ah… Je salue la manière exquise dont on vous a préparé à la servilité, néanmoins je suis un peu vexé, monsieur truc, j’ai comme une vague impression que vous me prenez pour un demeuré, mais je ne vous cache pas non plus que vous commencez vraiment à me plaire et je regrette presque de devoir supprimer vos tracas (d’ailleurs j’espère que vous êtes célibataire sans enfants), alors…» «Absolument, le mariage est démodé.» «…alors… exactement… Comme je disais, je me résumerai aux quatre éléments essentiels, dont une partie a échappé à vos éminents scientifiques, enfin, ceux qui vous restent. Cela commence par l’installation d’une première unité de commande à Pittsburgh, en Transylvanie, qui avait comme mi…» «Vous voulez certainement parler de la Pennsylvanie.» «Pennsylvanie, oui, en effet… l’autre c’était le fief de mon collègue… vous savez… ah, ah, ah… enfin, oui, donc sa mission était de…»</p>



<p class="wp-block-paragraph">Mais ∞8 ne l’écoute déjà plus. Par un effort de concentration sans précédent, sacrifiant toutes les fonctions simultanées du nanoprocesseur, il s’évertue à canaliser et à ranger l’ensemble de ses ressources au service d’une seule action éclair: la création du plus puissant flux ondulatoire métaperceptif dont il aura jamais été capable, surtout que la forme reste désespérément invisible. -00j 00h 24’ 37”. L’air est à nouveau dense. Aux fourneaux, les irréductibles y mettent du leur. Sous la coupole, soixante femmes et hommes sont au bord de l’explosion. Idem à Moscou, Langley et Londres pour des centaines d’autres. Et partout ailleurs sur Terre, l’humanité est composée de plusieurs milliers qui exultent, de plusieurs millions qui se résignent, chacun comme il peut, et de plusieurs milliards qui n’en savent que dal. «…voilà, j’espère avoir pu assouvir votre soif scientifique, quant à moi j’ai grande soif de liquider cette comédie, afin de pouvoir vaquer à d’autres tâches plus excitantes, vous comprenez… Monsieur Klong, s’il vous plaît, exécution!»</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Le hologramme n’est qu’une bouse de vache</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Les mots sont à nouveau vains face à la vitesse où certaines actions ont lieu, ce qui oblige à passer au ralenti le processus qui suit.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La circulation sanguine atteint 0.5 m/s • Le calcul mental atteint 1.75 Pflop/s • L’échange de données avec les irréductibles atteint 4 Pbit/s • Une sphère vitale est formée 1 m autour de Moonna • Le flux ondulatoire directionnel de 0.18 T/s/m est émis • La pression de l’air est ramenée jusqu’à 0.25 ATM • Les mille nez des singes blancs Kling Klong saignent • Les mille gueules des singes blancs Kling Klong s’entre-dévorent<span id="easy-footnote-5-31928" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-14-15/#easy-footnote-bottom-5-31928" title=" Par déformation cognitive."><sup>5</sup></a></span> • Une émission de rayons X de 37 ev<span id="easy-footnote-6-31928" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-14-15/#easy-footnote-bottom-6-31928" title=" Les symboles sont: T = tesla, ATM = atmosphère, ev = électron-volt."><sup>6</sup></a></span> localise l’ŒIL • Les dépouilles des singes blancs implosent<span id="easy-footnote-7-31928" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-14-15/#easy-footnote-bottom-7-31928" title=" Par effet de succion."><sup>7</sup></a></span> • L’hologramme du borgne regagne la boîte à travers le plafond<span id="easy-footnote-8-31928" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-14-15/#easy-footnote-bottom-8-31928" title=" Idem."><sup>8</sup></a></span> • Flasque, l’ectoplasme implose et tombe, se collant au plancher immaculé dans des onomatopées visqueuses, comme un torchon crade. Commencée à 14h47’42”109/1000 UTC, l’action de ∞8 et de ses Ali Baba s’éteint à 14h47’42”783/1000 UTC. Pour être précis, elle se sera donc étalée sur un total de 674 millièmes de seconde.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ce qui reste de l’hologramme ressemble en son centre à une énorme et fraîche bouse de vache, épaisse, blanchâtre, visqueuse, avec les éclaboussures éparpillées des mètres à la ronde, de dimensions diverses mais d’égale consistance. Le spectacle est assez répugnant pour utiliser un euphémisme, surtout qu’en son milieu la bouse frémit, puis bouge et, enfin, laisse éclore le vrai maître de ce rite grotesque: un <em>midget</em></p>


<span id="easy-footnote-9-31928" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-14-15/#easy-footnote-bottom-9-31928" title=" Mot anglo-saxon provenant du terme ‘<i>midge</i>’ (mouche des sables) et qui désigne une personne de très petite taille, éventuellement atteinte de nanisme."><sup>9</sup></a></span>



<p class="wp-block-paragraph">! Probablement mâle, mais peu importe. Éprouvé par l’effort, l’acteur se laisse glisser par terre à la hauteur du nain qui émerge péniblement de ce vomi blanc. Moonna l’imite, sinon elle risque encore de défaillir, cette fois pour une toute autre raison, évidente. À peine dressé sur ses jambes instables de bébé, l’ex futur maître du monde retombe dans sa mare gluante, d’où il tente de s’en sortir en couinant pour s’éloigner (s’échapper?!), dépité, démarche incertaine à quatre pattes. À une deuxième réflexion, il s’arrête pourtant, se retourne et s’assied. Visiblement il est à bout.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«En fin de compte, t’es qui, toi?» demande-t-il d’une voix éteinte. «Hé, ducon, tu permets le langage un peu libre, d’accord? Eh bien je suis quelqu’un au service secret de sa majesté le peuple de la Terre. Sache que t’as tout foiré, qu’il y aura bien un demain et qu’il ne finira jamais. Je m’exprime en métaphores, pigé? Par contre toi, tu ne meures qu’une fois, pauvre crétin, et c’est pile maintenant, mais avant ça, au nom et pour le compte de mon maître, le peuple donc, par pure pitié pour ton état de vomi lamentable, je prends sur moi de t’offrir un petit bout de consolation sous la forme de ce morceau émouvant.» La commande mentale part: (“S’il vous plaît, <em>Sequentia</em>.”) Le torrent divin submerge et transcende l’espace: <em>Dies iræ, dies illa, Solvet sæclum in favilla, Teste David cum Sybilla</em>.</p>


<span id="easy-footnote-10-31928" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-14-15/#easy-footnote-bottom-10-31928" title=" Jour de colère que ce jour-là, Où le monde sera réduit en cendres, Selon les oracles de David et de la Sibylle. (lat.) 2<span class=&quot;s1&quot;><sup>e</sup></span> séquence de la 2<span class=&quot;s1&quot;><sup>e</sup></span> partie du Requiem de Mozart."><sup>10</sup></a></span>



<p class="wp-block-paragraph">Le nain crotté ferme lentement son œil murmurant avec un délice éteint: «Merci.»</p>



<p class="wp-block-paragraph">[…][…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">«En fin de compte, t’es qui, toi?» demande-t-il d’une voix éteinte. «Hé, ducon, tu permets le langage un peu libre, d’accord? Eh bien je suis quelqu’un au service secret de sa majesté le peuple de la Terre. Sache que t’as tout foiré, qu’il y aura bien un demain et qu’il ne finira jamais. Je m’exprime en métaphores, pigé? Par contre toi, tu ne meures qu’une fois, pauvre crétin, et c’est pile maintenant, mais avant ça, au nom et pour le compte de mon maître, le peuple donc, par pure pitié pour ton état de vomi lamentable, je prends sur moi de t’offrir un petit bout de consolation sous la forme de ce morceau émouvant.» La commande mentale part: (“S’il vous plaît, <em>Sequentia</em>.”) Le torrent divin submerge et transcende l’espace: <em>Dies iræ, dies illa, Solvet sæclum in favilla, Teste David cum Sybilla</em>.</p>


<span id="easy-footnote-11-31928" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-14-15/#easy-footnote-bottom-11-31928" title=" Jour de colère que ce jour-là, Où le monde sera réduit en cendres, Selon les oracles de David et de la Sibylle. (lat.) 2<span class=&quot;s1&quot;><sup>e</sup></span> séquence de la 2<span class=&quot;s1&quot;><sup>e</sup></span> partie du Requiem de Mozart."><sup>11</sup></a></span>



<p class="wp-block-paragraph">Le nain crotté ferme lentement son œil murmurant avec un délice éteint: «Merci.»</p>



<p class="wp-block-paragraph"></p>
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		<title>L’ŒIL et le SABRE (13/15)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[RaduRo10]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 11 Mar 2025 17:12:25 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Le retour n’est pas vraiment différent du voyage aller: somnifère, cagoule, pince-nez, casque antibruit durant la première étape - elle connaît déjà et s’y soumet.[…]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph"><strong><strong><strong><strong><strong><strong><strong><br><strong>Tout serait vraiment perdu?</strong></strong></strong></strong></strong></strong></strong></strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">W est dans tous ses états. L’immense écran d’affichage a beau montrer cible 4, unité 2+¹ (les indices supérieurs montrant les éléments hors combat, non éliminés), par contre toutes les horloges murales indiquent la même chose: 14h23’07”. Les chronos aussi: -00j00h44’40”. Quand quelqu’un de constamment plat, sec, carré comme W est confronté à une situation limite, dans la plupart des cas pour lui cela ne fait que la rendre encore plus complexe, puisque ce n’est qu’en oubliant les carcans du problème, qui souvent gèlent la raison, ce n’est qu’en s’évadant donc du contexte que l’on a une chance d’avancer. Dans ces moments-là, il faut libérer au maximum l’esprit, faire appel à beaucoup de fantaisie, si ce n’est à la folie créatrice, échafauder les scénarios les plus extravagants, pousser la fiction dans ses derniers retranchements en espérant qu’ainsi vidé de toute contrainte, jaillira enfin la solution miracle.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Aux côtés de W, le Directeur des services de renseignements n’est pas mieux armé pour la trouver. Au fait, personne de l’équipe de soutien – en comptant T, O et Al – n’est en mesure de comprendre ce qui est exactement arrivé à l’acteur. Pour cette raison, personne n’a une quelconque proposition en remplacement de la deuxième phase du plan B, imminente et par conséquent possiblement fatale pour lui.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le panorama sous la coupole n’est qu’à l’image du paysage mental qui meuble l’esprit de tout ce monde, pourtant calé en la matière. Un visiteur se croirait dans une décharge publique et alors que depuis des années fumer est strictement interdit à l’intérieur aussi que près des édifices, à présent la plupart de ces gens chargent une clope après l’autre, s’ils ne s’oublient pas mégot au coin de la bouche. Pareil pour Redbull, café, bouffe et aussi bibine, probablement tapie dans les casiers. Climatisation saturée, fumée, chaleur, déchets, odeurs, désordre, vacarme: une tannerie du XIXe siècle serait un lieu plus sain.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ici aussi on semble avoir négligé les progrès réels de ces toutes dernières heures, obtenus grâce notamment à l’excellence des six samouraïs mais en même temps à celle de l’équipe sur place. La réalité est cependant un peu différente. D’une part, elle renseigne dans une large mesure sur l’ambiance délétère qui y règne. D’autre part, elle s’explique par la conjonction impérative des deux volets du plan en cours. En clair, l’absence de certitude absolue que tout élément humain, animal, végétal et minéral n’ayant pas été réduit à néant, autoriserait à n’importe quel moment une action à distance depuis le centre vers les silos nucléaires. C’est donc bien le spectre de cette éventualité qui est source du niveau de tension jamais atteint aussi bien par l’homme du terrain que par l’effectif du Service. Cette terrible appréhension vise évidemment et peut-être en première instance l’ŒIL même. Chance colossale, l’architecture radiale du système mis en place par le monstre ne permet pas aux différents points de son réseau un fonctionnement autonome, c’est à dire qu’une fois le cerveau central liquidé, la catastrophe l’est aussi.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans toute histoire, aussi incroyable soit-elle, il existe toujours un point – ou un moment – charnière. Ainsi va la vie et le monde, et ceci vaut aussi pour les agents. Dans cette affaire, il se place dans la caverne d’Ali Baba, où les fidèles font preuve de bien plus de sang-froid, de ressources techniques, psychologiques et de savoir-faire pour parer à de telles situations que les institutions les mieux dotées au monde. En clair, ils ne l’ont jamais perdu de vue pour ainsi dire, ce qui signifie que même situés à une distance de plus de 11000 km, ils sont bien présents dans l’espace de la boîte blanche.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>On ne vit que de foi</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Pendant tout ce temps, ce qui semble tenir d’un hologramme s’accentue, tend à se rapprocher. ∞8 commence à deviner plutôt et d’abord une espèce de silhouette… qui prend lentement du volume… flotte, tourne dans l’air… on distingue à peine… elle parait aussi blanche ou plutôt semi-transparente, comme du petit-lait. Ensuite il voit que cette forme est en position de lotus, sauf que les jambes ne sont pas croisées, mais les deux pieds se fondent l’un dans l’autre. Finalement l’hologramme se fige à quelques mètres de là et dans ce cocon brumeux se distingue une créature clairement pas créée par le Créateur, croisement entre quelque chose qui ressemble à un énorme crapaud albinos et un africain sûrement hermaphrodite, plus albinos encore: peau, tissus, poils, iris, même les pupilles – tout est blanc comme du papier blanchi sans clore. Un micro canari blanc picore affectueusement son crâne. (“C’est donc vrai!”) La forme est en train d’éructer des borborygmes apparemment incohérents, pendant qu’elle mâchonne sans arrêt des macarons – blancs – qu’elle râtelle d’un air absent depuis une espèce d’auge en porcelaine. (“Donc c’est vrai aussi!”) Dans sa main droite il tient comme une espèce d’étrange bâton, qu’on dirait un sceptre en cristal. Un iris blanc tourne dans tous les sens au milieu d’un immense œil basedowien logé au milieu du… front, dirions-nous. En ajoutant la magnificence de ‹L’Homme armé›<span id="easy-footnote-11-31924" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-13-15/#easy-footnote-bottom-11-31924" title=" Messe de Josquin des Prés (1450-1521), compositeur français de la Renaissance."><sup>11</sup></a></span> qui occupe maintenant l’air, l’ensemble est à glacer le sang d’un reptile. Pourtant, ce qui vraiment fige – pour un instant seulement – la circulation sanguine de l’acteur, c’est une tout autre découverte: dans le magma vaporeux qui se dissipe, en réalité se dessine une espèce de… forme humaine… de femme…ça a l’air vaguement familier… (“Mmais… c’est… mais c’est Blanche-Beige!!!”).</p>



<p class="wp-block-paragraph">En effet, mais plutôt genre <em>Catwoman</em>,<span id="easy-footnote-12-31924" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-13-15/#easy-footnote-bottom-12-31924" title=" Personnage de bande dessinée créé en 1940."><sup>12</sup></a></span> avec un peu d’indulgence cependant, puisque le gros mollusque dont elle se tient fièrement aux côtés ne saurait être <em>Batman</em>.<span id="easy-footnote-13-31924" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-13-15/#easy-footnote-bottom-13-31924" title=" Personnage de bande dessinée créé en 1939."><sup>13</sup></a></span> Encore moins Prince-Barbant. Toute de blanc vêtue dans sa combinaison moulée en latex qui réveillerait toujours un eunuque, crinière blanche cette fois, elle affiche la pose martiale d’un chef d’armée. Les deux tomates-cerises bougent à peine pour lâcher dans l’air un petit baiser moqueur qu’elle souffle langoureusement en direction de l’acteur. Qui, lui, reprend vite ses esprits, au moment où le mollusque laiteux semble vouloir s’exprimer mais se ravise aussitôt et, levant mollement l’avant-bras (l’avant-patte?), lance un petit geste vers… semble-t-il personne et nulle part, sauf qu’à l’instant la Blanche-Beige en latex tombe, fauchée par une rafale venue de nulle part! (“Ça encore c’est la meilleure! Dommage, c’est une vrai perte.”) L’avant-patte descend tout aussi mollement et l’énorme grenouille albinos éructe enfin: «Je ne tolère pas les erreurs. Une telle organisation ne saurait être bâtie sur des erreurs. Vraiment désolé pour vous, mais je suis certain que vous comprenez ma démarche. D’ailleurs je crois que notre Lolita Bloom sera beaucoup plus appréciée là-bas, ah, ah, ah, n’est-ce pas?» Une mimique un brin légère de l’acteur, en signe de ‘c’est toi qui sais‘ et, du coup, une pensée se profile. (“Tout n’est peut-être pas si noir!…”) Il sourit à peine. (“…si blanc.”) «Cela vous amuse?! Très bien, car ce qui suivra ne sera plus tout aussi comique, mon cher.» La réponse de ∞8 est toute préparée, mais l’hybride laiteux, d’un petit geste de sa patte, lui fait signe de se taire. Les choses sérieuses semblent commencer.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Ce n’est pas donné à n’importe qui de connaître mon apparence» articule-t-il par sa voix lascive de robot émasculé «mais comme la faveur de côtoyer un acteur du SABRE ne m’est pas donnée tous les jours, c’est juste non? Vous et vos confrères vous vous dites ‘acteurs’.» s’esclaffe avec volupté la vapeur blanche. «…» Et il continue de bagouler, cette fois d’un ton réfléchi: «Bien. Je regrette beaucoup à l’idée que vous vous ennuierez ferme là où mon fidèle Façons vous enverra tout à l’heure, et j’espère vivement que vous arriverez à trouver quelques occupations à votre mesure, alors je me dis qu’avant de vous soulager définitivement de tous vos soucis quotidiens, que vous devez supporter à cause de votre profession de foi, et pour embellir vos dernières minutes de vie sur cette terre…» «On ne vit que de foi, vous savez?» Interloqué, le mollusque arrête un instant son discours. Pas vraiment habitué à être interrompu, il est ouvertement contrarié. «Vous disiez?» «On ne vit… non, rien.» «Bien alors. Vous pourriez donc jouir aussi du privilège de me connaître, à l’image de votre illustre et regretté collègue Ω69 et même de ∂4, la femme aux pistolets en or rose… ah, ah, ah… cela dit, vous êtes vraiment mal inspiré mon cher, vous savez bien que la carrière de Blonde, alias ∞8, a tourné court dans la carrière de basalte dont on a extraits les pavés pour mon palais d’été,<span id="easy-footnote-14-31924" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-13-15/#easy-footnote-bottom-14-31924" title=" Même avec les moyens d’information apparemment illimités à disposition, l’ŒIL ne peut savoir qu’en réalité l’événement évoqué avait été le résultat d’une tragique méprise. Par transphysionomie ainsi que par erreur et méconnaissance du risque, deux ans en arrière une recrue en formation avait pris l’apparence du célèbre acteur dans le cadre d’une vaste opération coordonnée (et ratée) visant la tête du réseau. Par la suite, le Service avait profité pour faire accréditer la thèse de la mort de ∞8."><sup>14</sup></a></span> n’est-ce pas? Mais en plus vous êtes délicieusement mal élevé, et dans ce cas permettez-moi d’introduire votre auguste entourage» L’œil basedowien cligne enfin, par pur plaisir. «À votre gauche, je vous présente Dicq, Mobbee Dicq, que l’on ne devrait d’ailleurs plus présenter, ensuite à votre droite, (“D’où est-ce qu’ils sont sortis ceux-là?!…”) pour vous servir, se tient Start, Gringo Start, enfin derrière vous veille l’unique Façons, Mille Façons, parce que, comme je viens de vous l’annoncer (ce qui n’empêche pas qu’il est toujours utile de le répéter) lui ne vous dit jamais au revoir, en revanche il connaît mille façons pour vous dire adieu. Ah, ah, ah… Et pour ne pas m’oublier moi-même, vous pouvez m’appeler tout simplement Mousse, Micki Mousse. Pigé?»</p>



<p class="wp-block-paragraph">La prophétie de McKinley<span id="easy-footnote-15-31924" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-13-15/#easy-footnote-bottom-15-31924" title=" William McKinley Jr. (1843-1901), 25e président des États-Unis et 3e assassiné."><sup>15</sup></a></span> transperce l’acteur: (“Lors de la plus noire défaite, la victoire peut être proche.”) Bingo! «Moi j’ai très bien pigé, mon petit dodu borgnot, mais toi t’es pigé, pardon, piégé!» Pour la parole écrite, il est absolument impossible de reproduire avec un tant soit peu de réalisme des actions qui se succèdent avec une telle rapidité, que ni le regard, ni même le cerveau ne peuvent suivre. Autant raconter ce qu’un projectile découvrirait tout au long de son trajet s’il possédait la vue. En conclusion, ce qui suit se déroule le temps des cinq derniers mots du dialogue, alors que l’hologramme cligne lascivement à nouveau et que les irréductibles Ali Baba gélifient l’atmosphère autour. À l’intérieur de la boule d’oxygène que sa montre créé autour de lui et de Moonna, ∞8 s’accroupit, pivote, le plasma digital fend ses trois sentinelles engluées, fond les autres vigiles apparus autour et lorsqu’il se tourne pour atomiser l’albinos, plus rien. Le vide. Plus de grenouille, plus de petit lait, plus de fumée, plus de couï-couï, plus de macarons. Uniquement les accords exaltants, sublimes, du Kyrie liturgique. Consolation: Moonna retrouve ses esprits,&nbsp; tandis que le compteur de la visière passe au vert: en première, les indicateurs lui sont nettement favorables – cible 1, unité 2.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[…][…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">À l’intérieur de la boule d’oxygène que sa montre créé autour de lui et de Moonna, ∞8 s’accroupit, pivote, le plasma digital fend ses trois sentinelles engluées, fond les autres vigiles apparus autour et lorsqu’il se tourne pour atomiser l’albinos, plus rien. Le vide. Plus de grenouille, plus de petit lait, plus de fumée, plus de couï-couï, plus de macarons. Uniquement les accords exaltants, sublimes, du Kyrie liturgique. Consolation: Moonna retrouve ses esprits,&nbsp; tandis que le compteur de la visière passe au vert: en première, les indicateurs lui sont nettement favorables – cible 1, unité 2.</p>
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		<title>L’ŒIL et le SABRE (12/15)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[RaduRo10]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 28 Feb 2025 20:00:06 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Nul, vraiment nul au monde ne sait où l’acteur se retire, loin, au delà de nulle part, dans un lieu qu’il appelle tendrement son trou, et l’on compte sur les doigts d’une main de menuisier les personnes qui savent que ce lieu existe.[…]</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph"><strong><strong><strong><strong><strong><strong><br><strong>Plan B</strong></strong></strong></strong></strong></strong></strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">En réalité augmentée,<span id="easy-footnote-16-31920" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-12-15/#easy-footnote-bottom-16-31920" title=" Technique de superposition en temps réel d’informations ou d’un modèle virtuel à la perception naturelle de la réalité."><sup>16</sup></a></span> l’état affiché dans les visières est plutôt bon. D’une part la cible: effectif initial total 155, dont effectif total en mouvement 154, dont avec armes 25, sans armes 122, extra 7 (les sentinelles); entité stable 1; effectif total hors état de nuire 73, dont effectif total en mouvement 73, dont avec armes 11, sans armes 56, extra 6 (les sentinelles); solde actif total 82, dont en mouvement 81, dont avec armes 14, sans armes 66, extra 1 (les sentinelles); solde stable 1. À présent d’autre part l’unité: effectif initial total 15, dont effectif total en mouvement 15, dont avec armes 6, sans armes 9; effectif total hors état de nuire 4, dont effectif total en mouvement 0, dont avec armes 0, sans armes 4; solde actif total 11, dont en mouvement 11, dont avec armes 6, sans armes 5. Pas mal en effet, néanmoins, c’est le compte à rebours qui fait le plus souci, puisqu’il ne reste que -00j09h06’04” jusqu’à l’échéance, alors que la partie n’est de loin pas finie. Et tandis que les trois éclaireurs rejoignent leur groupe, le compteur n’arrête de tourner. Cible: … solde actif total avec armes 12, sans armes 65… Unité: …solde actif total 9, dont en mouvement 9, dont avec armes 5, sans armes 4. Un Italien est touché au cou, le IT à la nuque. Il devient clair désormais que poursuivre le plan initial n’est malheureusement plus possible. C’est ∞8 qui transmet immédiatement l’information au Service.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le plan B est beaucoup plus sommaire, direct et, en fin de compte, radical, dévastateur. En résumé, il porte sur la paralysie accélérée <em>in situ</em><span id="easy-footnote-17-31920" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-12-15/#easy-footnote-bottom-17-31920" title=" Sur place, en ce lieu même (lat.)"><sup>17</sup></a></span> de tout moyen portatif capable de faire circuler des données, codées ou non. En d’autres termes, plus aucun des trois objectifs d’origine ne peut être atteint. Cela veut encore dire que, <em>ipso facto</em>,<span id="easy-footnote-18-31920" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-12-15/#easy-footnote-bottom-18-31920" title=" Par ce fait-là même, de manière intrinsèque (lat.)"><sup>18</sup></a></span> ces trois objectifs sont tous fondus en un seul: la destruction complète de la station, de ses équipements et du personnel. Épargner les captifs non armés devient dès lors impossible. La mise en œuvre de cette option comporte deux volets successifs et impératifs: l’action sur place (extermination de toute forme de vie) doit être suivie par l’action extérieure, par l’air (anéantissement de toute structure inerte).</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Plan B. Phase 1. Go!». Les neuf passent en mode ‘terminateur’. Pour changer de méthode, ils changent de moyens. Armes classiques rangées, les mini lances-flammes à polyéthylbenzène-nanothermite sont distribuées et chargées. C’est le moment pour mettre à pleine épreuve les réserves de dioxygène-diazote. À un contre huit, la situation rappelle dans les grandes lignes la bataille qui avait eu lieu à Milan pas si longtemps en arrière, ou celle de tout à l’heure, dans le ciel, avec à peu près le même résultat: préparation, équipement d’attaque plus système de protection font la différence. C’est l’hécatombe dans les rangs ennemis. L’affichage dans les visières ressemble à celui des compteurs de machines à sous: actifs 68, 56, 44, 35, 21… Hélas, l’équipe se réduit aussi: le physicien nucléaire, Kamil, le IT, le second nageur (touché par une mouche) et un tireur tombent. Dévastée, prostrée, Moonna n’arrive pas à pleurer. Les trois autres survivants s’accordent un instant de répit, chacun dans son coin.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La tension est à son comble à la centrale, particulièrement sous la coupole du SABRE. Bien qu’un tel plan B ait été analysé sous toutes les coutures et qu’il ait obtenu sans aucune remarque les autorisations nécessaires, sa mise en œuvre est une première. L’impact sur l’environnement et les dommages collatéraux n’ont pu être vérifiés, donc à plus forte raison les retombées politiques. Cela sans faire mention du sort qui serait réservé aux rescapés de l’unité sur place…</p>



<p class="wp-block-paragraph">…où l’Holocalypse reprend. 17, 9, 4… On touche au but! Mais le géophysicien doit recharger. Pour ça, il pivote. Une rrrrrrafale le fauche. Aaaahhh! Tout repose à présent sur un trio. Coup d’œil vers le coin où est… Moonna… pas là! Le Mossad? Où est-il? Faut la retrouve… sauver… où est… seul… meille…&nbsp; mmais… pas bouge… jambe lourd… qu’est-ce…gaz?… peut plus… aaahhh…</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>…et il tourne, il tourne toujours, le compte à rebours…</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Moins de neuf heures jusqu’à l’échéance, plus exactement -00j08h54’57” car il est bien 06h14’00” UTC. Le soleil monte sur l’océan à travers une flopée de cumulus diaphanes tels de gigantesques flocons de neige, tandis que le désarroi descend sur le Service parmi une foule de spécialistes tendus tels les immenses ressorts d’un ascenseur sous charge. Le reste de ces deux tableaux se ressemble plus ou moins. D’une part un cimetière flottant, d’autre part un ramassis de feuilles de papier, de gobelets de café, de journaux, de bouteilles en PET. D’un côté un enchevêtrement saisissant de poutrelles, passerelles et parois, de l’autre côté un désordre pathétique de consoles, écrans et meubles. À la fin, un constat terrifiant: aucun signal du Mossad, de Moonna et – notamment – de l’acteur. Pourtant rien de plus normal: l’Israélien est DAC, c’est-à dire qu’il est mort écrasé par une colonne d’acier; Moonna et son chéri sont dans le noir. La langue italienne a une très belle expression pour nommer une certaine variété de granite: <em>nero assoluto</em>. Noir absolu. Les deux sont désormais dans le noir le plus absolu que l’homme peut créer.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ce qui d’une certaine façon échappe aux services de renseignement, c’est que la station ne flotte pas. Sa structure émergée a bien une base, forcément immergée et même d’avantage, puisque cette fondation est profondément ancrée dans le sol sablonneux. Les deux derniers membres vivants du commando sont enfermés trente mètres en dessous de la surface de l’eau, vingt mètres sous le fonds marin.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pas un son ni un atome de lumière, aucune odeur. Comme dans le vide astral, ici les sens sont vains. Par chance, la visière est relevée, il serait donc possible d’apprécier l’espace environnant par l’écho. «Allô! Moonna.» Aucune réponse. «Allô! Moonna. Allô! Moonna» répond l’écho. Difficile d’apprécier. ∞8 refait l’essai. Peut-être une pièce d’une centaine de mètres carrés. Peut-être cinq mètres de haut. Peut-être. Un immense caisson vide, en béton? En métal? Mais à la fin, quelle importance! Reste à ménager une pensée pieuse pour Q car – génie oblige – parmi d’autres performances époustouflantes, son fameux nanoprocesseur peut aussi modifier le cybome de sorte à se mettre de lui-même en circuit fermé avec les divers instruments et dispositifs embarqués. D’abord l’heure. 13h 23’ 08” UTC. Incroyable: cela fait plus de sept heures d’état inconscient! Drogué? Bref… Ensuite explorer. Ah! Inutile. Son corps est bloqué par – semble-t-il – un champ électrostatique qui exclut le moindre geste. Savoir de quoi sont faits le plancher, les parois et le plafond de sa prison s’avère impossible. D’ailleurs l’impression est de planer, d’être suspendu dans l’air. Aucune transmission ne passe, aucun échange ondulatoire avec l’extérieur, le <em>black-out</em> complet. Il se voit 100% inopérant, à peine deux heures avant… la… Reconsidérer est impératif. En vain. Rageant. Tout serait vraiment perdu?</p>



<p class="wp-block-paragraph">Au-delà des mythes et de l’imaginaire public, n’importe quel espion reste à jamais un être humain. Même si sa constitution physique et mentale est poussée au superlatif, il garde des vertus et des carences, des atouts et des points faibles, qui sait? des espoirs, des regrets, des doutes. Le fait est que dans de tels instants, le passé revient en fanfare. Comme au seuil du trépas, des flashes étonnants se croisent.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Flash: le climat insoutenable avant la saisie de Rodriguez Orejuela.<span id="easy-footnote-19-31920" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-12-15/#easy-footnote-bottom-19-31920" title=" Trafiquant de drogue colombien (1943 -), cofondateur du cartel de Cali."><sup>19</sup></a></span> Flash: le délire de la foule s’approchant de la Pierre noire à la Mecque. Flash: la main de son oncle à la section des vétérans de l’hôpital Carlos van Buren de Valparaiso. Flash: le stress marquant sa première nuit avec Anne-Élise à Göteborg. Flash: les sirènes d’Oslo à l’explosion du dernier bombardier ennemi. Flash: le rire franc du Président français sur les Champs-Élysée. Flash: l’étrange sensation à la remise de son Glock par W (quel type!…) Flash: la cravate à fleurs de son maître de thèse lors de sa soutenance à Porto. Flash: la blague avec les deux blondes séparées par une rivière. Flash: la nervosité au moment de l’assaut final contre le MORPIONEX.<span id="easy-footnote-20-31920" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-12-15/#easy-footnote-bottom-20-31920" title=" Abréviation de MORPION et rEX: le titre donné au chef de l’organisation MORPION."><sup>20</sup></a></span> Flash: le refrain du garçon traversant les dunes de Socotra, au Yémen.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>L’échec a le goût du sable</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">∞8 est sur le point de s’assoupir quand soudain une lumière l’aveugle. L’iris humain a besoin d’un minimum de temps pour suivre le changement de la luminosité ambiante, mais ici on passe brusquement du noir absolu à l’autre extrême, soit de 0 lux à un éclairement de 106 lux. Un tel saut peut faire un homme vomir. Ou carrément l’aveugler. Mais pas l’acteur. Sauf que ce qu’il découvre par la fente des yeux est très loin de ses calculs: une pièce, une salle, une boîte plutôt, un espace vide carré, plus grand qu’un terrain de base-ball et plus haut qu’un terrain de basket.</p>


<span id="easy-footnote-21-31920" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-12-15/#easy-footnote-bottom-21-31920" title=" Soit apparemment une surface d’environ 1000 m<span class=&quot;s1&quot;><sup>2</sup></span> et une hauteur d’environ 10 m."><sup>21</sup></a></span>



<p class="wp-block-paragraph">L’espace est tellement inerte, éclairé, grand, nu, ses surfaces sont tellement blanches, lisses, qu’il peine à situer les bords, les angles, les matériaux. La vue, l’ouïe, l’odorat restent donc superflus, car il ne sent ni entend toujours rien, à part le sifflement dans ses oreilles. Avec l’effet de sustention, l’impression est de se trouver dans une autre dimension.</p>



<p class="wp-block-paragraph">-00j00h56’13”! (“Hallucinant. C’est fini… Il est fort cet abruti, fort, fort. Plus fort que nous, que moi.”) Pour la première fois, le plus prodigieux des espions sur Terre est tenté – si ce n’est: obligé – de respecter l’adversaire auquel il est opposé. Pour la première fois, il n’est pas du côté de la victoire, alors pourquoi la forcer? Pour la première et peut-être dernière fois de sa vie, disparaître semble l’arranger. Ne plus exister. Mourir et laisser vivre Moonna, si seulement… Tout ce que l’équipe a réussi ces dernières neuf heures durant, avec toutes les pertes déplorées, lui semble dérisoire. Il a honte. L’échec a le goût du sable. Et encore… Qui parlait de temps biologique et psychologique? Il ne se rappelle plus. Ce qui compte pour lui maintenant c’est le temps eschatologique, car il se sent déjà derrière le temps. Mais même ce temps-là, il a de la peine à se concrétiser, il traîne, il traîne…</p>



<p class="wp-block-paragraph">Chiche! Quelque part en dessous, une portion du grand blanc passe imperceptiblement au gris. Non-non, il ne rêve pas: une grande ouverture se dessine au sol, un genre de trappe par laquelle monte (“…mais… comment ça? en plus il y a encore un sous-sol?! …”)… en effet remonte Moonna, elle-même (“Ooohhh!… Ouf… Moonna!…”), dans un splendide négligé vaporeux (“…cccomment…d’où sort-elle… ce…?!”). Non, il ne rêve pas, pourtant il s’y croirait presque, à ce point cela semble irréel. Une fois le sol redevenu blanc sous ses pieds mignons et nus, ce qui s’avance là, très lentement, fragile et léthargique (“elle est certainement aussi droguée, la pauvre!…quel chacal!”), c’est l’icône même de la femme, la déesse de la beauté dans toute sa pureté et tout son éclat. Elle est Vénus-Aphrodite,<span id="easy-footnote-22-31920" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-12-15/#easy-footnote-bottom-22-31920" title=" Dans la mythologie gréco-romaine, déesse de la beauté."><sup>22</sup></a></span> Pallas-Athènes-Minerve,<span id="easy-footnote-23-31920" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-12-15/#easy-footnote-bottom-23-31920" title=" Idem, déesse de la sagesse."><sup>23</sup></a></span> Nike-Victoria,<span id="easy-footnote-24-31920" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-12-15/#easy-footnote-bottom-24-31920" title=" Idem, déesse de la victoire."><sup>24</sup></a></span> Hélène de Troie,<span id="easy-footnote-25-31920" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-12-15/#easy-footnote-bottom-25-31920" title=" Idem, fille du dieu suprême Zeus et de la mortelle Léda, reine de Sparte. Tenue pour la plus belle femme sur Terre, elle fut à l’origine de la guerre de Troie."><sup>25</sup></a></span> Maria Sharapova<span id="easy-footnote-26-31920" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-12-15/#easy-footnote-bottom-26-31920" title=" Joueuse de tennis russe (1987 -)"><sup>26</sup></a></span> réunies pour être battues à plate couture, sauf qu’elle à l’air hypnotisé. Les yeux grands ouverts, sa démarche est rigide. Elle se déplace tel un robot démineur puis se fige. Il enrage, tente un mouvement, un autre: son corps est verrouillé. Il voudrait crier. À quoi bon?… Si seulement il pouvait hurler par dépit. La fin du holocène est (en théorie) dans cinquante minutes, Moonna est – disons – une statue (encore) vivante, tandis que lui est perché là, soutenu par une impondérabilité calculée, dans sa combinaison sophistiquée et pour cause devenue ridicule, tel un quartier de bœuf dans le crochet d’un boucher. Franchement, l’opprobre universel serait un soulagement.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Puis tout à coup ∞8 croit entendre des tonalités, comme des voix… extrêmement faibles pourtant… et puis il lui semble… quelque chose se met a bouger… et ce n’est pas Moonna, elle est toujours prostrée là, au milieu… les sons augmentent… ce sont bien des voix… et ce qui bouge ce n’est pas sa déesse, et il n’y a rien et personne d’autre dans ce local… c’est bien lui qui bouge!… et les voix sont plus distinctes… les sons s’amplifient, c’est un chant… et lui sent qu’il descend lentement, le verrouillage se desserre peu à peu… comme la force d’un aimant qui s’essouffle… oui-oui, c’est bien un chant… c’est un chœur… <em>Agnus Dei… qui tollis peccata mundi… miserere nobis… Agnus Dei qui tollis peccata mundi… dona nobis pacem</em><span id="easy-footnote-27-31920" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-12-15/#easy-footnote-bottom-27-31920" title=" Agneau de Dieu, toi qui enlèves les pêchés du monde, aies pitié de nous, Agneau de Dieu, toi qui enlèves les pêchés du monde, donne nous la paix. (lat., liturgie catholique et protestante)"><sup>27</sup></a></span> …et il touche enfin le sol. (“Moonna d’abord!”) mais il est stoppé dans son élan par le chant qui inonde l’espace comme un liquide qui remplit un vase, alors qu’en haut l’air devient légèrement trouble. Ce n’est pas exactement de la vapeur, non, non, ni un nuage (on est à l’intérieur!), ni une fumée, c’est… impossible à dire ce que c’est, pour certes ce n’est pas rien… cela rappelle plutôt un hologramme, serait-ce possible?! Il se rassure vite: ici absolument tout est possible.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[…][…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">Puis tout à coup ∞8 croit entendre des tonalités, comme des voix… extrêmement faibles pourtant… et puis il lui semble… quelque chose se met a bouger… et ce n’est pas Moonna, elle est toujours prostrée là, au milieu… les sons augmentent… ce sont bien des voix… et ce qui bouge ce n’est pas sa déesse, et il n’y a rien et personne d’autre dans ce local… c’est bien lui qui bouge!… et les voix sont plus distinctes… les sons s’amplifient, c’est un chant… et lui sent qu’il descend lentement, le verrouillage se desserre peu à peu… comme la force d’un aimant qui s’essouffle… oui-oui, c’est bien un chant… c’est un chœur… <em>Agnus Dei… qui tollis peccata mundi… miserere nobis… Agnus Dei qui tollis peccata mundi… dona nobis pacem</em><span id="easy-footnote-28-31920" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-12-15/#easy-footnote-bottom-28-31920" title=" Agneau de Dieu, toi qui enlèves les pêchés du monde, aies pitié de nous, Agneau de Dieu, toi qui enlèves les pêchés du monde, donne nous la paix. (lat., liturgie catholique et protestante)"><sup>28</sup></a></span> …et il touche enfin le sol. (“Moonna d’abord!”) mais il est stoppé dans son élan par le chant qui inonde l’espace comme un liquide qui remplit un vase, alors qu’en haut l’air devient légèrement trouble. Ce n’est pas exactement de la vapeur, non, non, ni un nuage (on est à l’intérieur!), ni une fumée, c’est… impossible à dire ce que c’est, pour certes ce n’est pas rien… cela rappelle plutôt un hologramme, serait-ce possible?! Il se rassure vite: ici absolument tout est possible.</p>
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		<title>L’ŒIL et le SABRE (11/15)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[RaduRo10]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 16 Feb 2025 06:52:20 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Le temps du trajet, ∞8 change visiblement. Non seulement qu’il n’est pas bavard de nature, mais là il ne sort presque pas un mot, puisqu’il ne sort presque pas les yeux du carnet.[…]</p>
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<p class="wp-block-paragraph"><strong><strong><strong><strong><br><strong>Ne jamais, au grand jamais crier victoire trop vite</strong></strong></strong></strong></strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">La phase 5B est totalement à la charge d’une demi douzaine de hackers<span id="easy-footnote-28-31917" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-11-15/#easy-footnote-bottom-28-31917" title=" Spécialiste pouvant intervenir dans différents domaines de l’informatique."><sup>28</sup></a></span> et de crackers[/note] Expert dans le piratage de systèmes informatiques et des protections de sécurité.[/note] dont le Service s’est entouré pour l’occasion en échange d’une impunité totale en plus d’une rémunération conséquente. Casser, bloquer, brouiller n’importe quel système informatique et de sécurité est leur dada. Un local adiabatique est expressément mis à disposition de ces virtuoses, qui ont minutieusement préparé leur entrée en lice 17 heures durant. Les deux phases 5 sont déclenchées simultanément. Ainsi, pendant qu’au moyen des mini-caméras embarquées, sous la coupole on suit souffle coupé les treize grimpeurs qui progressent comme des chats sur l’immense toile d’araignée métallique, les braves pirates envoient la première salve de leur attaque DoS</p>


<span id="easy-footnote-29-31917" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-11-15/#easy-footnote-bottom-29-31917" title=" Abréviation anglaise de l’expression <i>Denial of Service Attack</i> (ou attaque par déni de service) qui désigne un assaut informatique ayant pour but de rendre indisponible un service ou d’empêcher ses utilisateurs légitimes de l’utiliser."><sup>29</sup></a></span>



<p class="wp-block-paragraph">envers le <em>cluster</em><span id="easy-footnote-30-31917" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-11-15/#easy-footnote-bottom-30-31917" title=" Ce terme anglais (qui peut être traduit comme grappe de serveurs) se réfère à un réseau de plusieurs dizaines ou centaines de milliers, voire millions ordinateurs indépendants appelés nœuds, reliés pour une gestion rapide et globale des informations."><sup>30</sup></a></span> visé. Des courriels et des messages par dizaines de milliards bombardent simultanément le réseau, suivis par autant d’alertes, de fausses alertes et d’anomalies qui déferlent sur le système, le submergent, le saturent. Dans la salle de coordination du QG les écrans de certains terminaux passent en mode veille, d’autres déroulent un tapis sans fin de lignes aléatoires codées, quelques uns se mettent à fumer, certains explosent, peu restent actifs. L’affolement étant total, la phase 5B se dessine donc comme un succès de bon augure car la mise à mort du réseau informatique signifierait que le danger serait – du moins en partie – écarté. Au C3 on exulte.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Moins cependant sur les armatures glissantes de la station, où K, dans un flash d’inattention sous la fatigue, perd l’équilibre et, se redressant, laisse lui échapper une bonbonne d’oxygène qui, elle, ne choisit pas de se faufiler habilement entre les mailles de la poutraison pour tomber directement et discrètement dans la mer, en revanche (“La salope!”) elle préfère cogner tel une boule de billard chaque tirant, chaque diagonale, chaque poutrelle rencontrée, dans un tapage métallique surpassé seulement par la belle explosion finale, qui secoue le pylône et créé une gerbe digne des artésiennes de Versailles. Heureusement, rien ni personne ne suit l’objet dans sa chute, mais c’est aussi l’occasion pour les méchants hôtes de découvrir leurs visiteur indésirables. À quelques mètres seulement du premier plancher, par une fichue inadvertance, la phase 5A est subitement en train de se gripper.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Au dessus, sur les plateformes comme à l’intérieur des locaux, à présent c’est déjà la pagaille généralisée. Il y a de quoi. D’une part, les ballons loufoques ne cessent de se multiplier, cernent la station, bourrent le ciel, filtrent le soleil levant, brillent de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, reflètent mille images différentes et grotesques par leurs effets de miroirs sphériques. D’autre part, le crash du cluster fait entrer système, programme et planification dans la nuit informatique. Les IT employés par l’organisation se démènent comme de beaux diables – en vain d’ailleurs – pour rafistoler ce qui pourrait l’être: les bons pirates d’Internet restent les maîtres du jeu. Jamais deux sans trois: même que secoués par les épreuves subies en l’air, sur l’eau et durant leur escalade, les invités inattendus mettent au profit l’arsenal sophistiqué embarqué. Ainsi, alors que, taux d’adrénaline au sommet, l’équipe gagne la plate-forme inférieure et se disperse aussitôt suivant les consignes, les premiers gardiens sont éliminés dans l’indifférence générale. Avec un peu de retard, la phase 5A se termine enfin. La montre indique 05h44’28”.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Une certaine ambiance survoltée remplace cette tension-là trop longuement accumulée dans les locaux du SABRE, comme d’ailleurs à Moscou, Langley,<span id="easy-footnote-31-31917" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-11-15/#easy-footnote-bottom-31-31917" title=" Territoire situé dans l’état de Virginie, aux États-Unis, où se situe le siège de la CIA."><sup>31</sup></a></span> Berlin, Londres, Paris, Tokyo et Beijing, lorsqu’à travers les craquements et les parasites d’une transmission à l’agonie, une voix aiguë, hachée et visqueuse brame à tire larigots: «…avez entendu, microbe…? t’as entendu, virus? Je veux avoir ça dan… ça tout de suite… …out-de-sui-te!!! Et les perdus qui ont fait ça… morts, ils sont mor… vous… vous me…&nbsp; é-cor-chez!!! Tu me fais…&nbsp; …refait la liais… non?» Coup de feu. «Toi, tu me… qu’est-ce que j’ai dit?! Voilà, mainte… …montres le silo 4 avec les… voilà, fait voir le comm… le co… j’ai dit, tu m’ente… oui… déclenche-moi… …clenche-moi les charge… entends? mainte…» De dizaines d’yeux écarquillés se tournent vers la parois derrière laquelle sont censés s’activer les six champions de l’ombre qu’on venait d’applaudir à tout va. C’est quoi ce délire? A-t-on crié victoire trop vite?</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pratiquement pas. En fait, derrière la paroi, les cinq (entre temps un s’est endormi) s’amusent comme des fous. Leurrer est une partie essentielle de ce business très particulier. Paralyser l’effroyable réseau nucléaire en quelques minutes, contribuer ainsi grandement au succès de l’opération, toucher le gros lot, humilier le monstre invisible – tout ça ne leur suffit pas. Alors, pour boucler la boucle et pour la bonne bouche, ils choisissent de se payer la tête même du SABRE, c’est-à-dire leur propre employeur! Car si les braillements que l’on entend sous la coupole au point de faire péter les haut-parleurs sortent bien de la gorge cathodique de l’ŒIL, cela ne veut point dire que ses tentatives désespérées de redevenir opérationnel valent quelque chose. Les braves corsaires se payent le luxe de faire croire – et à l’ ŒIL et au Service – que le fonctionnement du système informatique ciblé peut encore être remis en état par l’ennemi. En réalité, il était mort de la plus belle des morts possibles quelques minutes auparavant. Chaque image ou son qu’ils autorisent à faire voir ou entendre des deux côtés n’est qu’un enchaînement d’illusions. Les cinq plus un samouraïs-lurons sont effectivement et définitivement maîtres du jeu. Il faut l’irruption de W – tout rouge et hors de lui – dans leur cocon autarcique pour mettre fin au canular.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>La géhenne des grands jours</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">La meilleure preuve est ce qui subit réellement le QG. Il y a déjà le dévastateur effet triangulaire provoqué, d’un côté, par l’ankylose informatique dont l’impact moral est désastreux, d’un autre côté par les gigantesques molécules savonneuses qui étouffent de plus en plus la station, et enfin par l’attaque subite du commando qui terrorise le personnel non militarisé. À tout cela s’ajoute – cerise sur le gâteau – le… cadeau inattendu de O! Six charges explosives prédisposées à différentes profondeurs et distances autour de l’île Bouvet, sont actionnées en cascade à partir de 05h32’48”. Comme ces charges sont orientées vers la même cible, les ondes de choc des explosions se rencontrent et touchent l’île (aussi bien que la station voisine) à 05h47’12” précises. La vision est dantesque. Les structures en acier se tordent, grincent, miaulent, des boulons sautent, des soudures pètent, des poutrelles plient, des passerelles cassent, des vitrages se brisent, des parois s’écroulent, des câbles tombent, des récipients explosent, des feux éclatent, des sirènes hurlent. Des gens se jettent par dessus les balustrades (25 m plus bas l’eau est à 6°C) tandis que des vigiles n’hésitent pas un instant pour les tirer comme des cailles. L’ensemble tient encore, mais les ravages dépassent les attentes des uns (qui s’affolent) et des autres (qui exultent). Au Service, la comédie de tout à l’heure est déjà oubliée et l’on s’offre au complet le luxe de savourer les images transmises par les caméras. Au QG de l’ ŒIL c’est carrément la géhenne des grands jours.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pendant ce temps, les treize du commando progressent: qui seul, qui par groupes de deux. ∞8 a deux ombres: la sienne et Moonna. Les nageurs du TMR italien et les tireurs du Mossad israélien prennent des positions stratégiques d’où ils jouent au <em>paintball</em></p>


<span id="easy-footnote-32-31917" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-11-15/#easy-footnote-bottom-32-31917" title=" Jeu ou sport dans lequel les joueurs éliminent leurs adversaires en les touchant avec des billes de peinture lancées par des marqueurs<span class=&quot;Apple-converted-space&quot;>&amp;nbsp; </span>généralement actionnés par air comprimé ou par CO2."><sup>32</sup></a></span>



<p class="wp-block-paragraph">létal. Le score est 104 à 2 si l’on ajoute les victimes de l’imprécision notoire de plusieurs gardiens, en tant qu’autogoals à la rubrique succès, et le hors-jeu de Ross à la rubrique pertes. Démarre par conséquent la phase 6.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les renseignements préalables à disposition pour l’équipe sur l’organisation des locaux, le fonctionnement des installations et les divers codes utilisés sont en partie inutiles suite au désastre produit par le mini-tremblement de terre sous l’effet conjugué des ondes de choc. La progression se fait donc plutôt à vue et à l’instinct, dans un environnement très différent de celui présenté aux entraînements. En fin de compte, entre le désavantage d’un besoin accru de vigilance pour cause de décor modifié et l’avantage créé par la déroute dans laquelle est plongé le QG et ses occupants, les treize s’en sortent gagnants.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pas tous cependant, et pas tout à fait. Avec 85 ennemis restants – les quatre mercenaires fonctionnant à plein régime et à vrai dire l’acteur n’étant non plus à la traîne – le compteur tourne en leur faveur. N’empêche, le bilan des pertes dans leurs rangs commence à se faire sentir, et il ne s’agit pas des blessés. Mais dans le fond, puisque le souci du cluster (hors service) n’est plus désormais un, quels sont encore leurs objectifs? Il y en a trois. Premièrement, annihiler le réseau de secours qui permet à l’ennemi de passer <em>in extremis</em> de brefs ordres codés directement aux responsables situés sur chaque site nucléaire. Le problème est que les algorithmes utilisés combinent des paramètres et des ressources propres à plusieurs domaines, ce qui met à l’épreuve les compétences réunies de toute l’équipe du CERN. De surcroît, ces gens doivent se débrouiller sans Ross. D’une part. D’autre part, la mise hors circuit de ce réseau secondaire doit être assurée et certifiée concrètement comme physiquement, ce dont s’occupe le IT du SABRE. Deuxièmement, s’assurer que nul autre source de risque potentiel important et d’aucune nature subsiste dans la station, ou peut y être commandée. C’est le rôle de ∞8 et de Moonna. Troisièmement, si possible neutraliser le dieu succédané et ses sbires en essayant d’épargner les sujets captifs. Cette tâche revient aussi à ∞8, épaulé par les hommes du Mossad et du TMR, qui s’occupent parallèlement de protéger toute l’équipe. Guider les uns et les autres aux divers emplacements est du devoir de la transfuge de l’ŒIL et sa charge se révèle plus compliquée depuis que la configuration des lieux a complètement changé après les chocs encaissés par le QG.</p>



<p class="wp-block-paragraph">En conséquence, le bilan des pertes commence à peser, puisque l’équipe de Kamil vient justement de perdre deux membres supplémentaires: l’astrophysicienne et la climatologue. Le peu de temps à disposition pour préparer ces chercheurs à la sauvagerie qui se déroule en est la principale et triste cause. Ils sont retrouvés gisant non loin l’un de l’autre, enchevêtrés dans la ferraille tordue et les débris de toute nature, rictus de surprise sur leurs visages, mais sans aucune blessure apparente. Ce qui se passe est en effet particulièrement étrange, remarquent à l’unisson les cinq hommes d’armes: le plus grand danger semble ne pas venir des 25 gardiens (au fait plus que 18), qui en réalité ont prouvé ne pas être très bons ni au tir, ni au combat rapproché, mais de toutes autres… choses. Par moments, on aperçoit en effet, comme des flashes, de petites ombres noires qui disparaissent aussitôt. Des singes? Hmm, non… Il faut toute l’expérience et la ruse de l’acteur pour percer le mystère, de même que… une de ces créatures, et il lui faut aussi puiser au plus profond de ses connaissances d’anthropologie pour enfin identifier ces combattants apparemment redoutables: des sentinelles!<span id="easy-footnote-33-31917" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-11-15/#easy-footnote-bottom-33-31917" title=" Nom donné aux membre d’une communauté d’environ 200 Négritos, extrêmement hostiles, vivant coupés du monde sur l’île de North Sentinel, dans archipel Andaman, qui fait partie de l’Inde."><sup>33</sup></a></span></p>



<p class="wp-block-paragraph">Il passe le mot: ce sont de féroces chasseurs-guetteurs-nés, armés uniquement de leur petite taille, d’une agilité de ouistiti, d’un savoir-se-cacher unique et de leurs minuscules sarbacanes, qui crachent d’atroces mouches-tigres, évidemment vivantes et affamées pour l’occasion. Dès lors que le principal ennemi est connu, les trois objectifs sont mis entre parenthèses au profit d’un quatrième, subitement devenu prioritaire: s’en débarrasser sans délai. Mais où les trouver? Combien seraient-ils? Les consignent se transmettent vite parmi les onze. La transfuge, ∞8, un tireur et un nageur s’occupent des sentinelles, tous les autres se mettent à l’abri; l’autre tireur et l’autre nageur assurent. Il est 05h52’14”. L’impitoyable chrono signale -00j09h18’43”, et ça canarde de partout, même dans le vide. Les combinaisons en tri-sandwich néoprène-téflon-kevlar encaissent bien, que ce soit les tirs directs ou les balles perdues, voire celles ricochées. Tapi sous un amas de tôles, la visière collée à sa lunette, immobile, un nageur lâche entre les dents, dépité: «Un reale casino!<span id="easy-footnote-34-31917" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-11-15/#easy-footnote-bottom-34-31917" title=" «Un vrai bordel!» (it.)"><sup>34</sup></a></span>» Et pan! Et pan! Et voilà: et deux gardiens de moins.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est par un gros conduit horizontal désaffecté – parcours si pénible mais en tout cas plus sûr – que la transfuge se propose de mener les autres éclaireurs vers l’endroit où elle flaire les sentinelles. Ramper en silence, tel une larve, le long de ce tube qui est seulement un chouïa plus large que le gabarit habituel d’un homme normal, est déjà passablement compliqué. Là, en plus, l’on est emmailloté dans ces harnais, l’air est rare, des bestioles partout, des toiles d’araignées collantes et que l’on traîne avec, de la suie, des pointes de tôle tordue qu’il vaut mieux éviter. L’on comprend que c’est à déconseiller aux personnes sensibles, dont la guide elle-même, qui perd connaissance à peine quelques mètres avant la sortie. Pour tout couronner donc, ∞8, qui la suit, doit à présent faire avec, et la pousser tant bien que mal jusqu’au point de chute. La phase 6 s’annonce encore plus complexe que la précédente mais bon, ils arrivent enfin au bout.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La femme tombe comme un sac de patates. Son choix s’avère juste: accroupis dans une cage, quatre petits bonhommes à poil (torchons cache-sexe exceptés) semblent attendre leur tour. Pas de chance pour autant: c’est aussi son ultime choix, car le bruit de sa chute les fait bondir et accueillir les intrus – dont la guide –&nbsp; par leurs mouches mortelles. Avec des feintes habiles, l’acteur, l’Italien et le Mossad parviennent à éviter les points sensibles de leurs combinaisons. Ils trompent la première salve meurtrière. En revanche, le vigile gardant les sentinelles tombe à la deuxième, piqué par erreur. L’échange qui suit est bref: il faut plus de temps aux primitifs – nus – pour charger les sarbacanes, qu’aux éclaireurs pour dégainer et tirer, sans parler de leurs moyens de protection. Une fois l’endroit complètement sécurisé, retour au groupe par un autre chemin, évidemment.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[…][…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">La femme tombe comme un sac de patates. Son choix s’avère juste: accroupis dans une cage, quatre petits bonhommes à poil (torchons cache-sexe exceptés) semblent attendre leur tour. Pas de chance pour autant: c’est aussi son ultime choix, car le bruit de sa chute les fait bondir et accueillir les intrus – dont la guide –&nbsp; par leurs mouches mortelles. Avec des feintes habiles, l’acteur, l’Italien et le Mossad parviennent à éviter les points sensibles de leurs combinaisons. Ils trompent la première salve meurtrière. En revanche, le vigile gardant les sentinelles tombe à la deuxième, piqué par erreur. L’échange qui suit est bref: il faut plus de temps aux primitifs – nus – pour charger les sarbacanes, qu’aux éclaireurs pour dégainer et tirer, sans parler de leurs moyens de protection. Une fois l’endroit complètement sécurisé, retour au groupe par un autre chemin, évidemment.</p>
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		<title>L’ŒIL et le SABRE (10/15)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[RaduRo10]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 05 Feb 2025 06:44:22 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Au fond du local passent sur un grand écran les derniers exploits de l’ŒIL. Difficile de ne pas regarder, heureusement les boissons arrivent, on se désaltère un peu. ∞8 étale point par point toute l’affaire […]</p>
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<p class="wp-block-paragraph"><strong><strong><strong><strong><br><strong>L’impitoyable compte à rebours tourne</strong></strong></strong></strong></strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">-00j11h08’26”. Sous les eaux l’ambiance reste tendue. Quelqu’un essaie un gag. On le regarde de travers. Il se tait et se serre. L’espace est prévu pour douze. Ils sont quinze: les gens de Kamil, finalement ceux indispensables – un physicien nucléaire, une astrophysicienne, un géophysicien, un climatologue, une biologiste, qui nerveux, qui absent, qui se signe; deux tireurs d’élite du Mossad, en renfort, air narquois; deux nageurs de combat du TMR</p>


<span id="easy-footnote-35-31914" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-10-15/#easy-footnote-bottom-35-31914" title=" Abréviation de <i>Terra-Mare-aRia</i> (it., terre-mer-air), unité de commando de la marine de guerre dont les membres sont entraînés pour mener des opérations de reconnaissance spéciale, de guerre non conventionnelle, de prise d’otages et de contre-terrorisme."><sup>35</sup></a></span>



<p class="wp-block-paragraph">italien, inexpressifs; une transfuge de l’ŒIL, crispée, s’essuie; un IT</p>


<span id="easy-footnote-36-31914" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-10-15/#easy-footnote-bottom-36-31914" title=" Abréviation de <i>Information Technology</i> (ang.) &amp;#8211; technologie de l’information: domaine du traitement de l’information. ‘un IT’: un spécialiste actif dans ce domaine."><sup>36</sup></a></span>



<p class="wp-block-paragraph">du SABRE, zen, les yeux clos; Kamil lui-même, grave, concentré; Ross, regard baissé, sombre; Moonna, jamais plus belle; l’acteur, inchangé. L’équipe fait économie de chef: chaque membre est préparé en vue d’une autonomie totale et d’une coordination millimétrée avec les autres.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Deux cent quarante secondes encore pour les quinze à faire tourner leurs pensées. (“… et alors franchement, qui va payer les cent vingt mille d’arriérés pour la maison, sans parler de ce qu’il faut…?…”) (“…sais pas, mais cette engueulade avec elle, c’est exactement ce qu’il me manquait mainte…”) (“ …détourne ton regard de mes péchés, efface toutes mes iniquités…”) (“…que j’ai été, imbécile que j’ai été, parfois je me demande comment est-il possible d’être…”) (“<em>When I find myself in times of trouble, Mother Mary comes…”</em>) (“…mais j’espère qu’il réussira son diplôme, et après… tout sera derrière…”) (“…זה לא יאומן. כל פעם שאני מסתכל עליהן, יש לי את אותו רושם….”)<span id="easy-footnote-37-31914" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-10-15/#easy-footnote-bottom-37-31914" title=" (“&amp;#8230;c’est incroyable, je les regarde chaque fois et chaque fois j’ai cette impression”…)"><sup>37</sup></a></span> (“…<em>gratia plena, Dominus tecum, benedicta tu in mulieribus.</em>..”) (“…et je peux vraiment pas m’imaginer ce monstre, quand je me rappelle le…”) (“…je te demande pardon, s’il faudra qu’on se revoit pas, sache…”) (“…lement je m’en fous, il n’a qu’à aller se faire…”) (“…a été crucifié, est mort, a été enseveli, est descendu aux enfers…”).</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Dans l’ŒIL du cyclope</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">L’engin ralentit, remonte, s’arrête, on sort, on court, on s’engouffre dans le Boeing CH-47 Chinook<span id="easy-footnote-38-31914" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-10-15/#easy-footnote-bottom-38-31914" title=" Hélicoptère militaire américain lourd de manœuvre et d’assaut."><sup>38</sup></a></span> par dessous les pales qui tournent déjà. Après neuf minutes on se rue dans le ventre du C-5 Galaxy<span id="easy-footnote-39-31914" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-10-15/#easy-footnote-bottom-39-31914" title=" Lockheed C-5 Galaxy: avion militaire américain de transport de grande capacité."><sup>39</sup></a></span> et on reprend une Ne fois les consignes, les plans, les tâches, encore une fois les consignes, les plans… Trente deux minutes plus tard, le repaire de l’ŒIL est en vue. Il reste -00j10h12’45”.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Bien localiser le quartier général de l’organisation parmi plusieurs Fata Morgana <span id="easy-footnote-40-31914" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-10-15/#easy-footnote-bottom-40-31914" title=" Mirage (phénomène optique) créé par des perturbations de rayons lumineux au passage à travers un gradient thermique dans l’atmosphère."><sup>40</sup></a></span> qu’elle utilise n’est pas chose aisée, d’autant plus que la présence de ce dieu invisible doit rester un impératif. Par conséquent, six services de renseignements – indien, sud-africain, américain, allemand, brésilien et français – se donnent la main pour identifier la cible selon les coordonnées 54°25’9.84”S par 3°22’0.77”E dans l’Atlantique sud, à quelques encablures de l’île Bouvet.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Sa constitution et surtout son “comportement” sont plus terrifiants encore que le folklore qui l’enveloppe. Le lieu concentre une variété de manifestations optiques, électromagnétiques et climatiques permettant à ces structures de présenter ou de projeter vers l’extérieur une succession d’illusions alternativement contrôlées par les deux stations spatiales du système. Ainsi, les équipements du quartier général, construits à partir d’une plate-forme pétrolière mobile modifiée et dont le volume global théorique hors d’eau dépasse 100’000 m3 peuvent, à choix: “disparaître” ponctuellement par maniement de l’effet Vavilov-Tcherenkov<span id="easy-footnote-41-31914" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-10-15/#easy-footnote-bottom-41-31914" title=" Phénomène créant un flash de lumière lorsqu’une particule chargée se déplace dans un milieu diélectrique à une vitesse supérieure à celle de la lumière dans ce milieu."><sup>41</sup></a></span>; être “noyés” dans un nuage de brume suite à la création d’un état polyphasique environnant; simuler une autre forme d’organisation physique, naturelle ou artificielle (par exemple une île exotique, un volcan, une petite colonie urbaine, etc) par excitation extrême des atomes d’hydrogène. En parallèle à ces effets, le centre dispose aussi de moyens capables de projeter des images de structures complexes et diversifiées, sortes de gigantesques leurres, à des dizaines de kilomètres à la ronde. C’est là tout ce dont les divers services ont comme informations au sujet de ce lieu, sans parler d’autres capacités et fonctionnalités restées au stade d’hypothèses.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dire alors que le repaire de l’ŒIL est en vue revient plutôt à le considérer – par rapport à la position de l’avion – à proximité. Il y a pourtant bien plus que ça. On peut le ‘sentir’, d’une certaine façon, c’est comme lorsque l’air devient plus ‘dense’, surtout plus… désordonné. Dans la cabine on ressent nettement de fortes perturbations, des secousses, des craquements. Les appareils se manifestent en mode incohérent, probablement dû à un fort magnétisme induit. Vient après un court moment où ce qui entoure le poste de pilotage – les réacteurs et les quinze passagers compris – entre dans une euphorie au goût de catastrophe. La panique est de mise. Par bonheur, elle ne dure qu’une quinzaine de secondes (autrement dit quinze siècles), puis, du coup, le silence s’installe. La matière retrouve l’ordre, réacteurs compris, qui ronronnent de nouveau à leur régime normal. Les passagers un peu moins, mais les turbulences sont passées et l’on vole maintenant à 3000 m d’altitude environ. Quelques uns soufflent, puis tout le monde se lève et se prépare au lancement.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>La bataille animale d’Angleterre</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Le ventre du cargo aérien s’ouvre, signe que l’opération entre dans sa deuxième phase. L’équipe s’élance et se disperse dans l’air au milieu de ses effets. De loin, hommes comme objets ressemblent à des moucherons excrétés par un éléphant céleste. Le trajet dans l’air est compliqué. L’attirail aux dos fait que – si chaque moucheron était mis sur une balance – les onze hommes et quatre femmes pèseraient au bas mot environ le double de leur poids ‘à vide’, ce qui rend leur manœuvres aériennes difficiles et délicates. En revanche, les jet packs air-mer<span id="easy-footnote-42-31914" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-10-15/#easy-footnote-bottom-42-31914" title=" Engin personnel mixte muni de moteurs-fusée permettant de conduire et d’accélérer le déplacement aussi bien aérien que sur &amp;#8211; et sous &amp;#8211; l’eau."><sup>42</sup></a></span> leur facilitent grandement ces mêmes manœuvres, les rendant plus rapides et précises. Autour, au dessus, une pluie de caisses et de paquets divers se déverse des entrailles du gros porteur qui pendant ce temps s’éloigne, dessinant de grands cercles d’une fumée laiteuse qui se dispersent lentement sur l’infini fond bleu foncé.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La descente se déroule comme prévu. Tout est bien joli, lorsque soudait surgit un gros problème: vers quoi se diriger? En effet, ce que l’on perçoit au dessous n’est qu’un brouillard infini qui s’amuse en créant des formes comme sorties de la fantaisie enfantine. Ils sont déjà plongés dans ce brouillard et – justement – ce n’est pas joli du tout, car les paquets volants, eux, n’ont pas été préparés pour manœuvrer et alors que la visibilité est pour ainsi dire quasi nulle, l’on entend quelques coups secs, des bruits, un petit cri. Suivent des plouf!, plouf!, plouf!, plouf! à côté, autour, au loin, des dizaines et des dizaines de fois, hommes et objets dans le désordre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">À égale distance entre l’Amérique du Sud, l’Antarctique et l’Afrique, l’océan, calme, est déjà assez froid pour qu’un frisson puisse percer le néoprène expansé de la combinaison, chatouillant le corps. Le brouillard stagne même à la surface de l’eau, mais au moins sa densité semble plus permissive. L’obscurité s’atténue très lentement, l’aube avance. On devine le début d’une belle journée s’il n’y avait le risque qu’elle soit la dernière du holocène.<span id="easy-footnote-43-31914" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-10-15/#easy-footnote-bottom-43-31914" title=" L’époque géologique actuelle."><sup>43</sup></a></span> L’acteur regarde sa montre: 05h18’24”, soit -00j10h04’13”. Des messages circulent entre les quinze. On fait l’appel. La biologiste ne répond pas. On le refait. Idem. (“C’était donc ça, ah, non, meeerde!”) Un court silence. Le protocole de la mission tient compte des pertes. Après, c’est le plan B. Quant au plan C, mieux vaudrait ne plus se le remémorer.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Camouflé dans l’épais brouillard seulement quelques brassées plus loin, le QG de l’ŒIL fourmille de tout son effectif, chacun occupé à son poste. <em>Business as usual</em>,<span id="easy-footnote-44-31914" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-10-15/#easy-footnote-bottom-44-31914" title=" Les affaires courantes, habituelles ou routinières. (ang.)"><sup>44</sup></a></span> comme on dit. Les ordres sont brefs, les mouvements aussi, on parle peu ou presque pas. Que pourrait-on dire au comble d’un tel enjeu? Environ cent vingt scientifiques, techniciens, hommes de main, mécaniciens ou simples fidèles disciplinés s’affairent à régler les dernier détails, à vérifier le rituel, l’enchaînement, les routines, les circuits, la transmission, la coordination, les charges, l’armement. Plus d’une vingtaine de gardiens épie chaque geste. Tout à l’air normal, à part peut-être quelques signaux disparates sur les radars, mais à cette période de l’année la zone est traversée souvent par de nombreuses vagues d’oiseaux migrateurs.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Au C3, le Centre de Commande et de Contrôle du SABRE, l’unité qui supervise l’opération est également réunie au complet sous ‘la coupole’, lieu hautement sensible et stratégique où convergent les liaisons par satellite aussi bien que les communications terrestres, où sont analysées les données qui circulent entre les différents services de renseignements affiliés au réseau. Une bonne soixantaine de spécialistes en tous genres réagissent en direct sur encore plus d’écrans à chaque mouvement de l’équipe qui se trouve au front.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Phase 3A. La commande part: «Dispersion.». Des pressions aux poignets font ouvrir la première partie des caisses qui flottent. En quelques secondes la nuit revient: un nuage compact de coléoptères noires dites “Titan” (<em>Titanus giganteus</em>) remplit l’atmosphère. Des millions d’insectes de la taille d’un poulet errent dans tous les sens par groupes de plusieurs milliers, dans un chahut d’enfer. En moins d’une minute le brouillard commence à céder. Phase 3B. La deuxième partie des caisses libère d’innombrables petits-ducs scieurs (<em>Otus insularis</em>)<span id="easy-footnote-45-31914" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-10-15/#easy-footnote-bottom-45-31914" title=" Petit oiseau rapace rougeâtre de la famille des strigidés (hiboux et chouettes)."><sup>45</sup></a></span> dans un essaim qui déclenche une sorte de courte bataille aérienne – mais animale – d’Angleterre,<span id="easy-footnote-46-31914" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-10-15/#easy-footnote-bottom-46-31914" title=" Le terme désigne ce qui passe souvent comme la plus grande bataille aérienne de l’histoire, soit la succession de combats qui a opposé la Luftwaffe du IIIe Reich allemand à la Royal Air Force et à la défense antiaérienne britanniques de juillet 1940 à juin 1941."><sup>46</sup></a></span> donc en maquette.</p>



<p class="wp-block-paragraph">S’agissant seulement du nombre, les insectes submergent les prédateurs par un multiple de cent, si ce n’est mille, mais ces derniers ont l’avantage indéniable de leur instinct agressif qui les rend autrement plus efficaces dans les attaques. Le clash aérien est hallucinant. L’aurore pointe et ses fines lueurs éclairent des hordes de mini Spitfire<span id="easy-footnote-47-31914" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-10-15/#easy-footnote-bottom-47-31914" title=" Un des chasseurs le plus utilisés par les Britanniques pendant la IIe Guerre mondiale."><sup>47</sup></a></span> et des meutes de mini Junkers Stuka<span id="easy-footnote-48-31914" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-10-15/#easy-footnote-bottom-48-31914" title=" Célèbre bombardier en piqué allemand fabriqué à partir de 1935."><sup>48</sup></a></span> qui se heurtent et se déciment aveuglement partout autour. À l’évidence, les oiseaux suivent une tactique précise alors que les insectes, aussi massifs soient-ils, tournoient anarchiquement, se cognant même violemment entre eux. Les piqués et les coups des rapaces sont foudroyants. Ils ne ratent jamais. Les cris, les bruits et les vrombissements se mélangent dans un vacarme assourdissant. En dessous, pour se mettre à l’abri de la pluie de volatiles qui leur tombe sur les têtes, les quatorze venus du ciel sont de nouveau redescendus un mètre sous l’eau. Ce qui se passe en surface c’est le bombardement de Dresde en miniature. Comme planifié, le chaos aérien détruit complètement la brume artificielle qui cache l’objectif. Ce qui reste du nuage noir se disperse aussi tous azimuts. À la surface, l’eau est recouverte par un matelas noir de cadavres, avec quelques pointes brun-rouge. Le soleil se lève, il est 05h26’53” heure locale. La cible se dresse à deux minutes de jet-pack. Depuis un moment déjà, rien qu’à un mètre sous l’eau on entend les sirènes hurlant. «OK. Phase 4. Moteur». On fonce.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Sur les plate-formes de la station, dans les cabines, les salles, les postes de commande, partout, se créé maintenant le même désordre que tout à l’heure dans les airs. On court dans tous les sens. Quatre immenses phares balayent l’eau par mouvements circulaires, quatre autres tournent dans le ciel. Une pluie de projectiles commence à perforer l’eau, faisant quelques victimes innocentes parmi les bancs de poissons du coin. Les premières visées et touchées sont pourtant les dizaines d’autres caisses fermées qui flottent paisiblement au milieu du tapis de cadavres. Pour elles, c’est pile le moment calculé pour éclater, et ce qui en ressort déclenche la féerie escomptée: le ciel est rempli de ballons tels les boules de savon dont raffolent les enfants, sauf qu’immenses celles-ci, et pas en savon, mais en… latex? silicone? polyéthylène? Impossible de savoir. L’effet est cependant identique: le même spectre coloré des taches d’essence, les mêmes capacités réfléchissantes, la même transparence. Quant au gabarit, les plus petits font dans les trois mètres de rayon, les plus grands ont en tous cas la taille d’une grosse montgolfière. Les formes enfin? Sur ce point, on retrouve la fantaisie débridée du “cerveau” morphologique qui fait à la fois et les délices et les cauchemars du Service, monsieur T: des lapins, des nounours, des vaches, des chiots, des clowns, des cochons, et même quelques formes un peu plus inhabituelles et osées. Mais le plus fou est qu’alors qu’ils gonflent et que les rafales les font aussitôt péter, en éclatant ils engendrent d’autres formes, et en plus grand nombre encore. C’est en plein déroulement de ce spectacle ahurissant que les plongeurs atteignent la station et remontent à la surface. On refait l’appel. Personne ne manque. Ross est cependant sérieusement touché au thorax. Il râle. Pour lui, continuer est hors de question, et comme il risque de se noyer, il est extrait de l’eau, puis solidement coincé entre les membrures d’acier d’un pylône. Ça commence à bien faire, et ∞8 ne peut s’empêcher d’avoir déjà une idée pour le plan B. L’impitoyable compte à rebours indique -00j09h52’34”. Tant qu’à faire, on lance pourtant la phase 5A, et l’équipe entame furtivement l’escalade des structures de soutien au travers d’un dédale fuyant de poutres, piliers et tirants.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[…][…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est en plein déroulement de ce spectacle ahurissant que les plongeurs atteignent la station et remontent à la surface. On refait l’appel. Personne ne manque. Ross est cependant sérieusement touché au thorax. Il râle. Pour lui, continuer est hors de question, et comme il risque de se noyer, il est extrait de l’eau, puis solidement coincé entre les membrures d’acier d’un pylône. Ça commence à bien faire, et ∞8 ne peut s’empêcher d’avoir déjà une idée pour le plan B. L’impitoyable compte à rebours indique -00j09h52’34”. Tant qu’à faire, on lance pourtant la phase 5A, et l’équipe entame furtivement l’escalade des structures de soutien au travers d’un dédale fuyant de poutres, piliers et tirants.</p>
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		<title>L’ŒIL et le SABRE (9/15)</title>
		<link>https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-9-15/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[RaduRo10]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 21 Jan 2025 19:23:21 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>La semaine du défilé d’automne commence à Somerset House.[note] Grand bâtiment néoclassique de la fin du XVIIIe siècle situé au centre de Londres.[/note] Si elle devait dîner en tête-à-tête avec la Reine, Moonna ne serait pas plus excitée et pour couronner sa frénésie […]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph"><strong><br><strong>Dans l’antre de l’acteur</strong></strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Nul, vraiment nul au monde ne sait où l’acteur se retire, loin, au delà de nulle part, dans un lieu qu’il appelle tendrement son trou, et l’on compte sur les doigts d’une main de menuisier les personnes qui savent que ce lieu existe. Moonna est l’une de ces élues, mais pour y être conduite, elle doit accepter un somnifère, la cagoule, le pince-nez et le casque antibruit. À son réveil, ce qu’elle voit est… comment décrire? Ce pourrait être une énorme grotte naturelle, comme tout aussi bien une ancienne mine, un lac souterrain, un centre de contrôle, des catacombes restaurées, un silo pour missiles reconverti, une cavité artificielle, une station orbitale, le centre de la Terre, va savoir! Une chose semble acquise: ce lieu n’a jamais vu le soleil.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«J’y viens très rarement, et les invités encore moins. T’es privilégiée.» Il parait de nouveau à l’aise, rit, l’écho aussi, pas elle. Expliquer son regard serait impossible: sa beauté est éblouie, consternée, farouche. C’est comme si le ciel était tombé sur sa tête. «Sérieusement» il baisse la voix «si tu es ici, c’est uniquement parce que la situation l’impose. Ce fut aussi le cas pour les autres. Allons manger, j’ai faim, pas toi?» «?!…» «Viens, viens, t’en fais pas, on a ce qu’il faut. Et plus encore.» Il rit de nouveau et prend sa main. Elle le suit, mollement.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’endroit est vaste et fascinant. Il est évidemment abondamment éclairé, puisqu’elle n’a aucune peine à bien distinguer autour; quant à savoir d’où vient la lumière… L’atmosphère y est aussi agréable, aucune odeur ne stagne, pourtant il y a nulle ouverture. Les parois sont… voyons… ciment? pierre? fausse pierre? mousse? plastique? faux bois? résine? Et le sol? Et cet étang? Un mélange compliqué et uniforme de naturel et d’artificiel domine, difficile de les séparer. Quelques jolis meubles, pourtant bien intégrés, quelques lianes, peu de décor. Un équipement audio-vidéo impressionnant est logé dans une grande niche. «Mon poste de pilotage» s’amuse-t-il. «Viens.»</p>



<p class="wp-block-paragraph">Au fait, ce qui pourrait s’apparenter à la salle à manger est encore une autre sorte de niche, plus haute que la précédente. Au milieu, une grande table design, ronde, quatre chaises. «Je suis – disons – assez feng shui.<span id="easy-footnote-49-31909" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-9-15/#easy-footnote-bottom-49-31909" title=" Art millénaire chinois qui a pour but d’harmoniser l’énergie environnementale d’un lieu pour favoriser la santé, le bien-être et la prospérité des occupants."><sup>49</sup></a></span> Assieds- toi.» La jeune femme est dépassée: ils viennent d’arriver, comment se fait-il que la table soit déjà dressée?! «Tu… je veux dire… quelqu’un vit ici?» «Bien sûr, je vis ici avec mon amant!» Il rit fort et de bon cœur. «Allez, bon appétit, j’espère que tu aimes.» Le menu est assez simple, naturel et franchement très goûteux. Les légumes, la viande, les fruits, la cuisson – tout semble frais et sain. Lui fait le service. (“Il doit bien y avoir une cuisine…”) Tant qu’à faire, Moonna décide d’arrêter de poser – et de se poser – des questions, et prend l’option de se laisser simplement savourer et envoûter.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Repas fini, ils vaquent chacun à ses occupations. Elle doit sans faute abattre du travail sur son portable et s’invite dans un canapé fait pour, avec vue sur le “poste de pilotage” où l’autre s’est retiré, allumant d’une main un Corona et une douzaine d’écrans, et d’une autre main divers appareils en veille. Au dessus, des horloges affichent les heures de Lyon, Moscou, Mumbai, Osaka, Palo Alto, Recife. Une paroi de verre sortie de nulle part ferme entièrement la fumée, les sons et les bruits dans la niche. Sur les écrans défilent des images d’endroits et de personnes qu’en partie elle connaît – le bureau de W, les collègues de K au travail, une paillote pieds dans l’eau, Ross assoupi dans sa caravane, Al parlant au téléphone, sa caverne d’Ali Baba, l’intérieur d’une pharmacie, l’atelier de Tournesol, K lui-même devant un terminal. Un écran montre la mire, un autre les infos de CNN avec un compte à rebours qui affiche -02j 10h 46’ 51”, un dernier le poste de pilotage lui-même. D’amples volutes commencent à monter du fauteuil ministériel où est affaissé son espion chéri, pour aussitôt disparaitre, sûrement aspirées par une autre astuce, sans intérêt pour elle.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les images s’animent peu à peu, bougent, changent, d’autres hommes et femmes apparaissent puis disparaissent, reviennent. Les débats du multiplex s’embrasent très vite, à tel point que Moonna ne peut décoller ses yeux du spectacle. Ça gesticule, ça vient, ça discourt, ça part, ça montre des choses – diagrammes, photos. Par moments, ∞8 se redresse, s’agite, tourne, retourne, s’assied. Il semble avoir complètement oublié qu’il n’est pas seul lorsqu’il fait pivoter son fauteuil, croisant le regard accaparé de la belle. Le sien est d’une telle force, qu’elle ne peut retenir un frisson. Il la dévisage quelques secondes interminables, puis pivote à nouveau. L’instant d’après, un épais rideau de velours noir l’isole définitivement. Tant mieux, à présent elle peut enfin se vouer à son travail. Mais quand même, une heure que cela dure et rien ne sort de ce bunker improvisé, si ce n’est des changements rapides d’intensité lumineuse, preuve que les images bougent et changent, rarement des vibrations, preuve de certaines violences sonores. Puis tout remous s’arrête. La paroi de verre et le rideau noir s’ouvrent. Un acteur méconnaissable s’avance le pas lent, la dégaine hésitante, le visage congestionné, l’air hagard, la tenue débraillée. Du fond de son canapé, Moonna le pare de toute sa tendresse. Lui s’arrête et récupère gentiment un état normal. «Il faut que je me repose un peu», murmure-t-il en s’éloignant. Elle sourit.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Au réveil, c’est le lendemain, sans que le temps puisse trop compter dans cette autarcie. Toujours sur le canapé, elle est plongée dans son travail. L’homme est redevenu lui-même. «J’ai faim. Mangeons. Après on part.» La démarche féline, elle l’embrasse langoureusement. «Tu es très belle, tu sais?» Il sourit, elle rit. «C’est vrai?» Sans baguette magique, elle illumine l’antre comme ferait la bonne fée du conte. Il la soulève d’un geste alerte et la dépose doucement sur une des chaises de la table à manger. Elle fait la moue coquine. «J’ai dit ‘mangeons’» rit-il, «chaque chose en son temps, d’accord?» Elle doit se résigner. (“D’où sortent encore toutes ces friandises?! Pourtant il vient de se réveiller…”) Il regarde sa Breguet Marine.<span id="easy-footnote-50-31909" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-9-15/#easy-footnote-bottom-50-31909" title=" Modèle d’une manufacture suisse de montres haut de gamme fondée en 1775."><sup>50</sup></a></span> «On n’a plus le temps. Il nous reste moins de deux jours. On a des choses à faire.» «D’accord, mais dis-moi…» Elle hésite, se pince un peu la lèvre. «Quoi?» «Dis-mois… tu as déjà tué dans ta vie? sauf Paraguay, bien sûr…?» Pfff, dire s’il l’attendait, celle-là. «Tu veux dire quoi, des hommes?» Le visage de Moonna dit “Pour qui tu me prends?” Lui: «Non, parce que je viens d’aplatir cette mouche qui m’agaçait.» «…» «Écoute, c’est pas le mo…» «Dis!» Là, c’est lui qui hésite un instant. «Oui. Pour me défendre.» Elle doute. «Et pour défendre les autres. Allez, on y va.»</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Opération Holocalypse</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Le retour n’est pas vraiment différent du voyage aller: somnifère, cagoule, pince-nez, casque antibruit durant la première étape – elle connaît déjà et s’y soumet. Au fond, après les bizarreries qu’elle a pu découvrir, à présent tout cela lui semble la moindre. Pour cette fois la destination est Brest, seule indication qu’il lui autorise.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est toujours par une nuit sans lune, dans un sous-marin de poche, qu’ils rejoignent l’unité à labour dans la Mer Celtique. Une quinzaine, toutes compétences réunies, dont quelques chercheurs de l’équipe à K. Mais surtout K et Ross! Ensemble à la même table, en train de discuter! «Comment t’as fait?!» Moonna n’en revient pas. Lui, joueur: «Eh…» «Tu sais que t’es insupportable?» «On me l’a déjà dit.» Il rigole. Puis il enchaîne: «Le bon Aloïs.» «Quoi, le bon Aloïs? Parle!» Elle s’énerve. On les regarde. Il cherche un coin plus discret. «Écoute, Aloïs n’était pas le vilain dont m’avait parlé Al. Tu te souviens le petit carnet de notes que j’avais trouvé.» «Évidemment.» «Eh bien cela porte à…» En un flot continu, il lui résume ses découvertes: trajectoire, rôle, exploits, mariage, Kamil, Ross. À la fin il l’embrasse, la laisse à ses pensées et s’en va retrouver l’équipe.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les dernières heures de préparation s’écoulent dans la concentration. On répète, encore et encore, cette fois-ci dans leur ensemble, les consignes, les tâches, jusqu’aux moindres gestes. On refait le plan B, puis C, on introduit au dernier moment des variables aléatoires, on analyse les réactions, on corrige. À la fin, on donne un repos d’une heure que chacun est libre de consumer à sa guise. Moonna la passe avec son père. L’acteur, seul. Le délai écoulé, tout le monde se retrouve réuni en formation. Derniers voyages aux toilettes. Visages serrés, barbouillés de vert, ocre, noir. Une contrôle encore des sangles, un autre serre le velcro de sa combinaison gris type astronaute, un autre compte ses chargeurs, qui mâche une boule de gomme, qui envoie un SMS, bref. Un spot clignote: cette fois ça y est. Des regards entendus fusent. Un court message d’Al: ‘Courage. Tu vas le faire. J’ai confiance en toi. A bientôt.’ Magnifique personne! On s’empresse d’embarquer, en silence. L’opération Holocalypse démarre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">En fait, elle était déjà en cours. Avant de quitter sa tanière surréaliste, ∞8 avait pris soin de contacter l’équipe d’irréductibles au sujet de Schabble. Pour lui, laisser les choses couler était exclu, et son réseau occulte s’y donna à cœur joie. Ainsi, un peu avant le lancement officiel des actions, il apprit que le cas était réglé. Comment? Simplement parce que moins de 30 heures avaient suffi à ses clandestins pour percer un des secrets les mieux gardés de l’État. L’homme avait un point faible, qui plus est un d’énorme. Ce que le brave Leo dissimulait depuis près de quinze ans avec soin, c’est le culte qu’il portait à ses parents. Et alors?! Oui, mais du haut de ses 68 ans passés, cela posait problème, puisqu’il les avait perdu lorsqu’il était âgé de 51, puis de 56 ans. Et alors?! Oui, mais le problème était qu’il n’avait pas vraiment supporté leurs décès et comme il les adorait tellement et qu’il ne s’était jamais consolé de leur absence, après la seconde perte il les avait remplacé, les deux. Ouais, c’est clair, ça commençait à faire un peu bizarre, surtout de la part d’un potentiel Premier ministre. Et par qui les avait-il remplacés? La question était plutôt par ‘quoi’. Eh bien, par deux grosses poupées en chiffon qu’un sans domicile fixe payé à la pièce avait dérobées dans un bric-à-brac, et qui lui tenaient compagnie toutes les nuits depuis douze ans. Cela voulait dire que le petit Leo, célibataire endurci de 1 m 56, l’homme qui, aux côtés du chef de l’État, gardait un doigt sur le bouton censé libérer le feu de l’enfer, ce Leo-là était en son intimité un minable psychopathe qui, durant toutes ces années, aurait été plus adapté aux spectacles forains qu’aux plus hautes fonctions publiques, culminant, selon les notes si précises d’Aloïs, dans le rôle unique de plus grand traître de la nation. Dès lors, tout avait été un jeu d’enfant, au point que le concierge de la tour V.I.P. dont il occupait l’attique retrouva au petit matin son corps aplati sur l’asphalte reliant l’édifice aux bennes d’ordures. Sur l’écran de son ordinateur portable, le texte ‘Poliment vôtre. Bons baisers d’Aloïs Schwertz’. Les tabloïds, les news télévisées et Internet s’occupèrent du reste.<span id="easy-footnote-51-31909" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-9-15/#easy-footnote-bottom-51-31909" title=" En revanche, encore aujourd’hui l’on ne sait pas si ce fut un suicide ou un meurtre."><sup>51</sup></a></span></p>



<p class="wp-block-paragraph">[…][…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">Cela voulait dire que le petit Leo, célibataire endurci de 1 m 56, l’homme qui, aux côtés du chef de l’État, gardait un doigt sur le bouton censé libérer le feu de l’enfer, ce Leo-là était en son intimité un minable psychopathe qui, durant toutes ces années, aurait été plus adapté aux spectacles forains qu’aux plus hautes fonctions publiques, culminant, selon les notes si précises d’Aloïs, dans le rôle unique de plus grand traître de la nation. Dès lors, tout avait été un jeu d’enfant, au point que le concierge de la tour V.I.P. dont il occupait l’attique retrouva au petit matin son corps aplati sur l’asphalte reliant l’édifice aux bennes d’ordures. Sur l’écran de son ordinateur portable, le texte ‘Poliment vôtre. Bons baisers d’Aloïs Schwertz’. Les tabloïds, les news télévisées et Internet s’occupèrent du reste.<span id="easy-footnote-52-31909" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-9-15/#easy-footnote-bottom-52-31909" title=" En revanche, encore aujourd’hui l’on ne sait pas si ce fut un suicide ou un meurtre."><sup>52</sup></a></span></p>
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		<title>L’ŒIL et le SABRE (8/15)</title>
		<link>https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-8-15/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[RaduRo10]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 07 Jan 2025 08:28:18 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Au SABRE, c’est le branle-bas de combat. Déjà qu’exfiltrer K et ses collègues en trois coups de cuillère à pot depuis le fin fond de l’Asie centrale en court-circuitant les Anglais […]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph"><strong><br><strong>Un agenda unique en son genre</strong></strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Au fond du local passent sur un grand écran les derniers exploits de l’ŒIL. Difficile de ne pas regarder, heureusement les boissons arrivent, on se désaltère un peu. ∞8 étale point par point toute l’affaire. À mesure que le faux Sánchez commence à saisir ses tenants et aboutissants, son teint s’essaie à toutes les nuances de l’arc-en-ciel, plus le gris. En fin d’exposé, après une autre tournée où le Tequila sec remplace l’eau, il est blanc. «Je vois, et vous devez sûrement être du SABRE.» Pas de réaction. «Ce que vous me demandez est très compliqué, est… c’est… je dirais exclu. Il est vrai… K… donc votre père (il regarde Moonna)… K… lui il me doit une fière chandelle, cela remonte à… je me souviens plus… enfin… c’est une histoire dont je veux même pas me souvenir… ça ne sert plus à rien… vous savez? des putains d’histoires de bonnes femmes, comme souvent… bah… et puis l’ami Ross, lui, la meilleure c’est que lui aussi… lui il a une grosse ardoise envers moi, mais bon, les choses ont évolué ainsi, on s’est séparés après la guerre, chacun son truc, quoi?» Soudain, il sursaute: «Et vous dites que ça bougeait en dessus, à l’étage?… Oh, quelle horreur… quelle horreur… ma pauvre…» Il se tait un moment. «Le problème… pourquoi je dis que c’est exclu? Le problème est que ce Schabble est un bandit de première classe…» Regard rapide autour. «Pourtant je ne l’ai pas croisé souvent!» s’amuse l’espion. «…il me tient en joue depuis je ne sais plus quand, j’ai fait une fois une connerie, enfin, qu’importe, ce salaud était là au mauvais moment… pour moi!» Il sourit, amer. «Même là, ce cirque de charlots à plumes, vous croyez que j’y étais parce qu’à mon âge je m’intéresse aux caches-sexe Swarovski?» «Aloïs, faisons court. Schabble, on va s’en occuper, cool, c’est pas ma priorité. Ma priorité est à présent de sortir Ross de son wagon du désert, le plonger sous l’eau, lui faire serrer la main à K pour les voir collaborer. Vite. Ça fait beaucoup et le temps presse. Pour ça, tu dois te concentrer, m’avancer quelque chose.» «Mais oui, je sais bien… j’ai compris… sais pas… bon…» Il se penche vers l’acteur. «…il y aurait une sol…» Pan! La vitrine éclate, la clavicule du Sánchez aussi. Il tombe à la renverse sur le damier de marbre. C’est le délire dans le salon, les femmes crient, les hommes hurlent, on se fiche au sol, les tables fauchent les chaises, les assiettes pètent, les boissons giclent, quelqu’un gueule «La luce, la luce!»<span id="easy-footnote-52-31905" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-8-15/#easy-footnote-bottom-52-31905" title=" «La lumière, la lumière!» (it.)"><sup>52</sup></a></span> et pan! une seconde balle se loge dans le bois de la table à côté, mais le blessé est à l’abri derrière un amas de meubles. Personne d’autre n’est touché; un peu de sang par ci par là sur un lit d’objets divers, de bois cassé, d’éclats, de mangeaille et de liqueurs. La denture de Moonna claque comme une machine à écrire. ∞8 est déjà dehors.</p>



<p class="wp-block-paragraph">(Ah, j’étais sûr, j’étais sûr, putain de bordel, mais quel imbécile, j’aurais dû…”) Une arme et un sac jetés sur le trottoir. Il accélère. Par dessus les têtes des gens il aperçoit l’individu, un gringalet chauve, démarche normale si ce n’était un bref coup d’œil en arrière, sans raison apparente, ce qui le fait décoller et faucher les gens style moissonneuse-batteuse, et juste après avoir couché toute une récolte de passants, il s’écroule sec en plein milieu comme frappé par la foudre. «Merde!» Consternation dans la rue. Les gens autour reculent, parlent, gesticulent, s’excitent, se contredisent. L’acteur s’accroupit, brandit un badge quelconque,&nbsp; fouille l’individu qui bave et convulse. (“Soman…<span id="easy-footnote-53-31905" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-8-15/#easy-footnote-bottom-53-31905" title=" Violent gaz neurotoxique dont l’effet mortel est presque instantané après absorption par voie orale à l’état liquide."><sup>53</sup></a></span> Merde!”) L’on s’affaire. «Ambulance, quelqu’un appelle une ambulance!» «Un docteur, vite un docteur!» L’homme est raide. La fouille est vaine. Lui dégage.</p>



<p class="wp-block-paragraph">À l’intérieur du café, les choses reprennent péniblement leurs cours, mais la clientèle a évidemment quitté les lieux. Il ne reste qu’une poignée d’aguerris. Le patron offre la tournée. Le personnel est au labour. Encore choqué, Aloïs se remet. Un docteur de passage le soigne sur place avec les moyens du bord. Par chance, la balle avait ricoché, ce qui ne l’a pas empêché de casser l’os, et l’endroit fait évidemment très mal. Plaie nettoyée et pansement terminé, ils rentrent à l’hôtel. Il y a bien assez de moyens au Prince of Wales pour loger royalement une troisième personne sans trop s’encombrer, néanmoins ∞8 choisit de passer la nuit sur un canapé, regard rivé sur le blessé qui, lui, à peine allongé, rejoint le sommeil du juste.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Au matin, en meilleure forme, celui-ci poursuit son idée devant le somptueux plateau garni bien posé sur le duvet bleu bermuda. Entre croissants frais du four, œuf à la coque et oranges pressées, son parler est hésitant, il cherche ses mots, tout en essayant de cacher ses douleurs. La stratégie qu’il voit semble maigre. Sa seule qualité est qu’elle existe et, après réflexion, il n’y a visiblement rien de mieux à lui opposer. Petit déjeuner consommé, Aloïs retourne à son repos. Moonna n’entend pas laisser passer une si belle occasion de tester la gamme de parfums et pommades à disposition, alors elle prend son temps dans la salle de bains. C’est donc le bon moment pour allumer un Churchill et faire un point complet avec le Service. Il se retire et ferme la porte.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les nouvelles sont mélangées. Les programmes avancent plutôt bien. Les échanges de Ross avec l’antenne d’Adélaïde et retour fonctionnent à plein régime, l’homme est à nouveau motivé. Théoriquement, à ce rythme il pourrait rejoindre le gros de l’effectif sous les quarante-huit heures pour participer à la finalisation de l’entraînement. Théoriquement. Au large du Finistère, les efforts conjoints de la cellule d’action et des onze de Mongolie payent aussi, le douzième et – malheureusement – seul vrai spécialiste en biologie nucléaire ayant dû être évacué et hospitalisé d’urgence à Quimper dans un état critique pour cause de pancréatite aiguë. Des sous-plans dérivés B et C existent, de telle manière que son absence ne périclite ni l’entraînement, ni la préparation du programme. En revanche, par une fuite étrange restée inexpliquée, l’équipe de K, et K en premier, commence à se douter que la présence de Ross est imminente. Comme il semble impossible d’arracher à ces gens le moindre élément sur l’origine de la fuite, le personnel du Service s’emploie à noyer le poisson (c’est le cas de le dire) dans un nuage de conjectures. À son tour, ∞8 présente par le détail son séjour londonien (en passant bien sûr outre l’épisode Schabble) et la stratégie envisagée. À l’autre bout, l’enthousiasme ne déborde pas, cela s’entend. Lui, il y croit. O le soutient. Soudain, une hurlée d’horreur coupe l’entretien. Il se précipite dans la chambre à coucher. Au milieu de la pièce, Moonna vient de finir sa toilette. Sur le duvet gît Aloïs, la bouche grande ouverte, comme les yeux, comme la fenêtre à côte du lit. Vite, le pouls est zéro, certainement arrêt cardiaque. Coup d’œil dehors, en bas, en haut, à droite, à gauche… si, à droite, vers le bas, sur la terrasse voisine, une silhouette s’accroche à un câble lancé depuis un hélicoptère qui vient d’arriver, qui l’arrache et qui prend son élan. Il est déjà trop loin, pas pour sa vision, mais pour la portée de son Glock. L’envie lui prend soudain de le tourner contre lui-même, tellement il est frappé par la rage de l’impuissance.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le téléphone sonne, sonne, sonne. Ah, c’est celui de Moonna. Revenue à elle, un collègue du CERN lui verse un torrent dans l’oreille: le centre vient d’être occupé par les unités blanches de l’ŒIL, il n’y a pas eu de victimes, quelques blessés, lui a pu s’extirper par une gaine de ventilation, il est plein de bleus et de griffures, heureusement il n’y avait plus qu’une poignée d’éléments-clé mais quand même, ah oui, et puis le centre de Los Alamos est aussi tombé deux jours en arrière dans les… Il raccroche. Elle s’écroule à plat ventre sur le lit.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La seconde fouille en douze heures est fructueuse. Dans la poche intérieure de sa veste, un petit carnet de notes, épais, ouvert et referme mille fois, rempli d’une écriture minuscule, au début régulière, rigoureuse. Avec les pages, elle devient de plus en plus débridée, hâtive, bâclée. C’est un aide-mémoire, un agenda, une narration, un guide, un compte-rendu, un calendrier, un compendium, c’est tout ça à la fois. C’est en allemand, espagnol, russe, anglais, français, plus des codes inintelligibles. Il y a des dates dans un ordre chronologique strict. Surtout il y a des noms, et aussi des croquis, dessins, collages, photos. Il brasse soigneusement les pages comme un paquet de cartes de jeu. «Il me faut absolument remettre un peu mes idées en place» articule-t-il monotone. Une heure quarante plus tard les deux sont de nouveau à l’aéroport et quarante minutes après ils s’envolent.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Mais qui est cet Antonio Sánchez?!</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Le temps du trajet, ∞8 change visiblement. Non seulement qu’il n’est pas bavard de nature, mais là il ne sort presque pas un mot, puisqu’il ne sort presque pas les yeux du carnet. Par moments il s’arrête, regard perdu, inerte, revient en arrière, hoche la tête, puis reprend. C’est vrai qu’une importante dose de fantaisie est indispensable pour gober ce capharnaüm écrit, tellement c’est au delà du croyable. Si pratiquement chaque mention et date ne collait pas rigoureusement à la réalité des événements passés, l’on pourrait se dire qu’il s’agit d’un schizophrène particulièrement créatif qui occupe son temps et son énergie à débiter des scénarios mirobolants. Bref survol.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La première note est du 13 avril 1953. Elle est autobiographique. Aloïs se dit fils de Günther et de Calista. À l’âge de 14 ans il est coopté pour quelques semaines aux jeunesses hitlériennes. Le père, ancien Standartenführer<span id="easy-footnote-54-31905" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-8-15/#easy-footnote-bottom-54-31905" title=" Colonel (all.)"><sup>54</sup></a></span> de l’Abwehr,<span id="easy-footnote-55-31905" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-8-15/#easy-footnote-bottom-55-31905" title=" Service de renseignement de l’état-major allemand de 1921 à 1945."><sup>55</sup></a></span> est déporté par les soviétiques à Vorkoutlag,<span id="easy-footnote-56-31905" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-8-15/#easy-footnote-bottom-56-31905" title=" Complexe de camps de travail du Goulag fonctionnant de 1932 à 1962 près de la ville minière de Vorkouta, dans le Grand Nord soviétique, et surnommé “la guillotine glacée”."><sup>56</sup></a></span> près du cercle polaire, en marge de la Sibérie. Il meurt probablement vers la fin des années ‘50. La mère, une nationaliste espagnole née Salgado, femme au foyer, est emportée par la variole en 1946. En 1949 il s’inscrit à l’école de métiers de Vienne. Suivent des pages avec des esquisses: moteurs, diagrammes, quelques portraits et caricatures: l’homme avait du talent. Le 8 avril 1957 il revient avec un résumé: juin 1953, il participe au soulèvement de Berlin; janvier 1954, il est à Mexico pour devenir Antonio Sánchez (il écrit ‘j’avais 22 ans mais déjà tellement marre de traîner après moi un nom plus dangereux qu’une roulette russe’) et aussi pour se marier; novembre 1956, il fuit l’insurrection hongroise. Quelques pages manquent après, de sorte qu’il passe directement à 1959 lorsqu’il conspue Khrouchtchev à New York. Durant été et automne 1962, il est à Port-au-Prince d’où il est bien placé pour suivre la crise de Cuba.<span id="easy-footnote-57-31905" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-8-15/#easy-footnote-bottom-57-31905" title=" Suite d’événements survenus en octobre 1962 et opposant les États-Unis et l’Union soviétique à cause des missiles nucléaires soviétiques visant les États-Unis depuis l’île de Cuba."><sup>57</sup></a></span></p>



<p class="wp-block-paragraph">Puis le 5 octobre 1962 il écrit d’une main nerveuse: ‘Aujourd’hui c’est le grand jour. -odl–, -c—bl- (les noms sont grattés, mal) et moi nous allons enfin réaliser ce à –oi nou- –vrons depuis bie–ôt dix ans: nous mettons les bases de la —-été Auto—- — —age et de —saignements —-rieurs. D’abord nous nous ré—sso-s les trois, pour prêter serment de fidélité, engagement et courage. Le tout sans limites. Les temps l’exigent. Nous allons faire cela sol–nel–me–, comme les Suiss-s à l’époque.<span id="easy-footnote-58-31905" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-8-15/#easy-footnote-bottom-58-31905" title=" Probablement référence au serment du Grütli, censé avoir eu lieu en 1307, mythe fondateur de la Suisse, dont la première trace écrite se trouve dans le livre blanc de Sarnen datant d’environ 1470. Ce mythe est souvent associé au pacte fédéral d’alliance perpétuelle de 1291 entre les communautés de Uri, Schwytz et Unterwald. L’événement rassembla sur la prairie du même nom les hommes libres de ces trois vallées, représentés par les trois confédérés Arnold de Melchtal, Walter Fürst et Werner Stauffacher. Cet accord entre les trois communautés est considéré depuis le XIXe siècle comme l’acte fondateur de la Confédération suisse."><sup>58</sup></a></span> Ensuite nous nous rendrons à la -all- de -ch—id– et nous allons signer le pacte devant tous les compagnons. Je suis fier que mes col—ues et frères ont accepté de nommer l’organisation en souvenir et en honneur de mon père.’ (“Quoi?!?!”) Il relit. ‘…la —-été Auto—- — —age et de —saignements —-rieurs.’ Serait-ce…‘ …nous mettons les bases de la Société Autonome de Blocage et de Renseignements Extérieurs. D’abord nous …’? (“Impossible! Eh oui, SABRE<span id="easy-footnote-59-31905" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-8-15/#easy-footnote-bottom-59-31905" title=" Schwert signifie épée en Allemand."><sup>59</sup></a></span>!!! In-cro-ya-ble!!!”) Aloïs serait-il, plutôt aurait-il été, le fondateur de l’organisation qui l’emploie? Mais après tout, la ‹ Société Autonome de Blocage et de Renseignements Extérieurs › (si c’est bien ça) n’est peut-être pas le ‹ Service Anonyme de Brouillage, de Reconnaissance et d’Espionnage ›! Il commence à dévorer les pages.&nbsp;</p>



<p class="wp-block-paragraph">À peine trois semaines plus tard, la crise cubaine est résolue sur intervention secrète de la ‹Société›. Treize mois après, Kennedy est assassiné. C’est un de ses plus gros fiascos, elle n’est pas encore bien rodée. Remaniement, disgrâce, passage à vide et aussi période de recrutement et de renforcement. Le rachat vient en juillet 1965, lorsque l’attentat contre de Gaulle est déjoué. Désormais, les actions se relayent avec des résultats divers. Pointage: 1967 Che Guevarra<span id="easy-footnote-60-31905" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-8-15/#easy-footnote-bottom-60-31905" title=" Ernesto Rafael “Che” Guevara (1928 &amp;#8211; 1967), révolutionnaire argentin tué en Bolivie."><sup>60</sup></a></span> en Bolivie, 1968 Dubček<span id="easy-footnote-61-31905" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-8-15/#easy-footnote-bottom-61-31905" title=" Alexander Dubček (1921 &amp;#8211; 1992), premier secrétaire du Parti communiste tchécoslovaque durant les événements de 1968 dans son pays."><sup>61</sup></a></span> à Prague, 1970 Salazar<span id="easy-footnote-62-31905" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-8-15/#easy-footnote-bottom-62-31905" title=" António de Oliveira Salazar (1889 &amp;#8211; 1970), homme d’État portugais, président du Conseil des ministres de 1932 à 1968."><sup>62</sup></a></span> au Portugal, 1972 Bloody Sunday<span id="easy-footnote-63-31905" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-8-15/#easy-footnote-bottom-63-31905" title=" Tuerie survenue le dimanche 30 janvier 1972 à Derry, dans laquelle vingt-sept manifestants pacifistes des droits civils et passants ont été pris pour cible par des soldats de l’armée britannique."><sup>63</sup></a></span> en Irlande du Nord, 1973 Pinochet<span id="easy-footnote-64-31905" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-8-15/#easy-footnote-bottom-64-31905" title=" Augusto José Ramón Pinochet Ugarte (1915 &amp;#8211; 2006), général, homme d’État chilien, dirigeant du coup d’État de septembre 1973, président du Chili (1974 &amp;#8211; 1990)."><sup>64</sup></a></span> au Chili, 1974 le Watergate de Nixon<span id="easy-footnote-65-31905" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-8-15/#easy-footnote-bottom-65-31905" title=" Affaire d’espionnage politique qui aboutit en 1974 à la démission de Richard Nixon, alors président des États-Unis."><sup>65</sup></a></span>, 1975 chute de Saïgon,<span id="easy-footnote-66-31905" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-8-15/#easy-footnote-bottom-66-31905" title=" Le 30 avril, marquant en même temps la fin effective de la guerre du Viêt Nam."><sup>66</sup></a></span> 1976 Soweto<span id="easy-footnote-67-31905" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-8-15/#easy-footnote-bottom-67-31905" title=" À l’occasion de manifestations massives soldées avec la mort de 23 personnes."><sup>67</sup></a></span> en Afrique du Sud, 1978 Jean-Paul II pape polonais, 1980 référendum pour la souveraineté du Québec canadien. La suite, évidemment ∞8 la connaît trop bien.</p>



<p class="wp-block-paragraph">En marge des récits, agrémentés par endroits de ratures, croquis, signes, renvois et autres marques, il y a des notes verticales, ou même tête en bas. On lit: ‘19 Dez. 1977 Phnom Penh – <em>Schwarzer Tag. Nichts und niemand kann -la-s N-dlon ersetzen. Wir sind verwaist, ein aussergewöhnlicher Bruder ist von uns gegangen. Es ist ungerecht. Unser Bedauern wird ewig sein, aber wir werden stärker sein als der Tod</em>.<span id="easy-footnote-68-31905" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-8-15/#easy-footnote-bottom-68-31905" title=" Jour noir. Rien et personne ne peut remplacer -la-s N-dlon. Nous sommes orphelins d’un frère d’exception. C’est injuste. Nos regrets seront éternels mais nous serons plus forts que la mort.(all.)"><sup>68</sup></a></span> ‘ Et plus loin: ‘22 janv. 1979 -ux—o–g: J’étais pas convaincu, seulement je n’ai pu inverser le trend. Et je veux pas m’imposer, alors la ‹Société› est morte, vive le ‹ Service Anonyme de Brouillage, de Reconnaissance et d’Espionnage ›, alias le ‹ Service ›! Mais je suis content d’avoir pu garder la mémoire de père.’ (“Boum! C’est donc ça. Mon chef suprême, que je connaissais même pas, est bêtement mort ce matin sous mes yeux d’imbécile…”) C’en est un peu trop. Il tourne distraitement les pages. À côté, bercée par le ronron des réacteurs, Moonna entre dans la dernière phase, paradoxale, du sommeil.</p>



<p class="wp-block-paragraph">‘…juillet 1979… ne peut pas durer indéfiniment… déjà quatre acteurs… aucune explication qui… ‘ puis plus loin ‘… bre 1979… convoquer la réunion de tous… démontrer noir sur bl…’ et une note en caractères gras, soulignée: ‘S—-b— a trahi. Éliminer.’ Un petit vide d’air le fait sursauter. (“-c—bl-? S—-b—? Ce ne serait pas… Sc–bbl-? Schabble?! Quoi?! Schabble… membre fondateur du SABRE?! Non mais… y a-t-il une limite?! “) Pourtant il doit admettre qu’en ajoutant ces invraisemblables découvertes aux diverses autres observations de ces dernières années commence par payer, avoir un certain sens. Un puzzle – sinistre, il est vrai – prend forme sous ses yeux qui… se ferment lentement. Un espion, fut-il première classe, finit aussi de temps en temps par devoir se reposer.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pas longtemps. Un autre vide d’air. Il reprend fébrilement sa lecture dans tous les sens. Page 83: tout s’explique. Schabble n’est qu’une sale taupe. Tant de pertes parmi les acteurs lui seraient imputables. Ce n’est que par des complices qu’il peut rester accroché à son poste. Et par du chantage. Tiens, une note. ‘…et je lui parle de mon idée mais lui c’est non et non… c’est docteur non… et la descente… Gaza… personne sauf lui…’ Il avale les pages comme des cacahuètes. ‘…pourquoi en faire… charogne…’ L’écriture est appuyée, débridée, comme s’il écrivait avec un clou. Partout des taches d’encre, de sueur, de saleté, des mots effacés. Page 85: ‘16 mai 1980 (“Ha! Quatre mois avant mon admission!”)… Adieu ‹ Service ›! Adieu mon bébé! <em>It’s a wild world out there. A world of wolves and for the wolves.</em>’<span id="easy-footnote-69-31905" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-8-15/#easy-footnote-bottom-69-31905" title=" C’est un monde sauvage là-bas. Un monde de loups et pour les loups. (ang.)"><sup>69</sup></a></span> Tiens, page suivante: ‘…semble qu’ils ont reç… lémen… ptionnel… onde’ Il sourit. Puis: ‘Alfred S.<span id="easy-footnote-70-31905" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-8-15/#easy-footnote-bottom-70-31905" title=" Alfredo Stroessner, président (1954 &amp;#8211; 1989) de la République du Paraguay."><sup>70</sup></a></span> m’accueille à bras ouverts. Au moins ça. Père, où que tu sois, accepte mon salut.’ Page 91: ‘…ça devient intenable… marier une zapothèque<span id="easy-footnote-71-31905" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-8-15/#easy-footnote-bottom-71-31905" title=" Vieille population indigène présente principalement au sud du Mexique."><sup>71</sup></a></span>… ‘ Et encore: ‘9 juin 1984: Ce soir je vois Kamil. Il est anéanti. L’imbécile… sœur de sa femme… vieux satyre… sa propre belle sœur… Que veut-il?’ Une caricature suggestive, et deux pages après: ‘On voit maintenant à quoi sert la diplomatie en privé! Ha-ha-ha!’ ‘28 avril 1985: Je ne comprends pas… W—– jure… non plus… inexplicable… …botage?!’ Collé, un petit découpage du champignon atomique de Bikini sur lequel il a écrit ‘horreur’. Page 98: ‘…encore… comment est-q… réussit? Pauvre Ross! Je vais voir.’ Page 99: ‘Bon, si ça con… pour toute la vie… …ais à quoi servirait un ami?’ Deux pages manquent. ‘…tement ce qui me manquait maintenant! Et …mil, qui est blin… …x as, lui il… Quel sal…’ Allez, un dernier effort: ‘3… …let 1987: Victoire! Vive le d i v o r c e! Endlich!<span id="easy-footnote-72-31905" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-8-15/#easy-footnote-bottom-72-31905" title=" Enfin! (all.)"><sup>72</sup></a></span>’ ∞8 bascule son fauteuil et en moins d’une minute rejoint Moonna au pays des rêves.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[…][…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">Collé, un petit découpage du champignon atomique de Bikini sur lequel il a écrit ‘horreur’. Page 98: ‘…encore… comment est-q… réussit? Pauvre Ross! Je vais voir.’ Page 99: ‘Bon, si ça con… pour toute la vie… …ais à quoi servirait un ami?’ Deux pages manquent. ‘…tement ce qui me manquait maintenant! Et …mil, qui est blin… …x as, lui il… Quel sal…’ Allez, un dernier effort: ‘3… …let 1987: Victoire! Vive le d i v o r c e! Endlich!<span id="easy-footnote-73-31905" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-8-15/#easy-footnote-bottom-73-31905" title=" Enfin! (all.)"><sup>73</sup></a></span>’ ∞8 bascule son fauteuil et en moins d’une minute rejoint Moonna au pays des rêves.</p>
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		<title>L’ŒIL et le SABRE (7/15)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[RaduRo10]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 23 Dec 2024 06:49:43 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Au tomber de nuit, le MI6 attend de pied ferme dans le parking de l’hôtel. Passées les premières politesses, un contact de l’Anglais les guide vers K. Vers l’avatar de K serait plus correct. […]</p>
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<p class="wp-block-paragraph"><strong><br><strong><br><strong>Protocoles MODIS2 et 4</strong></strong></strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Au SABRE, c’est le branle-bas de combat. Déjà qu’exfiltrer K et ses collègues en trois coups de cuillère à pot depuis le fin fond de l’Asie centrale en court-circuitant les Anglais, n’est certes pas censé figurer dans les annales du Service, mais n’est non plus une sinécure: le plus dur est devant. Une fois dégagée, l’équipe (baptisée «mécanique» pour la circonstance) doit être cachée et protégée le temps qu’il faut pour la «réparer», puis la «remettre en état de fonctionnement». Les ravages des mois passés dans la steppe mongole sont sérieux, et faire revenir la mécanique à son plein régime après un tel séjour exige patience et tact. Sauf que le temps est la denrée rare du moment, ce qui explique la crispation des thérapeutes, psychologues, logopédistes, mnémotechniciens et autres secouristes spécialisés affectés à la tâche.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le pouvoir d’infiltration et d’interception de l’ŒIL est depuis longtemps une certitude. La consigne qui entoure l’opération s’oriente donc vers la stricte limitation aussi bien des transmissions externes et internes, même en code ∑, que de tout déplacement, et en général de toute activité pouvant rendre un être visible ou identifiable. Pour ce faire, est enclenché le fonctionnement en MODIS4<span id="easy-footnote-73-31895" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-7-15/#easy-footnote-bottom-73-31895" title=" Abréviation de MOde DIScret: protocole spécial, occasionnel, partiel ou total, de fonctionnement des structures du Service, réparti sur une échelle de 1 à 5 et utilisé dans les situations où l’organisation tombe sous le coup d’une surveillance particulière. Les noms de code des différents niveaux sont: caméléon (1, minimum), escargot (2, strict minimum), hérisson (3, strict minimum autorisé), huître (4, strict minimum absolument indispensable) et chimère (5, néant)."><sup>73</sup></a></span> à tous les échelons liés à l’affaire. Ces éléments réunis font pourtant que pour la mécanique et pour la cellule responsable de ce programme, héberger, protéger, remettre et entraîner ne peuvent surtout pas avoir lieu sur terre ou dans l’air, bref à tout endroit visible de l’espace. Décision est donc prise d’utiliser la partie disponible des structures sous-marines de la Mer Celtique, placée au large du Finistère à 80 m de profondeur. La logistique qu’exige l’installation se fait au pas de charge à la faveur d’une éclipse totale de lune qui a lieu sur un ciel fortement nuageux. Un programme acharné débute une fois les quartiers investis.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Aux antipodes, la situation n’est pas exactement meilleure. Après le départ de l’acteur, le brillant théoricien, mis au parfum par ses deux sentinelles, se paye le luxe d’une solide dépression dans sa caravane de Maria. Un transfert aux structures immergées où se trouve la mécanique de K est pour l’instant exclu pour des raisons désormais connues. Non seulement que le temps ne joue pas en faveur de tout ce petit monde, mais si l’activité autour des gens du CERN avance tant bien que mal comme prévu, avec des progrès réels, à l’évidence un travail similaire – fut-il moins assidu et partiellement différent – doit avoir lieu en parallèle avec lui. Partant, une antenne est dépêchée dans les faubourgs d’Adélaïde. Un équipement d’émission en spectre électromagnétique est mis en place aussitôt. Là aussi, tenant compte du contexte, la directive vient de passer en situation ‹MODIS2› à l’intérieur d’un cylindre de brouillage à son tour revêtu par un halo de leurres. Un pont informationnel s’établit entre les deux sites, avec à peu près des objectifs identiques à ceux fixés pour la mécanique: rémission et entraînement, la protection étant déjà assurée, aussi que – par la force des choses – l’hébergement, encore qu’il reste précaire.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le programme se déroule plus ou moins du même pas avec une évolution palpable, en dépit des milliers de kilomètres qui séparent la Mer Celtique du désert austral. L’opération bénéficie du degré de priorité zéro parmi les autres activités du Service. Mieux: les cellules impliquées sont appuyées par des unités spécifiques appartenant à la Brigade des opérations spéciales du Ministère de l’intérieur. Seule petite fausse note: la retenue du Secrétaire à la défense qui, manifestement, ne tient pas à trop s’impliquer, lui-même comme les structures qu’il dirige. Les arguments avancés – une exposition politique trop marquée et un dialogue difficile avec l’opposition – sont certainement non négligeables, mais ne semblent pas suffire et, surtout, convaincre. De surcroît, l’obligation qui s’imposerait d’élargir le système de fonctionnement MODIS à l’ensemble des activités et du personnel subordonné lui pose problème. Pour ne rien arranger, il s’absente très souvent, tantôt en visite officielle, tantôt sans raison déclarée, tantôt en déplacement privé. Comme c’est le cas actuellement, à Londres. Tiens…</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Herr Schwertz, je présume…</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">La semaine du défilé d’automne commence à Somerset House.<span id="easy-footnote-74-31895" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-7-15/#easy-footnote-bottom-74-31895" title=" Grand bâtiment néoclassique de la fin du XVIIIe siècle situé au centre de Londres."><sup>74</sup></a></span> Si elle devait dîner en tête-à-tête avec la Reine, Moonna ne serait pas plus excitée et pour couronner sa frénésie, une bonne partie du Ritz est occupée par le gotha international des deux sexes et de tous âges: comédiens anglais, sportifs africains, politiciens russes, rock-stars américains, hommes d’affaires chinois, qu’elle croise au petit-déjeuner, sur les corridors et dans l’ascenseur. Pourtant, ce n’est encore rien comparé à l’excitation qui envahit les salons néoclassiques où ont lieu les défilés, preuve qu’en vérité la mode est la nouvelle religion, car la jeune femme n’est de loin pas la seule ‘novice’ dans ce monde cosmopolite de connaisseurs. Autour de ces mandarins et mandarines bourdonne toute une nuée de starlettes, escortes, aspirants et apprentis sorciers en quête d’occasions Instagram ou carrément les provoquant. N’empêche, ce soir-là, à sa descente du taxi, lorsque d’un geste calculé elle prend le bras de son fier espion, sapé lui comme un prince dans son smoking nacre, nœud lilas assorti à ses chaussures blanches laquées, Moonna, longue et simple robe moulée en soie jade, généreusement fendue sur la poitrine et dans le dos,&nbsp; rayonne comme une orchidée solitaire dans une mare. Sa splendeur rayonne, sa pureté illumine l’obscurité et son léger sourire distrait ferait tomber n’importe quel bastion phallocrate.</p>



<p class="wp-block-paragraph">En quelques secondes, elle est sur toutes les lèvres. Les commentaires se ressemblent: «Qui est cette fée sublime au bras du premier séducteur de la planète?», «Le célibataire le plus convoité de l’univers a-t-il enfin trouvé princesse à son goût?», «Le surprenant couple qui embrase la semaine londonienne de la mode». Dans le lobby, puis dans la salle, le spectacle offert par le public ne cède en rien à celui des collections. Gardes de corps sans cou, crâne rasé et tirés au pochoir, avocats d’affaires emprisonnés dans leurs uniformes gris 50%, femmes fatales fatiguées en négligés recherchés, athlètes déférents et fiers de leurs chignons, vieilles matrones fardées à la truelle – la majeure partie de ce monde bigarré essaie autant que faire se peut d’être en concordance avec le niveau du carnaval sur scène. C’est presque pathétique.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est presque pathétique puisqu’en réalité et finalement rien ne saurait égaler le déluge onirique qui, à chaque fois, se succède religieusement, en marche forcée, sur l’interminable allée centrale. Des modèles, hommes comme femmes, ressemblant à des clones arrivés directement du ‹Meilleur des mondes›: même taille, même mensurations, même démarche, même âge, même regard horizontal, même facies vide. Si des mannequins en celluloïd blanc – mécanisés – défilaient à leur place, on se rendrait compte à peine. En revanche, l’objet de l’intérêt – l’accoutrement qu’ils présentent – défie l’imagination.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Cela débute avec les parades de plusieurs espoirs de l’industrie, jeunes stylistes androgynes poliment applaudis. L’heure a presque sonné pour chacun d’entre eux. Afin de se démarquer et en même temps confirmer la confiance qui leur a été accordée par les divers investisseurs asiatiques, ils font défiler qui des gibbons, qui des vaches, qui encore des canards. En attendant la consécration, chacun de ces épigones choisit de s’appuyer sur le style abracadabrant.</p>



<p class="wp-block-paragraph">À la pause, toute cette faune se serre dans le foyer, entre coupes de Dom Pérignon et mignardises drapées d’un léger matelas truffé, avec quelques pointes de caviar blanc. L’acteur est aux aguets, tandis que Moonna prend déjà visiblement du plaisir rien qu’à saluer gracieusement chaque habitué qui s’empresse comme pas hasard autour, dans un tohu-bohu de «Oh, toi ici, vieux frère?!», «Comment vas tu?», «Mais ça fait un bail!» «Permettez-moi de vous pré…» Elle est resplendissante, renversante. On jurerait qu’à longueur de journées elle ne fait que remplir de bonheur tous les admirateurs qui retournent comblés après lui avoir présenté invariablement la même gamme d’éloges.&nbsp;</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les éloges, ∞8 n’en a pas plus cure que les sourires de complaisance, surtout qu’au loin il vient d’apercevoir… mais oui!… le Secrétaire à la défense Schabble en personne, manifestement happé par un vif débat au milieu d’un groupe compact d’inconnus. Il attrape la main de sa princesse, se fraye un chemin à travers la foule et s’arrête bien en vue de l’homme d’État, à quelques pas de ce groupe. Les échanges sont animés, presque trop, et ce n’est qu’après quelques bons moments qu’il se fait remarquer. Les regards se croisent; l’un a le visage de cire, l’autre change de couleur, s’excuse subitement auprès de ses interlocuteurs, tourne les talons et, profitant du remue-ménage crée par sa majesté le Kaiser qui serre à la chaîne des dizaines de mains juste à côté, se fond dans l’océan bigarré. Tout essai de ne pas le perdre de vue s’avère vain puisque les haut-parleurs annoncent pour la seconde fois la reprise du défilé, et c’est la ruée.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’industrie du style est une religion globale qui, par ailleurs comme toute autre religion, se compose du noyau clérical, auquel s’ajoute la masse des fidèles. Ce monde est animé par un dogme: la mode. Contrairement à la vocation pastorale universelle du Souverain Pontife, la mode n’a pas de pape. Comme dans l’Église de Rome, elle à toutefois nombre de cardinaux, et le Kaiser en est un, à moins qu’il ne soit <em>primus inter pares</em><span id="easy-footnote-75-31895" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-7-15/#easy-footnote-bottom-75-31895" title=" Expression latine signifiant littéralement ‹premier parmi ses pairs (ou ses égaux)›."><sup>75</sup></a></span>. Alors, à l’instant où sa messe est sur le point de débuter, comme un seul homme l’assistance arrête son souffle.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et ça éclate sur des airs de Parsifal, dans un ballet croisé de faisceaux bleu-blanc-rouge, avec des scènes de Métropolis en toile de fond. Le spectacle est sidérant. Passent en marche militaire ininterrompue des nymphes en plumes de paon coiffées de casques perses, des naïades anorexiques pieds nus en combinaisons tricolores de latex, des éphèbes en chaussettes et patchworks de peaux de yak, des grâces en mono soutiens-gorge, jupes en papier gaufré, chevelure électrocutée, des bonzes vêtus d’une feuille de vigne sertie de cristaux Swarovski, blouses en cottes de mailles et bottes en skaï noir, des apollons portant des masques vénitiens, blazers en feuilles de palmier, revers en aluminium, chapeaux melon crochetés. Les dévots ovationnent crescendo à chaque passage. Depuis le coup d’envoi, Moonna est aspirée au septième ciel, pendant qu’à force de scruter le public, ∞8 réussit enfin derrière lui à localiser le Secrétaire à la défense, légèrement affaissé sur sa chaise, l’air perdu. Découvrant en revanche que le plus intéressant est encore derrière celui-ci, il souffle à l’oreille de la fille «Attends-moi ici, surtout ne bouges pas.» Elle est transie. «Moonna, t’entends? T’as compris?» Elle fait un signe muet. Il s’arrache.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La parade touche à sa fin. Des feux d’artifices projetés sur un immense écran qui fait le tour de l’enceinte remplacent le chef-d’œuvre de Fritz Lang. Côté musique, Rammstein remplace Wagner. S’installe une semi-obscurité dosée. Les derniers adonis en <em>body-painting</em>,<span id="easy-footnote-76-31895" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-7-15/#easy-footnote-bottom-76-31895" title=" Peinture corporelle (ang.): art éphémère qui utilise le corps nu comme support."><sup>76</sup></a></span> tongs semelles bois, collants noirs et capes en chinchilla synthétique quittent le podium central et rejoignent le reste des mannequins réunis sur scène pour le salut final. L’exaltation atteint des sommets. On n’attend plus que le cardinal de la mode en personne. Le spectateur Schabble est toujours immobile, on dirait prostré. Derrière lui, un type bien bâti, la soixantaine alerte largement entamée, veste de chasseur à manches longues, chignon grisonnant, moustache épaisse de gaucho. Il suit attentivement et le spectacle et l’assistance et l’homme devant, et alors qu’il se tourne pour observer la scène, un visage souriant l’interpelle: «Herr Schwertz, je présume…» D’un geste vif, il glisse la main droite dans une des poches du veston, mais l’acteur sait le persuader d’y renoncer. «Venez.» Il s’exécute. Les deux quittent la salle pendant que le Kaiser, pur, tunique et lavallière blanches, s’avance tirant modestement sa première petite révérence dans une apothéose mystique.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le foyer serait désert s’il n’y avait pas le personnel qui nettoie, ramasse, range. Ça tombe bien. «Qui êtes vous?» «Un ami, et vous êtes Aloïs Schwertz, alias Antonio Sánchez.» L’homme ne réagit pas. Il n’est clairement pas à l’aise, conscient aussi que ce n’est guère l’endroit ni le moment pour jouer au plus malin. «Vous pensez bien que je connais mes amis. Vous n’en êtes pas un.» «Vrai, mais je le serai bientôt.» «En plus, l’on ne tient pas un ami sous la menace.» «Vrai également, sauf que pour l’instant vous m’y forcez. Changer cela ne dépend que de vous. Dans l’immédiat, il faut absolument qu’on change d’endroit, qu’on quitte ce lieu. Nous verrons ça plus tard.» Dans la salle, c’est l’orgie des applaudissements, des ovations et des sifflements. Le brouhaha est total. Il appelle un employé, lui expliquant comment localiser la jeune femme en robe jade. La messe est finie, les premiers zélotes se sauvent. Quelques minutes plus tard, Moonna, toute excitée, essoufflée, les joues rouges, un peu désorientée, les retrouve assis dans un coin.«T’as fait qu…» «Rien, c’est bon, je t’expliquerai après, maintenant dépêche, on y va.»</p>



<p class="wp-block-paragraph">Trouver au Ritz, à toute heure de la journée ou de la nuit un endroit tranquille pour s’entretenir, c’est l’embarras du choix, cependant ils choisissent le Café de Pierre, vis-à-vis. L’endroit est agréable et il faut attendre quelques minutes la première table de libre. A.S. est visiblement nerveux, il tourne, se retourne, va, vient, garde la distance, ne tient pas en place. Moonna chuchote: «Tu peux me dire qui c’est?» Il mime des lèvres: «Sánchez. Schwertz.» Amusé, il voit ses yeux se muer en balles de ping-pong. «Mais comment l’as tu chopé?! Comment tu sais que c’est lui?!» Lui guigne vers A.S., qui est de dos, ouvre légèrement son smoking, ventilant du bout des doigts un épais paquet de photos. Elle mime aussi: «Quoi! C’est quoi?! Comment t’as fait?!» Distrait, il lui mime la soupe, la maison, l’explosion (le bruit ambiant aide, A.S. se retourne, regarde ailleurs), une épée, le cerveau. Elle est fascinée. Une table se libère près de la fenêtre. A.S., regard noir, est devant eux. Ils s’installent. «Un Campari orange pour moi, sans glace, merci. Tu prends…?» «Un Mojito<span id="easy-footnote-77-31895" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-7-15/#easy-footnote-bottom-77-31895" title=" Cocktail traditionnel cubain à base de rhum, citron vert, soda et feuilles de menthe."><sup>77</sup></a></span>, s’il vous plaît, avec glace», elle sourit. «Et monsieur?» demande le garçon. La tablette de la dame en face livre le pugilat de Roger Moore<span id="easy-footnote-78-31895" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-7-15/#easy-footnote-bottom-78-31895" title=" Acteur britannique (1927 &amp;#8211; 2017)."><sup>78</sup></a></span> avec le colosse aux dents d’acier, sur la télécabine.<span id="easy-footnote-79-31895" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-7-15/#easy-footnote-bottom-79-31895" title=" Dans le film ‹Moonraker› (1979) du metteur en scène britannique Lewis Gilbert."><sup>79</sup></a></span> Elle y est transportée. «Rien.» «Bien monsieur.» «Non, attendez, apportez-moi une eau plate, Évian, ça ira.» «Très bien monsieur.» On économise les politesses. «Je serai direct.» «J’attends que ça.» «Je crois que vous jouez un rôle crucial dans des événements majeurs imminents.» «Ah.» «Pour l’humanité.» «Tiens.» «Vous n’êtes au courant de rien, je présume.» «Je vous sens perspicace, à propos, quand même, à qui ai-je l’honneur?» «Un ami, je vous l’ai déjà dit. Mon nom importe peu. Celui qui compte maintenant c’est vous.»</p>



<p class="wp-block-paragraph">[…][…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">Une table se libère près de la fenêtre. A.S., regard noir, est devant eux. Ils s’installent. «Un Campari orange pour moi, sans glace, merci. Tu prends…?» «Un Mojito<span id="easy-footnote-80-31895" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-7-15/#easy-footnote-bottom-80-31895" title=" Cocktail traditionnel cubain à base de rhum, citron vert, soda et feuilles de menthe."><sup>80</sup></a></span>, s’il vous plaît, avec glace», elle sourit. «Et monsieur?» demande le garçon. La tablette de la dame en face livre le pugilat de Roger Moore<span id="easy-footnote-81-31895" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-7-15/#easy-footnote-bottom-81-31895" title=" Acteur britannique (1927 &amp;#8211; 2017)."><sup>81</sup></a></span> avec le colosse aux dents d’acier, sur la télécabine.<span id="easy-footnote-82-31895" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-7-15/#easy-footnote-bottom-82-31895" title=" Dans le film ‹Moonraker› (1979) du metteur en scène britannique Lewis Gilbert."><sup>82</sup></a></span> Elle y est transportée. «Rien.» «Bien monsieur.» «Non, attendez, apportez-moi une eau plate, Évian, ça ira.» «Très bien monsieur.» On économise les politesses. «Je serai direct.» «J’attends que ça.» «Je crois que vous jouez un rôle crucial dans des événements majeurs imminents.» «Ah.» «Pour l’humanité.» «Tiens.» «Vous n’êtes au courant de rien, je présume.» «Je vous sens perspicace, à propos, quand même, à qui ai-je l’honneur?» «Un ami, je vous l’ai déjà dit. Mon nom importe peu. Celui qui compte maintenant c’est vous.»</p>
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		<title>L’ŒIL et le SABRE (6/15)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[RaduRo10]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 30 Nov 2024 07:25:08 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Au tomber de nuit, le MI6 attend de pied ferme dans le parking de l’hôtel. Passées les premières politesses, un contact de l’Anglais les guide vers K. Vers l’avatar de K serait plus correct. […]</p>
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<p class="wp-block-paragraph"><strong><br><strong>…<em>guten tag, nicht mein schuld, guten tag</em>…</strong></strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Douillettement installés en première classe, ils savourent enfin un cadre plus agréable que l’hôtel, le bac à sable, sans parler de la demeure de K. Tant que faire se peut, on essaye de se vider les mémoires, alors que le cadre – il faut l’avouer – s’y prête. Champagne? Bien sûr. Caviar? Mais avec plaisir. Foie gras? Un tout petit peu. Truffes? Pourquoi pas. Repos bien mérité. Avec le bourdonnement des moteurs, on rêve bien à 11000 mètres. (“Ah, ce fichu airag cogne, il avait oublié. Et la loupiote au dessus de la porte des toilettes est rouge. Tant pis, c’est urgent. Tiens, Moonna n’est pas là. Il frappe doucement: Moonna? C’est qui? Moi. C’est ouvert. Elle se pomponne devant la glace. Mmmm, ciel, ce qu’elle est parfaite, cette nana. Et il en connait un bout dans ce secteur, par contre là c’est vraiment du domaine de l’exceptionnel. L’effet de l’airag s’envole: sous le regard tendre d’Aphrodite (ou serait-ce Blanche-Beige?!…), ce n’est vraiment pas le moment. Et voilà comment une cabine de 1 m<sup>2</sup> peut devenir la salle du bal de l’opéra. Il s’assied sur le trône et lorsqu’elle se moule à califourchon sur ses genoux, la trappe de l’orchestre s’ouvre, ils sont aspirés tous les deux, enlacés, ils tombent, ils planent, ils piquent, ils culbutent, nooooon…”) «Ah, tu me fais mal!» Amusée, Moonna se couvre la joue. Quoi?! «Coucou, réveilles-toi soldat, tu frappes dans tous les sens.» Elle se marre. Ah, quel dommage… «Viens, le steward est occupé!» Elle le prend par la main et ils s’infiltrent dans la cabine. Cette fois le 1 m<sup>2</sup> est pour de vrai. Il ne rêve plus.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Sauter de Bulgan à Nueva Germanía c’est comme tomber de la poêle sur la braise, surtout avec une donzelle sur les bras et surtout avec une humidité à 80%. Ça suinte jusqu’au polyamide des valises. Heureusement, le téléphone a vu pire. Il vibre. Le troisième message de Al, retardé par le décalage horaire – il fait déjà nuit mais c’est le même jour – dit: (3. Confirmé A.S. transfiguré. Queue de cheval. Attention L.I.S. Bonne chance. Al.) Le message se termine avec quelques secondes d’une étrange musique ethno, sorte de jérémiade monodique. (“Ah, la mignonne Al, toujours avec ses petites blagues à elle!…”)</p>



<p class="wp-block-paragraph">En plein combat acharné avec la transpiration, le lendemain passe inaperçu. Finalement le corps s’habitue tant bien que mal. En réalité on ne fait plus tellement attention. Pour la circonstance, lui doit brièvement troquer son complet gris fer pour un short hawaïen et une chemise blanche, tandis qu’elle est tout aussi flamboyante en sa jupe jaune marguerite et son large t-shirt turquoise qu’elle était la veille, dans la robe de velours bleu nuit. Mais ici le climat reste hostile. Les hommes, les femmes, les chats, les chiens, la végétation, l’ambiance toute entière est hostile. Cependant ils s’acharnent pour le début d’une piste, un indice, quelque chose, n’importe quoi pour remonter à l’homme. Bientôt, le soir revient après une journée vide. En ajoutant la fatigue et l’inimitié des lieux, cela devient rageant. De surcroît – s’étonner? – elle couve une fièvre. S’héberger s’avère une gageure: l’aubergiste du coin, un malabar rongé par la variole, s’affirme complet. Tu parles… Le Glock 77 posé sur le zinc semble aussi sans effet pour le type qui leur montre – sec – la porte: le local ferme pour la nuit.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dehors il fait chaud; au-dessus, mille milliards d’étoiles brillent et presque autant d’idée tournent dans la tête de ∞8. C’est un village sans passé, sans futur. De temps à autre on entend au loin des voix, des bruits, des grognements, des… va savoir. Quelques fenêtres sont encore éclairées, puis elles disparaissent dans le noir, l’une après l’autre. Il en reste deux, une ici, une là-bas. Soudain, une porte s’ouvre. La voix rauque d’une femme ordonne: «¡Ven!»<span id="easy-footnote-80-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-80-31879" title=" «Viens!» (es.)"><sup>80</sup></a></span> Ils obéissent.</p>



<p class="wp-block-paragraph">En fonction des besoins, la pièce, étriquée et basse, semble servir de hall d’entrée, de séjour, cuisine, débarras – qui sait? – de chambre à coucher aussi. Un imposant porte-manteaux cache à moitié un escalier en bois qui laisse deviner l’étage et peut-être aussi la cave. Au début, c’est dur de se bouger sans heurter les meubles ou – quand on fait 1 m 88 – le plafonnier. La présence de ces deux ‘touristes’ dans leur accoutrement pastel crie au milieu de ce bazar suranné fait de casseroles en fonte, photos délavées, perruques, bottes encrassées, coussins à modèles, masques, caisses de légumes et bouteilles de vin. Un fusil pend au mur. «<em>Mi esposa y yo mismo, se nos afecta muy de su generosa recepción y le agradecen mucho, la querida Señora.</em>»<span id="easy-footnote-81-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-81-31879" title=" «Mon épouse et moi-même, nous sommes très touchés de votre généreux accueil et vous remercions beaucoup, chère madame.» (es.)"><sup>81</sup></a></span> Silence. «<em>Es usted de verdad muy amable.</em>»<span id="easy-footnote-82-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-82-31879" title=" «Vous êtes vraiment très aimable.» (es.)"><sup>82</sup></a></span> Madame est seule, même lorsqu’elle ne l’est pas; on dirait une paysanne hirsute, bourrue et baraquée à l’âge incertain, 1 m 50 max, des bras bûcherons, air de catcheur. Une marmite d’argile cuit à petit feu. Madame s’y dévoue. Moonna, le regard absent, brûle un peu. «…<em>guten tag, nicht mein schuld, guten tag</em>…»</p>


<span id="easy-footnote-83-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-83-31879" title=" Correct: «<i>Guten Tag. Es ist nicht meine Schuld. Guten Tag</i>» «Bonjour. Ce n’est pas ma faute. Bonjour» (all.)"><sup>83</sup></a></span>



<p class="wp-block-paragraph">Il sursaute. Un perroquet. Il l’avait pris pour un pantin en étoupe. «<em>¡Cállate, Aloïs!</em>»<span id="easy-footnote-84-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-84-31879" title=" «Tais-toi, Aloïs!» (es.)"><sup>84</sup></a></span> (<em>“Guten Tag?!</em>… Aloïs?!… Hm…”) L’atmosphère est moite, il fait chaud, ça sent le cuir et la terre. Le plafonnier tremble, quelque chose bouge dessus, un bruit comme des pas et il a l’impression d’entendre les tonalités étranges concluant le troisième message d’Al. La cuisson est enfin achevée. Madame envoie sur la table deux bols de soupe. Le pain est devant. «<em>¡Coma!</em>»<span id="easy-footnote-85-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-85-31879" title=" «Mange!» (es.)"><sup>85</sup></a></span> «<em>Muchas gracias.</em>»<span id="easy-footnote-86-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-86-31879" title=" «Merci beaucoup.» (es.)"><sup>86</sup></a></span> C’est une sorte de gaspacho chaud, pas mal, à faire arracher les poils du nez. Moonna tousse, hoquette, s’étouffe: ce n’est pas pour elle. Le pain reste bon. Pour lui, ce potage arrive à point nommé, il a vraiment faim et il s’en dédie. À leur droite, assise à côté du four, madame les scrute. Entre deux gorgées, il lance, l’air distrait: «<em>¿Tendrá usted por casualidad una idea de dónde podría encontrar a mi amigo Antonio? Antonio Sánchez?</em>»<span id="easy-footnote-87-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-87-31879" title=" «Dites, est-ce que par hasard vous n’auriez pas une idée où je pourrais trouver mon ami Antonio? Antonio Sánchez?» (es.)"><sup>87</sup></a></span> Silence. Encore une gorgée, et une autre. Quelque chose bouge. Il se redresse juste à temps pour choper la pirouette de la femme en train d’arracher le fusil du mur, mais avant qu’elle s’y retourne, le couteau à pain la pique sous le menton. «<em>Tranquila, guapa.</em>»<span id="easy-footnote-88-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-88-31879" title=" «Doucement, ma petite dame.» (es.)"><sup>88</sup></a></span> Elle ravale son dépit. «<em>Creo que tendrías algo que decirme pero tienes alguna pena a expresarte.</em>»<span id="easy-footnote-89-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-89-31879" title=" «Je crois que tu aurais quelque chose à me dire mais tu rencontres une certaine peine à t’exprimer.» (es.)"><sup>89</sup></a></span> Silence. Elle remue un peu, mais la pointe monte d’un cran. Il murmure à l’oreille: «<em>No seas tímido, estoy aquí para escucharte.</em>»<span id="easy-footnote-90-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-90-31879" title=" «Ne sois pas timide, je suis là pour t’écouter.» (es.) "><sup>90</sup></a></span> «<em>No sé.</em>»<span id="easy-footnote-91-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-91-31879" title=" «Je ne sais pas.» (es.)"><sup>91</sup></a></span> «<em>Eso, reconozco que tengo pena a creérmelo.</em>»<span id="easy-footnote-92-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-92-31879" title=" «Ça, j’avoue que j’ai de la peine à croire.» (es.)"><sup>92</sup></a></span> «<em>Se murió.</em>»<span id="easy-footnote-93-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-93-31879" title=" «Il est mort.» (es.)"><sup>93</sup></a></span> La pointe monte encore un peu: la sueur dilue la goutte de sang qui suinte. Moonna est sans voix. «<em>Eso también, tengo pena a creerlo.</em>»<span id="easy-footnote-94-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-94-31879" title=" «Ça aussi, j’ai de la peine à croire.» (es.)"><sup>94</sup></a></span> «<em>Está en Londres.</em>»<span id="easy-footnote-95-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-95-31879" title=" «Il est à Londres.» (es.)"><sup>95</sup></a></span> «<em>Oí hablar de este pueblo. ¿Podrías ser más preciso?</em>»<span id="easy-footnote-96-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-96-31879" title=" «J’ai entendu parler de ce village. Peux-tu être plus précise?» (es.)"><sup>96</sup></a></span> Elle ravale de nouveau. «<em>Emperador.</em>»<span id="easy-footnote-97-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-97-31879" title=" «Empereur.» (es.)"><sup>97</sup></a></span> «<em>Emperador?!</em>…» L’acteur se concentre. Requête envoyée à O, qui la distribue dans les bureaux. Quelques instants après, l’information arrive. Il sourit: «<em>Muy bien. ¿Ves? Cuándo quieres, sabes.</em><span id="easy-footnote-98-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-98-31879" title=" «Très bien. Tu vois? Quand tu veux, tu peux.» (es.)"><sup>98</sup></a></span> Moonna, viens.» «Où ça?!» «Viens je te dis. On y va.» Il repousse la bonne femme. Du bout du canon récupéré, il lui fait signe de monter. Visiblement furieuse, elle s’exécute lourdement et disparaît à l’étage, tandis que Moonna se sauve en courant. Il saisit son sac et la suit, après avoir fait un dernier tour dans la pièce.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Une fois dehors, ils retrouvent la route et se fondent dans le noir. La maison de madame est déjà loin derrière, lorsqu’un long éclat blanc, rouge, orange, jaune illumine le ciel, suivi d’une détonation assourdissante. Ils se retournent, regardent, se regardent. À l’horizon la forêt brûle autour de ce qui semble avoir été la maison de leur soupe. «C’est toi?» Son visage a changé d’un coup; même splendeur, mais avec la fièvre les yeux d’acier et les reflets dorés de l’incendie qui enflamment sa silhouette, c’est une érinye,<span id="easy-footnote-99-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-99-31879" title=" Dans la mythologie grecque."><sup>99</sup></a></span> déesse de la mort. Il se reprend, se retourne, repart muet. Finalement elle le suit à distance et la sublime furie ne lâche pas, au contraire, ce silence coriace ne fait qu’alimenter sa rage, transformant ses interrogations en insinuations, puis en accusations et finalement en sentence. Lui n’écoute que le rythme de ses pas. Brusquement le torrent d’anathèmes s’arrête sec et l’on entend un bruit tout aussi sec. Vidée par la colère, l’effort inutile, la chaleur extérieure comme celle intérieure, elle tombe.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ils passent la nuit à la belle étoile, elle à coups de frissons et de délires, lui veillant et s’employant à la soulager autant que faire se peut tenant compte des conditions. À leur réveil dans après-midi, ils sont gratifiés par un ciel sans nuages. Aidée par sa jeunesse, elle s’est nettement remise, mais boude: le dépit est solide, et ce n’est peut-être pas sans raison. Une camionnette les amène 100 km plus loin à San Estanislao, d’où la course régulière les dépose au Crowne Plaza d’Asunción après trois heures de voyage sans le mot. La meilleure suite étant disponible, les deux époux Hobbel prennent leurs quartiers pour la nuit, en attendant le vol du lendemain. Il y a évidemment l’air conditionné, à part que ce n’est pas cet élément qui nourrit le froid qui les sépare. Pourtant tout a une limite. «Essaies de comprendre Moonna, la bonne femme voulait me buter, peut-être toi aussi. Pour moi c’était comme de la légitime défense.» «Comme! C’était comme! T’es un monstre! Elle voulait nous liquider… bien sûr… c’est ça… peut-être toi, pas moi! T’étais prêt à l’égorger sous mes yeux! Montre-moi le danger alors que la maison était à trois kilomètres? Hein?!» Elle crie, déchaînée. «Ce n’est pas une question de kilomètres, tu comprendras plus tard. Je suis sûr, Moonna, positif, fais-moi confiance. Essaies.» Sa tonalité sérieuse, réfléchie, contenue, plus une bonne dose de charme, plus une autre dose, infime – 0.017‰ – de son flux ondulatoire, aussi bien qu’une fatigue évidente de la fille, tous ces facteurs produisent un certain effet. Finalement elle cède et s’endort dans le doute, pour rebondir vingt minutes après et l’interrompre dans son travail de communication avec le Service et de recherche sur le web profond</p>


<span id="easy-footnote-100-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-100-31879" title=" <i>Dark Net</i> (angl.): le terme désigne la partie d’Internet non indexée par les moteurs de recherche."><sup>100</sup></a></span>



<p class="wp-block-paragraph">: «Parce que… t’as dit quoi? Quand plus tard? Et où?!» «Chuuut. À Londres.» Il se replonge dans son échange triangulaire car il vient de recevoir des informations complémentaires cruciales sur la cible, Sánchez.&nbsp;</p>



<p class="wp-block-paragraph">Voler en première classe, c’est l’opium abordable du riche et c’est aussi propre à l’espion(ne) de première classe. Pour celui – et celle – subissant volontiers, en plus, l’agrément des toilettes qui y sont réservées, c’est également l’occasion subtile et piquante de s’offrir quelques moments épicuriens. Comme les passagers sont habituellement peu nombreux dans cet univers douillet, et comme leur âge est assez respectable, pour celui (et celle) qui en exprime l’intention, il y a souvent moyen de jouir dans une large mesure de ces lieux privilégiés, les divertissements n’étant pas vraiment limités, ni dans la durée, ni dans la fréquence. Vers la fin du trajet, dans un tel contexte haletant, Moonna s’interroge donc à voix basse: «Mais-Emperador-ça-veut-dire-quoi?» Et poursuit: «Parce-qu’il… oui… oui… à-ce-que-je… oui… sache… oui, il-n’y-a-pas-d’hô-tel-Emperador-à… ouiiii! – Londres…» Lui est trop occupé pour répondre. Elle insiste: «Dis.» «Bien-sûr-qu’il-n’y-a-pas-d’hôtel-Empe… Chut!» Dehors on parle et on distingue une légère agitation, alors on remet la discussion à plus tard. Ce n’est donc qu’une fois bien vautrés dans les satins de la suite Prince of Wales du Ritz<span id="easy-footnote-101-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-101-31879" title=" Prestigieux hôtel ***** situé dans un immeuble historique au centre de Londres."><sup>101</sup></a></span> que le sujet ressort. «Je trouve qu’on est mieux ici qu’à ton Emperador», plaisante elle, radieuse. «Moonna… je t’ai dis que ce n’est pas un hôtel.» «Non, tu m’as pas dit.» «D’accord, je t’ai pas dit. Voilà: c’est pas un hôtel.» «Mais dis-moi qu’est-ce que c’est!» «C’est un homme.» «Un homme?!» «Oui.» «Tu veux dire qu’on aura affaire à un empereur?! Du Japon?! Wow!» Elle rit de bon cœur. «Non, pas tout à fait.» «Alors quoi, dis, tu me fatigues…» «On ira chez le Kaiser.<span id="easy-footnote-102-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-102-31879" title=" Empereur (all.)"><sup>102</sup></a></span>» Elle ouvre grands les yeux: «Quoi?! Le… le qui?…le footballeur?!» «Comment ça, le foot…?! Ah, tu veux dire Kaiser Franz.<span id="easy-footnote-103-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-103-31879" title=" Franz Anton Beckenbauer (1945 -), footballeur international allemand, ensuite entraîneur puis finalement dirigeant club du Bayern München."><sup>103</sup></a></span> Non.» Il s’arrête. «Kaiser Karl.<span id="easy-footnote-104-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-104-31879" title=" Karl Otto Lagerfeld (1933 -), grand couturier allemand."><sup>104</sup></a></span>» Et il l’embrasse.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[…][…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Moonna… je t’ai dis que ce n’est pas un hôtel.» «Non, tu m’as pas dit.» «D’accord, je t’ai pas dit. Voilà: c’est pas un hôtel.» «Mais dis-moi qu’est-ce que c’est!» «C’est un homme.» «Un homme?!» «Oui.» «Tu veux dire qu’on aura affaire à un empereur?! Du Japon?! Wow!» Elle rit de bon cœur. «Non, pas tout à fait.» «Alors quoi, dis, tu me fatigues…» «On ira chez le Kaiser.<span id="easy-footnote-105-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-105-31879" title=" Empereur (all.)"><sup>105</sup></a></span>» Elle ouvre grands les yeux: «Quoi?! Le… le qui?…le footballeur?!» «Comment ça, le foot…?! Ah, tu veux dire Kaiser Franz.<span id="easy-footnote-106-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-106-31879" title=" Franz Anton Beckenbauer (1945 -), footballeur international allemand, ensuite entraîneur puis finalement dirigeant club du Bayern München."><sup>106</sup></a></span> Non.» Il s’arrête. «Kaiser Karl.<span id="easy-footnote-107-31879" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-6-15/#easy-footnote-bottom-107-31879" title=" Karl Otto Lagerfeld (1933 -), grand couturier allemand."><sup>107</sup></a></span>» Et il l’embrasse.</p>
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		<title>L’ŒIL et le SABRE (5/15)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[RaduRo10]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 09 Nov 2024 08:26:17 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Sur le point de s’assoupir dans le bus parti à midi d’Oulan-Bator, son regard tombe sur la phablette de son voisin, un jeune branché du pays. […]</p>
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<p class="wp-block-paragraph"><br><strong>Moonna Lißah</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Sur le point de s’assoupir dans le bus parti à midi d’Oulan-Bator, son regard tombe sur la phablette<span id="easy-footnote-105-31874" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-5-15/#easy-footnote-bottom-105-31874" title=" Smartphone dont l’écran est d’une taille intermédiaire entre celui des smartphones stricto sensu et celui des tablettes tactiles."><sup>105</sup></a></span> de son voisin, un jeune branché du pays. Ce qu’il voit donne un coup de fouet à ses plans. Le garçon suit en direct sur CNN une transmission de l’ŒIL. Certes, on n’entend qu’une voix déformée, pour autant la tirade reste compréhensible. L’essentiel tient en une échéance: le psychopathe révèle que sa double action, qui ‘améliorera radicalement et définitivement le sort de l’humanité’, aura lieu précisément dans dix jours à 15h07’57” UTC<span id="easy-footnote-106-31874" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-5-15/#easy-footnote-bottom-106-31874" title=" Universal Coordinated Time (angl.): Temps Universel Coordonné."><sup>106</sup></a></span>. Et pour les images? Sans fournir de coordonnées ou autres précisions, elles montrent – dans une rafale de flashes – le quartier général de l’organisation, du personnel cagoulé s’affairant qui en combinaisons blanches, qui – les vigiles – en uniformes ocre, et nombre de silos nucléaires sur terre et sous l’eau. Le tout se termine en apothéose avec un éclatant «BRAVO POUR LES BRAVES!» blanc sur fond noir.</p>



<p class="wp-block-paragraph">∞8 sait qu’en ce moment les amis du SABRE sont déjà au travail. Arrivé à destination, il se concentre sur son objectif immédiat: sans faute et vite trouver monsieur K. Aux dires du CERN, si le savant du désert australien est l’autorité absolue en matière théorique, K est le maillon pratique indispensable. Sachant qu’à Bulgan les hôtels d’un certain standard ne sont pas légion, comme par hasard revoilà le vieil ami du MI6!… (“À la guerre comme à la guerre”) et il salue son collègue. «Whisky? Vodka?» sourit le MI6. (Au-delà d’antipathies durablement gravées dans les us et coutumes des services, parfois le stress vécu à des milliers de kilomètres du foyer peut opérer d’étonnantes alchimies. Dans l’ensemble, les deux compères ne sont pas plus avancés l’un que l’autre. Alors pourquoi s’éviter? Pourquoi se tirer dans les pattes? Tant que le but est le même, mieux vaut s’entre-aider, ensuite laisser faire les choses.) «Merci, j’essaierai un airbag.» «!!!» «Mais non, je voulais dire un airag.<span id="easy-footnote-107-31874" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-5-15/#easy-footnote-bottom-107-31874" title=" Boisson traditionnelle d’Asie centrale, à base de lait fermenté de jument."><sup>107</sup></a></span>» «Oh, j’admire ton courage. À propos, tu connais les nouvelles?» Ce n’est pas vraiment une question. «Bien sûr, le flash du commun…» «Oui, le communiqué… de quel flash tu parles?!» «Eh bien, dans l’autocar j’ai suivi sur CNN un discours d’une dizaine de minutes sur un fondu-enchaîné d’images assez suggestives.» «Oui, sauf que depuis midi ça tourne en boucle!» «Ah… sur CNN…» «Oui, et sur BBC, Euronews, Fox, Jazeera, ABC et – devine – CBS!» L’information laisse ∞8 légèrement confus… Les amis auraient dû déjà l’en informer… Il finit sa boisson, s’excuse, rejoint sa chambre, se lance dans un long tour en ville… (“… mais nom d’un… c’est pas… c’est pas la nana du CERN?! “) En effet, repliée sur le téléphone d’une cabine, à deux pas de lui, il n’hallucine pas: c’est bien la jeune scientifique par trop insistante remarquée à Genève.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«…là je ne peux vraiment pas te parler, il faut que…» «Je crois qu’on se connaît, non?» lui glisse-t-il dans le dos. Pour la belle, pas le temps de dire ‘Oups’: gant sur la bouche, discret et ferme tour de bras, l’affaire est vite bouclée. «Maintenant t’es sage et nous allons quelque part pour causer tranquillement.» Pourtant, alors qu’il s’empresse de la faire traverser la rue, quelques mètres plus loin et trois mouvements de capoeira<span id="easy-footnote-108-31874" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-5-15/#easy-footnote-bottom-108-31874" title=" Art martial ludique et acrobatique d’origine afro-brésilienne."><sup>108</sup></a></span> plus tard, une Moskvitch<span id="easy-footnote-109-31874" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-5-15/#easy-footnote-bottom-109-31874" title=" Marque soviétique d’automobiles de taille moyenne inférieure."><sup>109</sup></a></span> freine in extremis. Le bel homme est par terre. La belle femme est déjà loin.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Douze écrans de télévision bien rangés dans la vitrine du magasin d’appareils électroniques et ménagers d’en face roulent les images de midi. Le chauffeur baragouine tout excité, l’acteur est un peu sonné, des curieux approchent. Il regarde autour, se décolle du bitume et décampe. Trop tard. Où courir?! Ciel, une MZ<span id="easy-footnote-110-31874" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-5-15/#easy-footnote-bottom-110-31874" title=" Marque est-allemande de motocyclettes de petite cylindrée."><sup>110</sup></a></span>! Halt! Halt! Il arrache le type et démarre sur une roue. Pour l’éclairage urbain, ce n’est certes pas Las Vegas, mais il a déjà pu prendre la signature ADN de la jeune femme, l’envoyer à O et recevoir la géobalise de la belle cible. La fille est à peine au bout de quelques rues, à nouveau en train de téléphoner. Cette fois l’homme s’ajoute à sa moto, et les deux sont plus forts que la cabine ajoutée à la fille. En plus, comme à présent c’est krav-maga<span id="easy-footnote-111-31874" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-5-15/#easy-footnote-bottom-111-31874" title=" Méthode combinée d’autodéfense et de combat rapproché d’origine israélienne."><sup>111</sup></a></span> contre capoeira, ça va très, très vite.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Lames pointées contre les reins et même qu’un peu amochée, la beauté conduit sagement la MZ à l’hôtel, avec le ∞8 en son dos. Dans la pièce, lui prend ses aises, elle – toujours aux aguets – moins. «Café? Rhum? Airag?» Silence hostile. Après plusieurs essais aimables d’engager la discussion, coupées par des chichis qu’il connaît si bien, il va au direct. «Écoute poupée, je ne sais pas si t’es au courant, mais tuer n’est pas jouer, et moi je dois savoir à quoi tu joues. Donc c’est simple: tu peux m’expliquer pourquoi t’es là, pourquoi tu me suis, après t’as peut-être une petite chance pour que l’on soit amis, ou tu peux choisir de rester dans ton petit cinéma débile, et à la fin du show même toi tu ne sauras plus où tu en es, que dire alors de ton copain au téléphone?» L’argumentaire semble faire son effet, car elle quitte peu à peu l’air martial tout en déroulant son histoire tel un tapis mongol.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Ma spécialité est la physique des particules. J’étudie la dégénérescence des bosons.» «C’est ça, oui… à tes heures j’imagine et pour le reste du temps ça doit être la flûte et le hindi.» Elle ne fait pas attention. «Je me suis formé à Uppsala et Zürich, j’ai bossé chez Stratorius puis chez Länikon-Schürhle et l’hiver passé j’ai rejoint le CERN. En fait, j’ai plus ou moins suivi mon père dans ses mandats. Mes parents ont divorcé quand j’avais 16 ans.» «Il fait quoi ton père?» «Il faisait… Il a dirigé des équipes interdisciplinaires de recherche dans la dynamique des plaques… mais là… à présent…» «Attends, mais là , quoi? à présent quoi?» Elle s’arrête, clairement elle peine à continuer. «Pourquoi tu me suis, hein?» Elle esquive. «Je ne me sens pas bien.» «Oui, moi non plus. Tu disais donc?» N’empêche qu’en réalité elle a encaissé quelques jolis coups, sauf qu’en ce moment ∞8 n’est pas d’humeur médicale. Les secondes passent. «Le temps m’est compté, chérie. J’écoute.» À l’évidence il n’y a pas d’issue. Tête baissée, sa voix est au seuil audible. «Une nuit, au mois de mai, mon père a disparu. Depuis, je ne sais rien de lui, s’il est mort ou vivant, dans quel état, où est-il, qu’est-ce qu’il fait». Elle pleure doucement. «Et pourquoi tu me suis jusqu’ici?» Il lui donne un mouchoir. Les secondes passent. «À Genève j’avais compris que vous partez à la recherche de monsieur K.» «Peut-être, et puis?» Le téléphone sonne. C’est le MI6. «Oui.» «Alors, on se bouge?» «Si. Je te rappelle.» «OK. Tu fais vite.» Il raccroche. «Et puis?» «Eh bien, moi aussi je veux le trouver, votre monsieur K c’est… c’est probablement… c’est… c’est sûrement aussi mon père! Je le sais. Je le sens.»</p>



<p class="wp-block-paragraph">Voilà pour une situation. Doit-il croire cette fille? Et même si cela était vrai, pourquoi s’en encombrer? Clairement pas pour quelques mouvements acrobatiques afro-brésiliens, fussent-ils utiles à l’occasion. D’accord, elle à des atouts physiques hors du commun, cela n’en fait pas pour autant un must. Douteux. Difficile. Délicat… Entre temps elle s’est calmée un peu. Tant mieux. «Qu’est-ce qui te dit que c’est bien ton père? T’as fait tout ce voyage sur un coup de tête!» «Vrai, en fait oui et non. Non, parce que je l’ai entendu plusieurs fois parler du désert de Gobi, du Roi du Monde, alors qu’il n’a pratiquement aucun intérêt scientifique ici. C’est pour ça. Et comme je n’ai pas une meilleure idée où le chercher, je n’ai rien à perdre. Voilà pourquoi. Et je n’ai pas peur.» «Formidable, en voilà un critère. Tu sais, je travaille toujours seul. Eh bien là, vraiment, tu me poses un problème.» «J’apporte peut-être aussi une solution. Que savez vous de lui? Pouvez vous au moins le reconnaître?» «Ne t’en fais pas, j’ai des photos.» «Bien sûr, mais êtes vous certain qu’il n’a pas changé? Et puis, c’est quelqu’un de très difficile.» Honnêtement, à ces éventualités ∞8 sait trop bien qu’il n’est pas vraiment préparé. O a eu beau lui confectionner différents portraits-robot de K sur la base des images se trouvant dans les archives, pourtant comment envisager tous les changements qu’un homme peut subir dans un tel environnement? Alors que c’est vrai, la voix du sang ne trompe jamais. Si seulement c’était son père… «OK, prépare-toi, on y va. Attends, avant, encore une chose: à qui parlais-tu au téléphone?» Le visage de la fille s’éclaire. «Un passeur d’ici, j’ai eu son numéro par un ami, artiste à Genève. Ce n’est rien de sûr, toutefois c’est la seule piste que j’ai… Bon, à présent que monsieur sait ce qui l’intéresse, je me dis que peut être monsieur m’accordera la grâce de me faire aussi comprendre à qui j’ai vraiment l’honneur.» «Chaque chose en son temps, mon petit lapinou.» «Ah, je vois… puisque c’est comme ça, moi c’est Lißah, Moonna Lißah.»</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Le père de Cro-Magnon</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Au tomber de nuit, le MI6 attend de pied ferme dans le parking de l’hôtel. Passées les premières politesses, un contact de l’Anglais les guide vers K. Vers l’avatar de K serait plus correct. Après une heure de marche sous les étoiles, ce qu’ils découvrent fait plus penser aux hommes de Cro-Magnon.<span id="easy-footnote-112-31874" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-5-15/#easy-footnote-bottom-112-31874" title=" Espèce de homo sapiens ayant vécu en Europe au paléolithique supérieur, environ 45 000 ans en arrière."><sup>112</sup></a></span> Déjà l’endroit: un abri troglodyte d’à peine 20 m<sup>2</sup> creusé dans le sol éruptif. Une douzaine s’y terrent. Personne ne peut vraiment tenir debout. Ensuite, les hommes eux-mêmes semblent encore plus troglodytes que leur logis. Et les femmes ce n’est pas mieux. Sans le guide local, la cause serait perdue d’avance. Et K, serait-il vraiment parmi ces gens? Moonna est dépassée. Au risque de glisser à chaque pas sur un lit d’ordures, elle trouve une bûche pour s’asseoir, tête entre les mains. Tout est écœurant. L’endroit empeste la charogne. Hormis le guide qui s’efforce d’y voir un peu plus clair, personne ne parle, surtout pas les primates: marmonner leur suffit. À moitié voûtés, l’acteur, smoking blanc, nœud papillon noir, rose rouge au revers, et le MI6, cardigan en jersey sombre, pantalon sel et poivre, béret du Surrey, attendent incrédules. Mais les minutes passent en vain. Il fait froid, il fait bon noir, on s’éclaire au Zippo<span id="easy-footnote-113-31874" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-5-15/#easy-footnote-bottom-113-31874" title=" Marque de briquets américains à essence."><sup>113</sup></a></span>. Moonna pleure doucement, encore. Elle se lève et sort de la grotte. Les trois hommes la suivent pour bientôt la dépasser, et alors qu’ils s’éloignent tous en silence, un bruit de pas indécis les arrête. Un zombie s’approche à tâtons de la fille, tourne autour, la renifle longuement, tâte ses épaules, son dos. La jeune femme est pétrifiée, ∞8 est prêt à sauter. Inutile, car le danger recule, se retourne et s’estompe. Ils reprennent leur marche. À peine quelques pas encore et le zombie revient, résolu. Il s’arrête. Les quatre aussi, et ils entendent tous, clairement, comme un gémissement: «Moo… n… na?». Eh bien, y a des moments où rire et pleurs ne font qu’un, et celui-là en est justement un. Père et fille aussi ne font donc qu’un: exclu de les séparer. Pourtant le temps presse. Les deux espions ont de quoi être inquiets. Le MI6 tente une approche, ce à quoi le revenant bondit, mugit, se cabre. «Papa, non! ce sont des amis». Le guide et la fille doivent faire un solide effort de persuasion pour le modérer quelque peu.</p>



<p class="wp-block-paragraph">On retrouve le chemin et on augmente la cadence. Les deux ne se quittent pas de mains. Personne ne parle. Que dire? De toute façon, une armada de criquets l’interdit. Enfin la ville. Pas question de rentrer à l’hôtel. Le guide prend son chemin et sa paye. Un petit parc. Une aire de jeu, par chance mal éclairée. Parfait: le bac à sable est la salle de conférence idéale, bien qu’envers et contre toutes insistances de la fille, le père reste muet, inerte. Les minutes passent. Soudain, il aperçoit le sceau sur la chevalière de l’acteur et il tressaille. Il se lève, s’éloigne lentement, manifestement interpellé par la découverte, revient, repart, revient… Il reprend sa place aux côtés de sa fille qui, elle, reprend son argumentaire. Peu à peu la confiance se profile, s’installe, la mémoire refait surface, le langage articulé revient dans un torrent de propos souvent embrouillés par l’émotion.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il a eu de la chance, trop de chance, il a pu échapper aux vigiles de l’ŒIL, lui et certains de ses collègues, pas tous hélas! quand même parmi des plus solides, ils ont eu vent de la descente, certains, c’était en pleine nuit, c’est pour ça qu’il n’a pas pu réveiller Moonna, qu’il n’a pas eu le temps de prendre ses affaires, juste un peu d’argent, puis ils ont tous disparu, séparés, seuls ou par groupes de deux, après avoir décidé en vitesse de s’enquérir l’un l’autre par des messagers fiables ou par des pigeons voyageurs, pas d’appels, pas de cartes de crédit, rien, et comme ça, après avoir erré de bled en bled pendant des semaines, auto-stop, passeurs, etc, ils ont pu se retrouver ici, personne, enfin! presque personne ne sait qu’ils sont tous ici, ha! comment pourrait-ils savoir alors qu’ils vivent comme des rats d’égout? mais sans lui et ses hommes, ce monstre-là a perdu six mois, MI-NI-MUM six mois dans ses recherches de fou, voilà, s’ils les avaient capturé là, maintenant les quatre seraient assis sur une banquise en train de naviguer vers le Congo, au moins là, dans leurs tanière, ils peuvent dormir tranquille, manger tranquille, enfin, quand ce ne sont pas les scolopendres, les mygales du désert et les scorpions qui les mangent, eh, ils se sont habitués à les attraper, ça en fait de bons repas, pleins de protéines… C’en est de trop pour la jeune femme, qui éclate dans une hurlée de fauve que les deux hommes peinent à maîtriser.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et le père continue, pas prévu de s’arrêter. Il se répand en détails techniques, expériences, échecs, performances, équipements, risques, records. Sa fille s’emballe aussi et bientôt les agents se retrouvent au milieu d’un vrai symposium. À l’évidence, ils tiennent leurs hommes. C’est le grand succès de la nuit, ou plutôt du matin, car le jour se profile. Un plan est vite dressé: K retournera à l’abri, le MI6 fera venir un moyen de transport discret pour les évacuer, tandis que ∞8 montera la logistique accélérée des futures étapes. Bien, mais Moonna leur apprend la mauvaise nouvelle: son père et le théoricien austral, c’est l’histoire d’une longue rivalité, c’est l’amour-haine, ou plutôt l’inverse. Mais il y a aussi une bonne: un troisième homme (véreux, pense-t-elle) pourrait les réunir. En fait, ce serait le seul qui aurait une chance de réussir ce miracle. Car autant le pouvoir créateur conjugué des deux savants est absolument sans pareil, autant chacun seul est largement moins efficace. (“Décidément rien n’est simple.”)</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ils se séparent, chacun pour un peu de repos. À l’hôtel, Moonna devient madame Martin, le temps du bref séjour. Ses informations sont transmises de suite au Service. L’homme devrait s’appeler Aloïs Schwertz, du moins c’est ce qu’elle a comme souvenir. Allemand ou Autrichien. 65 ou 70 ans environ, assez grand. C’est tout. Rideau. Dodo. Le mari de circonstance aimerait aussi dormir un peu, si le MI6 ne lui soufflerait pas dans la nuque. Un peu de son rhum préféré serait le bienvenu. Et du bien il lui fait: le Service lui apprend que le voisin est donné pour convalescent, après deux mois d’une obscure maladie. Tiens! Bulgan ne semble pas un sanatorium adéquat pour un Britannique. Mais l’effet du rhum se prolonge, et il rejoint vite la fille dans la douceur de ses occupations oniriques.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Alors qu’un rayon de soleil l’emporte sur le rideau de la chambre, le téléphone vibre, un message arrive. Il sursaute et lit: (1. A.S. = Antonio Sánchez, 1931 – Passau, 1952 – Nueva Germanía, Paraguay, 23°54’42”S, 56°41’57”W. Import-export. Divorcé. W.) (“Tiens, tiens… ça devient vraiment…”) La fille dort le sommeil de la juste. Lui, il essaie de l’imiter. “Ahh, ces rideaux mongols…” Rien à faire, un autre message: (2. Photo ci-joint. Possible transplant facial. D3.8.<span id="easy-footnote-114-31874" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-5-15/#easy-footnote-bottom-114-31874" title=" Code interne indiquant &amp;#8211; sur une échelle de 0.0 à 5.0 &amp;#8211; le degré de danger présumé d’une personne ou d’une situation."><sup>114</sup></a></span> Billets AsiAir AZ3127, 16h45 UTC. Message 3 à 16h00 UTC. …Al<span id="easy-footnote-115-31874" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-5-15/#easy-footnote-bottom-115-31874" title=" De: Argenliquide, Josette Argenliquide, la fidèle secrétaire personnelle de l’acteur."><sup>115</sup></a></span>)</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ciel: presque 12h15! Il arrache du lit une madame Martin nase, règle l’hôtel, détourne cette fois une vieille Volga,<span id="easy-footnote-116-31874" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-5-15/#easy-footnote-bottom-116-31874" title=" Marque soviétique d’automobiles de taille moyenne supérieure."><sup>116</sup></a></span> tombe en panne de carburant au milieu de nulle part, s’empare d’un camion. Enfin, pour abréger, vers 15h30 il arrive à l’aéroport. En route, il s’occupe. Avec le concours de Al et de O, il court-circuite le MI6: le soir même, l’équipe de K est évacuée au grand dam du perfide Albion. Destination: <em>terra incognita</em>.<span id="easy-footnote-117-31874" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-5-15/#easy-footnote-bottom-117-31874" title=" Terre (dans le sens de région) inconnue (lat.)."><sup>117</sup></a></span> Aussi, il dépêche auprès du vieil Australien deux tireurs d’élite associés au Service, pour un minimum de sécurité. Enfin, à force de harceler Leo I. Schabble, l’ambigu, l’inquiétant, l’indéboulonnable Secrétaire à la Défense et pressenti futur Premier ministre, W obtient pour l’acteur la permission expresse, exceptionnelle, de pouvoir utiliser l’inverseur de protons, sur demande en hypercode sous les 60 s et sans faute pour une durée ne dépassant pas 10 ms. (Soit dit en passant, l’absence d’un autre rara avis pour efficacement se charger de l’opération, ajoutée à l’ampleur croissante du danger et aux progrès rapides de ∞8, avaient finalement contraint W d’admettre l’évidence: son homme sur place connaissait son travail.)</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’enregistrement à l’aéroport lui offre l’occasion inattendue de saluer – à distance – son collègue qui, enragé car dupé, fait appel à la vieille tactique de la fausse alerte à la bombe. À l’aéroport international Gengis Khan ça marche encore. N’empêche: en combinant de manière équilibrée jogging ultra-rapide, billets de 20 dollars, Ninebots,<span id="easy-footnote-118-31874" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-5-15/#easy-footnote-bottom-118-31874" title=" Marque chinoise de véhicules électriques monoplaces se conduisant debout."><sup>118</sup></a></span> chariots électriques, couloirs des employés, sourires complices et accusations de discrimination envers une personnes handicapée (en son dos, Moonna se fait trisomique durant plus de trois minutes), les deux fugitifs réussissent à gagner leur sièges pour décoller au nez et à la barbe du brave agent et des bredouilles armés de l’aéroport.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[…][…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’enregistrement à l’aéroport lui offre l’occasion inattendue de saluer – à distance – son collègue qui, enragé car dupé, fait appel à la vieille tactique de la fausse alerte à la bombe. À l’aéroport international Gengis Khan ça marche encore. N’empêche: en combinant de manière équilibrée jogging ultra-rapide, billets de 20 dollars, Ninebots,<span id="easy-footnote-119-31874" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-5-15/#easy-footnote-bottom-119-31874" title=" Marque chinoise de véhicules électriques monoplaces se conduisant debout."><sup>119</sup></a></span> chariots électriques, couloirs des employés, sourires complices et accusations de discrimination envers une personnes handicapée (en son dos, Moonna se fait trisomique durant plus de trois minutes), les deux fugitifs réussissent à gagner leur sièges pour décoller au nez et à la barbe du brave agent et des bredouilles armés de l’aéroport.</p>
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		<title>L’ŒIL et le SABRE (4/15)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[RaduRo10]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 26 Oct 2024 08:18:58 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Tout a commencé le jour où les Blonde - papa Ami et maman Ima - déjà comblés, ont vécu un nouvel instant d’émotion lorsqu’ils ont pu s’assurer que la chevelure de leur Jacques chéri allait rester à jamais blonde. […]</p>
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<p class="wp-block-paragraph"><br><strong><br><strong>l’ŒIL et le SABRE: mode d’emploi</strong></strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Au zénith de son potentiel, ∞8 (car le justicier de Milan c’était bien lui) défie donc l’ŒIL et sa structure tentaculaire. L’ ŒIL, ce n’est pas Dieu, c’est un ersatz monoculaire de Dieu qui se prend pour Dieu, vu et vécu tel Dieu par ses fidèles, environ 1400, en fait de purs sujets de ce dieu succédané. Au contraire du pouvoir absolu qu’il a sur ces gens (mais pareil à Dieu), nul ne connaît son vrai visage, nul ne connaît sa vraie voix (soigneusement modifiée par ordinateur), donc nul ne connaît son âge, ni si c’est un homme ou une femme, ni s’il<span id="easy-footnote-119-31871" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-4-15/#easy-footnote-bottom-119-31871" title=" Par simplicité et courtoisie pour le genre féminin, dans le doute et aucunement par préférence, il est admis que cette entité est de genre masculin."><sup>119</sup></a></span> a une famille.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pour la partie immergée de cette ample horreur, côté personnage on le dit fou de canaris nains, de macarons et de musique sacrée pré-baroque, aussi que totalement paranoïaque, voire pédophage,<span id="easy-footnote-120-31871" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-4-15/#easy-footnote-bottom-120-31871" title=" Ou chronophage, de Chronos, dieu de la mythologie grecque, père de Zeus. Pour conjurer la prophétie de ses parents selon laquelle il allait être détrôné par un de ses propres enfants, il les mange au fur et à mesure que son épouse les met au monde."><sup>120</sup></a></span> dévorant systématiquement la progéniture que ses nombreuses vestales se disputent de lui enfanter, en s’offrant à sa gloire divinoïde. Côté ressources, la porte des hypothèses est grande ouverte: industries d’extorsion, commerce illégal de matières rares, contrôle du marché de l’art, viols d’embargos. On le soupçonne de soutenir en secret le mouvement hacktiviste Anonymous<span id="easy-footnote-121-31871" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-4-15/#easy-footnote-bottom-121-31871" title=" D’aucuns se plaisant à l’idée que ce serait une œuvre des services secrets chinois&amp;#8230;"><sup>121</sup></a></span> et – le comble! – d’avoir initié le mouvement opposé Nominous, qui réunit de par le monde ses nombreux adorateurs et supporteurs. Le tout indémontrable.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pour la partie émergée de la sinistre mascarade, ce que l’organisation offre à l’ovation publique, ce sont des fondations culturelles, de nombreux parrainages sociaux ou scientifiques, des œuvres de charité et des programmes de développement en Afrique, une campagne massive de donations. En réalité, dans nombre de régions, pour de plus en plus de gens, l’ ŒIL est la star qui monte. Son slogan, que l’on retrouve tous azimuts, est ‹Bravo pour les braves!›. Mais ce qui compte vraiment, ce que l’on connaît trop bien, ce sont ses desseins. L’ ŒIL veut faire revenir le vrai âge de glace sur Terre. Il veut aussi se mesurer à Wegener<span id="easy-footnote-122-31871" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-4-15/#easy-footnote-bottom-122-31871" title=" Alfred Lothar Wegener (1880-1930) astronome et climatologue allemand, auteur de la théorie de la dérive des continents."><sup>122</sup></a></span> en recréant Vaalbara.<span id="easy-footnote-123-31871" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-4-15/#easy-footnote-bottom-123-31871" title=" Nom d’un “supercontinent” censé avoir existé il y a environ 3 milliards d’années et réunissant toutes les surfaces émergées."><sup>123</sup></a></span> Enfin et surtout, il veut régner seul sur les sept continents fusionnés et, par la suite, comme le monde ne lui suffit pas, contrôler aussi l’Espace. Pour accomplir son délire, l’ ŒIL s’est assuré deux types d’arguments non négligeables. D’une part, l’arsenal persuasif: allégeance des principaux réseaux d’information et des plus grands centres mondiaux de géo-, bio- et astrophysique avec leurs chefs de file. D’autre part, l’arsenal punitif: un tissu fin de missiles balistiques à têtes nucléaires dispersés dans le monde entier et pilotées en mode furtif depuis deux centres jumeaux relayés en permanence dans l’espace.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le SABRE se doit donc de crever au plus vite cette pieuvrerie de l’ ŒIL – organisation, ressources, réseau et dieu. ∞8 commence par prendre un peu de repos à Essouk, un village du Mali logé à un jour de bus, suivi par un autre de marche de la capitale Bamako. Ordonner les idées, réunir les données, chercher des failles et, avec un peu de chance, bâtir un début de plan d’action. Sur place il trouve des collègues du Mossad israélien, de la CIA américaine, du BND allemand et du MI6 britannique. Une heureuse occasion qui lui permet d’envisager sa stratégie le conduisant d’abord à Maria.<span id="easy-footnote-124-31871" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-4-15/#easy-footnote-bottom-124-31871" title=" Relais de 70 habitants dans le désert Victoria, en l’Australie du Sud, comprenant un magasin, un bistro, un motel, un parking pour caravanes, une piscine et un atelier."><sup>124</sup></a></span> C’est là qu’après moult efforts, il réussit à dénicher et finalement gagner la confiance de la première capacité mondiale en sciences de la terre. Reclus dans sa roulotte, affaibli, laconique, le savant est incapable de se rappeler depuis quand a-t-il coupé tout contact avec le monde extérieur. Sur les parois, des images lumineuses de ce qui est sans doute sa famille laissent penser qu’il est victime d’un terrible chantage. Alternant patience et insistance, son visiteur le persuade finalement de s’ouvrir.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Vous savez, même l’esprit le plus tordu, le plus dérangé ne… ne peut échafauder un tel truc. Pour en arriver là, il faut… une composante satanique… j’en suis persuadé. Ils sont malades… malades… Oh, mon Dieu…» Il chuchote presque, par petites phrases, s’interrompt souvent, essoufflé, hésitant, comme s’il veut mettre en place sa pensée. «Je n’ai plus… plus personne… ils m’ont tout pris… tout… c’est comme… comme si je n’existe plus… vous pouvez comprendre ça, monsieur?… pouvez vous?… mort-vivant?» En fait le professeur n’est pas censé de savoir que ∞8 a zéro mal à saisir cela, parce que lui-même est dans un sursis continu et que dès comme lui, il en a déjà croisé. «Je peux.» Le professeur le regarde sceptique, soupire doucement. «Mais on n’y peut rien… ils ont tous les moyens… vous savez? En plus ils ont toute ma famille… toute… dans ces conditions… que voulez vous faire?» Il dévisage son interlocuteur d’un air abasourdi. Air malin: «Les détruire. Pour ça, j’ai besoin de vous.» Ahuri, le prof se tait et pour la première fois son visage prostré se détend un peu.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Il me faut trois choses: l’agenda de l’institut avec la liste des collaborateurs et des contacts dans le métier, m’expliquer comment, techniquement parlant, cette chose pense pouvoir mener sa petite besogne, à savoir ressources, méthodes, chronologie, coûts, et enfin me faire des expériences grandeur réduite en milieu ouvert, prouvant que tout cela est effectivement réalisable à grande échelle. Pour l’instant, c’est à peu près ça. Pouvez vous le faire?» L’homme sourit à peine. «Et bien plus encore, cher ami… je sais, ce n’est pas ton domaine… c’est normal que… tu sois un peu perdu… cela dit, n’oublies pas à qui tu parles… je suis bien mort-vivant, mais vivant quand même…». «Ouf! Parfait.» S’installent alors des jours d’intenses dissertations, car au début le savant ne sait non plus à qui il parle. De colloques, ces débats passent donc en échanges nourris. Une semaine après, l’acteur a bien avancé dans ses plans. Il remercie son hôte, transmet illico au Service à °∑8Ω°∂ƒ¬¢<span id="easy-footnote-125-31871" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-4-15/#easy-footnote-bottom-125-31871" title=" Nom de code."><sup>125</sup></a></span> les instructions pour le sauvetage du savant, embrasse en vitesse la caissière du supermarché qui a pu lui offrir quelques bons moments et s’en va droit au CERN<span id="easy-footnote-126-31871" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-4-15/#easy-footnote-bottom-126-31871" title=" Conseil Européen pour la Recherche Nucléaire: plus important organisme mondial dédié à la physique des particules."><sup>126</sup></a></span>.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Blanche-Beige</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Genève, rive droite, Hôtel Kempinski. «Bienvenue monsieur. Ou plutôt… bien revenue!», sourit à la réception un visage agréablement entraîné. «Bonjour. Vous êtes nouveau…» «Six semaines, monsieur». «Je vois. Odile?» Visage poliment déçu: «Je suis navré, monsieur, elle a congé aujourd’hui.» «Ah.» «Souhaitez-vous vous installer, monsieur?» «Bien sûr.» «Souhaiteriez-vous la suite exécutive comme d’habitude? Elle est libre.» «Merci». Etrange personnage, étranges manières. Enfin, un cocktail colonel au bar FloorTwo pour se rafraîchir et bien se fixer les idées. «Et un cappuccino.» «Tout à fait, monsieur.» «Pardon, et un verre d’eau glacée. Avec une fine tranche de citron vert.» «Certainement monsieur, cela va de soi.» «Merci.» (“Genève, ça reste Genève…”) Et il se laisse séduire par l’hospitalité du canapé en alcantara mauve. En plus, droit devant, le fameux jet d’eau joue les couleurs d’un magnifique éclairage pastel. Entre ordonner des idées et s’assoupir un instant, le choix est difficile. Ça peut attendre ce soir, ou demain matin… «Le cocktail de monsieur.» «Ah, oui, merci, merci…» «Service, monsieur.» (“Bon, au travail. Je disais donc…Tiens, pourquoi elle me regarde, celle-là?!”) ‘Celle-là’, on dirait BB, Blanche-Beige dans sa première jeunesse: teint blanc éclatant, joues pourpre, crinière frisée d’ébène, la bouche – deux tomates-cerise, formes à réveiller un eunuque et des yeux laser qui le perforent d’une lumière noire. (“C’est pas pos…”) Il se ressaisit et feint rejoindre distraitement ses idées sur fond de jet d’eau pastel. Las: en dépit de tout effort, l’énergie des lasers étant plus intense que celle exigée pour la structuration de son plan, d’un air vaguement amusé il finit par lever légèrement le verre. La panthère des neiges sourit. La suite se déduit aisément.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Son mari, un commerçant oriental respecté, est ici pour rencontrer de nouveaux clients. À cet instant-même, il est en réunion à l’hôtel des Bergues, et ce soir ils sont invités pour un dîner d’affaires à… Sourire un brin gêné: elle a oublié l’endroit. (“Joli accent…”) Étant pour la première fois de passage, elle s’ennuie un peu. (“Le planning peut clairement attendre…”) Une petite promenade le long de la rue du Rhône ça irait? Bien volontiers. Et c’est parti. Cependant, sous de tels auspices, deux adultes dans la fleur de l’âge et normalement constitués ne cherchent ni à profiter d’une mousse au chocolat chez Auer, ni guigner dans les vitrines de Bucherer, non plus s’offrir – selon les possibilités – quelques autres petites gâteries. La promenade fait donc une boucle et se finalise très logiquement pendant un certain temps au Kempinski, sous le plumard aérien de la suite exécutive de notre espion.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Si c’était d’après lui, le fichu planning pourrait bien attendre jusqu’au matin. Mais pas pour elle, dîner oblige. Elle doit se sauver, et vite, il se fait déjà tard. Objectif: salle de bains pour une remise en état. Pour ∞8, c’est le moment idéal d’un <em>pure malt</em><span id="easy-footnote-127-31871" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-4-15/#easy-footnote-bottom-127-31871" title=" Un whisky composé d’un mélange de boissons issues de plusieurs distilleries."><sup>127</sup></a></span> et d’un Perfecto<span id="easy-footnote-128-31871" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-4-15/#easy-footnote-bottom-128-31871" title=" Petit format de cigare."><sup>128</sup></a></span> sur le balcon. La vue est somptueuse. L’eau apaise et la superbe de la montagne inspire. Avec ce mélange, soutenu par les volutes de fumée, les idées commencent peu à peu à se mettre en ordre. Au point de s’en perdre dedans… Soudain: le Perfecto est déjà à moitié!… (“Mais qu’est-ce qu’elle fa…”) Pirouette, retour dans la chambre et… glissade de dauphin sous la table pour éviter les balles qui se logent dans le rideau encore tremblant, dans le mur, puis celle qui explose le vase Daume-Nancy posé par terre pour la circonstance. De là, saut de mangouste pour attraper une jambe et faucher la Blanche-Beige orientale. Pari avorté devant le nuage brûlant et asphyxiant qui l’enveloppe. Lorsqu’il retrouva ses esprits quelques… secondes?… minutes?… plus tard, Blanche-Beige avait disparu. «Mon cher Jacques, difficile d’aligner plus d’imbécillité en si peu de temps, Prince-Barbant a eu raison de l’emporter avec lui!», se lança-t-il rageant. Un rapide contrôle à l’hôtel des Bergues confirme ses doutes: aucune trace de réservation ce jour-là par un commerçant oriental. À présent il peut au moins aborder comme il faut son planning. Sauf que, perdu sous un guéridon au coin de la chambre, un portefeuille Effrontée<span id="easy-footnote-129-31871" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-4-15/#easy-footnote-bottom-129-31871" title=" Nom d’un produit de la maison française de maroquinerie Longchamp."><sup>129</sup></a></span> améthyste l’intrigue. À l’intérieur, parmi diverses affaires usuelles tout aussi petites qu’insignifiantes, quelques cartes de crédit aux noms imprononçables, un couteau pliant Perceval T45 (“Tiens!…”), deux cartes de visite de son ‘mari’, manifestement sans le moindre&nbsp; intérêt, il découvre un étrange badge électronique juste marqué du signe &nbsp; &nbsp; &nbsp; . «Aaa, eh bien voilà enfin notre Prince-Barbant!».</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le CERN est un des rares hauts-lieux du monde des sciences à ne pas encore être tombé dans le sinistre giron de l’ŒIL. ∞8, soi-disant (et pour l’occasion) envoyé spécial du ministère de l’air, consulte les chercheurs, examine différentes méthodes avec les ingénieurs, soupèse les possibilités pratiques avec les analystes. Soudain, un doute: une jeune et superbe scientifique est un peu trop mêlée à ces entretiens, même lorsque son avis n’est pas utile. Mais le temps manque et l’envoyé poursuit les pourparlers au pas de charge. Sa stratégie semble se confirmer et, le plus important, il apprend que sa prochaine étape ne peut être ailleurs qu’à Bulgan<span id="easy-footnote-130-31871" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-4-15/#easy-footnote-bottom-130-31871" title=" Petite ville située au nord du pays, à environ 120 km de la frontière avec la Russie."><sup>130</sup></a></span>, en Mongolie. Et il doit vite s’estomper dans la nature, car ce n’est que sa vigilance 24/7 qui le sauve du guet-apens tendu par deux employés du 5 étoiles.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[…][…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le CERN est un des rares hauts-lieux du monde des sciences à ne pas encore être tombé dans le sinistre giron de l’ŒIL. ∞8, soi-disant (et pour l’occasion) envoyé spécial du ministère de l’air, consulte les chercheurs, examine différentes méthodes avec les ingénieurs, soupèse les possibilités pratiques avec les analystes. Soudain, un doute: une jeune et superbe scientifique est un peu trop mêlée à ces entretiens, même lorsque son avis n’est pas utile. Mais le temps manque et l’envoyé poursuit les pourparlers au pas de charge. Sa stratégie semble se confirmer et, le plus important, il apprend que sa prochaine étape ne peut être ailleurs qu’à Bulgan<span id="easy-footnote-131-31871" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-4-15/#easy-footnote-bottom-131-31871" title=" Petite ville située au nord du pays, à environ 120 km de la frontière avec la Russie."><sup>131</sup></a></span>, en Mongolie. Et il doit vite s’estomper dans la nature, car ce n’est que sa vigilance 24/7 qui le sauve du guet-apens tendu par deux employés du 5 étoiles.</p>
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		<title>L’ŒIL et le SABRE (3/15)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[RaduRo10]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 29 Sep 2024 06:50:04 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Le temps de plusieurs whiskys, les révélations du justicier remontent au plus haut niveau de l’État. Une réunion du cabinet est organisée en fin d’après-midi.[…]</p>
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<p class="wp-block-paragraph"><br><strong>Reclus sur l’île aux Ours</strong><span id="easy-footnote-131-31866" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-3-15/#easy-footnote-bottom-131-31866" title=" Île norvégienne située dans la partie occidentale de la mer de Barents, dans l’archipel du Svalbard."><sup>131</sup></a></span></p>



<p class="wp-block-paragraph">Le temps de plusieurs whiskys, les révélations du justicier remontent au plus haut niveau de l’État. Une réunion du cabinet est organisée en fin d’après-midi. On rembobine le film des événements, on réécoute son témoignage, on retrace le parcours de la poursuite, on refait les calculs et les comptes, on repense la stratégie et on se replace. À minuit passé, la nouvelle position officielle du gouvernement est entérinée. Il n’en reste pas moins que l’auteur – direct ou indirect – du forfait s’en tire avec un blâme sévère. Tous comptes faits, le prix à payer par le pays reste très lourd, que ce soit en termes d’image, de crédibilité ou de relations internationales. Le mal est fait, il est profond et vraisemblablement durable. Dans le langage euphémique de tous les jours il est courant d’appeler cela «trouver un bouc émissaire»: le lendemain, l’homme reçoit ordre rien que de s’effacer pendant quelque temps, garder profil bas, déposer arsenal et plaque.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les mois passent. L’affaire s’émousse, puis tombe dans l’oubli collectif à l’heure où une menace d’une autre envergure et d’une autre complexité se précise. Dans sa retraite sur l’île aux Ours, le protagoniste de l’aventure milanaise ronge son frein. Par quelques informateurs internes restés fidèles, il est au courant des difficultés rencontrées par son département à trouver une solution définitive adéquate. Son heure est venue se dit-il, et retournant impromptu au travail, le revoilà assis devant son chef. «Je vous croyais à l’abri.» «J’y ressors.» «Puis-je savoir pourquoi? On ne vous a pas autorisé.» «Je sais bien…» «…» «…mais vous savez aussi que je suis l’homme de la situation.» «…» Silence. «Situation?» Le “retraité” sourit et dessine une forme dans l’air avec l’index. «!!!» Silence. Ses lèvres miment un mot. «Vous n’êtes pas sérieux… Après tout ce qui s’est pas…» Sur quoi les nerfs lâchent un peu. «Eh bien qu’est-ce qui s’est passé, qu’est-ce qui s’est passé? Je vais vous dire, moi, ce qui s’est passé. Depuis des mois je suis comme mort, traité comme si j’étais pestiféré, volatilisé. Je vis reclus, surveillé par des pingouins et des phoques. Et pourquoi? Parce que j’encaisse à tort une espèce de punition à ce qu’on m’a dit, d’accord?» «…» «Ce n’est pas une première pour le département – et pour vous même en passant – de défiler avec les lauriers d’opérations que je mène et conclus pratiquement seul. Voilà ce qui se passe.» «Écoutez, il.…» «Je n’ai pas terminé. Donc pour revenir, dans ce cas vous savez trop bien que vous n’avez point d’éléments capables de liquider une telle affaire qui a toutes les chances de nous péter à tous et bientôt à la gueule, correct?» «…» «Évidemment, à moins que vous n’ayez trouvé hier matin votre <em>rara avis</em>,<span id="easy-footnote-132-31866" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-3-15/#easy-footnote-bottom-132-31866" title=" Oiseau rare (lat.)"><sup>132</sup></a></span> pendant que je me les gelais et j’alimentais les mouettes. J’ai fini.» «Écoutez, il n’est pas question de reprendre du service… pour l’instant… enfin, pour un certain temps encore… D’ailleurs je viens justement d’en parler au directeur, on a aussi évoqué votre cas, c’est non… c’est sans appel… on verra… on trouvera une solution.» Silence encore. Sans crier gare, le reclus se lève pour sortir. «Où allez vous comme ça?!» L’autre, de dos: «Prendre une douche.» Et il sort.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Au fait, ce ne sont pas tant les soins du corps qui le préoccupent. Il passe au stade du forcing et se fait éconduire partout: «le Premier ministre est en voyage privé avec des hommes d’affaires», «le Secrétaire à la Défense a eu un léger malaise, il récupère», le Secrétaire adjoint vient d’être remplacé, donc inutile de s’énerver avec le nouveau, qui forcément doit tomber des nues, «le Conseiller à la Sécurité est en conférence prolongée avec ses homologues», «le Ministre de l’Intérieur et le Directeur des services de renseignements assistent aux manœuvres conjointes de leurs troupes», et enfin «le Chef des opérations spéciales est indisponible, il est très, très occupé, désolée».</p>



<p class="wp-block-paragraph">On n’est pas de la dernière pluie lorsqu’on pratique dans un tel domaine, à fortiori si l’on compte une certaine ancienneté. À quelques centaines de mètres seulement du lieu de travail, se trouve ce qu’il appelle la caverne d’Ali Baba, qu’il a minutieusement créée avec le temps. Cet antre nébuleux n’est pas seulement un dépôt qui recueille tout ce que l’on peut imaginer en termes de matériel de surveillance, de désinformation, d’interception, d’armement tactique, de leurres, etc. Il fonctionne surtout comme point de rassemblement pour une poignée de clandestins irréductibles: le meilleur faussaire du pays est le boulanger du coin, le spécialiste en cryptographie tient une galerie d’art, l’armurier est un retraité, ancien préposé aux impôts, l’homme des communications est en réalité une femme, pharmacienne diplômée. Si chacun est disponible, leur réunion a lieu généralement sous l’heure. C’est le cas. Il en faut encore quarante-huit à l’équipe pour obtenir la totalité de l’attirail nécessaire. Quand au topo de l’affaire et au contact avec la base, les informateurs loyaux s’en chargent, comme à l’habitude.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Au-delà des légendes et des frivolités folkloriques, n’importe quel espion reste toujours un homme, d’une constitution physique et psychique certes plus poussée, plus solide, mais un homme quand même, avec ses points forts et ses faiblesses, ses qualités et ses défauts. Peut-être aussi, dans une moindre mesure, avec ses aspirations, ses remords, ses incertitudes. Et en tous les cas son passé qui, dans des moments comme celui-ci, revient. Avant de se lancer, pour un bref moment l’espion est juste un homme ordinaire. Retour en arrière.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><br><strong>Devenir ∞8</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Tout a commencé le jour où les Blonde – papa Ami et maman Ima – déjà comblés, ont vécu un nouvel instant d’émotion lorsqu’ils ont pu s’assurer que la chevelure de leur Jacques chéri allait rester à jamais blonde. Et blond, joyeux et vivace – quoiqu’assez retenu – le petit resta son enfance durant. Hélas! alors que le garçon quittait le bas âge, les parents furent emportés en un éclair par le tsunami ‘Alice’ sur la plage de l’Algue Rêche au Chili. Ce fut finalement le vieil oncle Charles – ancien légionnaire, homme à tout avoir fait, renfermé et dur à cuire – qui façonna son éducation beaucoup plus que l’école.</p>



<p class="wp-block-paragraph">De collèges en internats et en universités, Jacques Blonde arriva au Portugal puis en Suède, où il se forma aux sciences de la vie avec comme à côté une maîtrise en latin-grec. C’était à présent un jeune homme charmant et stylé, pince sans rire cultivé, avec – c’est vrai – un certain faible pour les jupons, mais particulièrement déterminé. À l’opposé de W, un type plat, sec, carré, sorti droit de l’Académie de police, qui le remarqua lors d’une cosmopolite soirée portes ouvertes organisée par les anciens étudiants de Göteborg. Cet inhabituel voisinage de contraires fut clairement fertile puisqu’à peine un mois après Jacques était officiellement reçu au SABRE.<span id="easy-footnote-133-31866" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-3-15/#easy-footnote-bottom-133-31866" title=" Service Anonyme de Brouillage, de Reconnaissance et d’Espionnage (le Service)."><sup>133</sup></a></span> Dès lors, tout s’enchaîna: yoga, danse, cryptage, arts martiaux, hébreux, chinois, hindou, arabe, espagnol, russe, finances, tir, procédés d’anamorphose et de survie en milieu hostile, gastronomie, pilotage, anthropologie, histoire, jeux, parapsychologie, anatomie. Il brillait en tout. Un an plus tard il était prêt pour sa carrière d’exception.&nbsp;</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le Service était omniprésent et inexistant, sorte d’abstraction ubique. C’était juste une entité. Son simple nom était craint. Structure, moyens, histoire – mystère! Aussi bien pour W, son présumé chef, que pour ses membres. Que dire alors du public?… Le rituel de communication était inflexible et inviolable. Il n’existait qu’une finalité certaine, absolue: le salut de la patrie et – par extension – de l’humanité. Au Service, on n’avait pas de famille, on n’était pas marié&nbsp; mais on était bien payé et d’habitude on disparaissait assez vite dans l’inconnu, car entre putsch téléguidés, fous internationaux liquidés et structures occultes détruites, le pronostic vital – souvent engagé – des “acteurs”<span id="easy-footnote-134-31866" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-3-15/#easy-footnote-bottom-134-31866" title=" Appellation officielle des membres actifs du Service, en mission (sur le terrain)."><sup>134</sup></a></span> se transformait la plupart du temps en éloge funèbre. Pour le choix des méthodes et pour atteindre ses buts, le Service disposait d’une liberté d’appréciation et d’action totale, comme d’ailleurs chacun de ses membres, au bénéfice permanent d’un permis de tuer. Une opération achevée supposait impérativement un objectif atteint à cent pour cent et aucune limite de temps, de coût ou de toute autre nature ne pouvait faire obstacle à cet implacable diktat.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Au sortir de son année de préparation, Jacques était un homme de vingt-cinq ans métamorphosé, excepté son humour cru, resté intact. La preuve: lors de la cérémonie finale qui avait eu lieu dans la cour d’honneur du centre de formation, à l’instant solennel où il venait de recevoir de W son Glock 17<span id="easy-footnote-135-31866" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-3-15/#easy-footnote-bottom-135-31866" title=" Pistolet semi-automatique autrichien."><sup>135</sup></a></span> fabrication spéciale en téflon-titane, une grosse mouche insolente se promenait sur le bord d’un verre de vin de la table de collation. La suite fait partie de la légende du Service: intrigué, le temps d’éclaircir sa voix, Jacques se retourna, chargea, visa à 30 m et la balle scia les ailes de l’insecte. Sur ce point les avis divergent, car certains jurent l’avoir vu suivre attentivement du regard la trajectoire du projectile se perdre dans la forêt voisine, pour se retourner ensuite vers un W interdit, cligner et lui souffler d’un air entendu «C’était rien que pour vos yeux, colonel.». Une chose est sûre: son geste accompli, il s’inclina à peine vers les membres de la commission et vers ses collègues, traversa calmement le jardin dans un silence mortuaire, l’air un rien amusé leva de la table dressée pour le banquet l’objet honteusement souillé par l’infecte diptère, nettoya méticuleusement son bord, remplit le verre et s’adressant à l’assemblée pétrifiée, toasta avec un fin sourire: «Elle mourra certainement un autre jour. Tchin». Grandiose.</p>



<p class="wp-block-paragraph">De son père, Jacques avait gardé l’air toujours parfait, neutre, posé et racé dans ses complets et smokings parisiens. Du vieux Charles, ça avait été le goût des Coronas<span id="easy-footnote-136-31866" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-3-15/#easy-footnote-bottom-136-31866" title=" Format courant de cigare."><sup>136</sup></a></span> cubains, du rhum haïtien et du thé noir, ce qui n’était pas pour nuire à une impeccable image d’ensemble. Ses études finies <em>summa cum laude</em>,<span id="easy-footnote-137-31866" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-3-15/#easy-footnote-bottom-137-31866" title=" Mention honorifique signifiant avec la plus haute (ou grande) distinction (lat.)."><sup>137</sup></a></span> et au vu de la foi témoignée dans sa future profession, Jacques reçu directement le grade de capitaine et surtout le matricule ∞8, qui résumait tous les attributs de ses génome et cybome,<span id="easy-footnote-138-31866" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-3-15/#easy-footnote-bottom-138-31866" title=" Bagage cybernétique conçu pour un rapport mutuel avec celui inné de l’individu."><sup>138</sup></a></span> réunis à l’école dans le nanoprocesseur 256 bit de 12 GHz et 64 TB planté au bas de sa nuque pour un contact bilatéral permanent et complet avec le Service. Dès lors, son nom, bientôt mythe, devînt ∞8. Sa mutation allait cependant au delà de ce gadget. Pendant sa formation, l’acteur ∞8 avait suivi un programme soutenu de densification corporelle et mentale. Résultat: squelette quasi incassable, masse musculaire endurcie, circulation sanguine accélérée, acuité intensifiée et mécanismes cérébraux réorganisés en flux continus.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ses performances mesurées à l’issue de cette formation sont restée depuis inégalées: résistance à la compression de 1 kN/cm<sup>2</sup>, vitesse de déplacement de 60 km/h sur terre et de 18 km/h dans l’eau, force de traction-propulsion de 350 kN, vitesse de calcul de 2 Pflop/s, nullité auditive de 0.001 dB (soit à partir de 100 m, imperception du son émis par l’impact d’une bille d’acier de 10 gr lâchée depuis une hauteur de 1 m sur une plaque de verre), sensibilité visuelle de 10-15 (soit la vision d’un corps noir de 1 mm de diamètre éclairé par une source de 1 lumen se déplaçant à 100 km/h sur un fond noir à une distance de 100 m) et, peut-être la plus importante de toutes, capacité d’émission d’un flux ondulatoire méta-perceptif (entraînant une déformation cognitive contrôlée du milieu) de 10 T pendant 50 ms sur un rayon de 10 m. S’il n’était pas encore le parfait surhomme, il n’en était pas très loin non plus.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Son portrait resterait toutefois incomplet sans évoquer quelques merveilles de O, le «professeur Tournesol» du SABRE: canons plasma dans les index dirigés par le cortex, stylets dans les coudes, moteurs-fusées dans les fessiers, le tout en carbone; chronographe avec compteur Geiger plus réserve d’oxygène; stylo à rayons X et IR; sans oublier la Hispano-Suiza HS21<span id="easy-footnote-139-31866" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-3-15/#easy-footnote-bottom-139-31866" title=" Célèbre marque espagnole d’automobiles exclusives."><sup>139</sup></a></span> amphibie de 4000 ch avec mortiers à obus inductifs perforants, ailes rétractables et blindage polymère.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La première mission, ∞8 dût la repousser de plusieurs jours, le temps de se rendre au chevet de son cher oncle agonisant, pour participer à son dernier combat. Désormais il était bien seul et à jamais, si l’on ignore toutes les demoiselles, secrétaires ou top-modèles sans arrêt séduites et abandonnées par cet espion qui aimait court et vite. Déjà une déformation professionnelle, probablement. Sans doute.</p>



<p class="wp-block-paragraph">De retour au travail, le jeune homme élimina le souci majeur du MORPION.<span id="easy-footnote-140-31866" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-3-15/#easy-footnote-bottom-140-31866" title=" Abréviation de MORt aux esPIONs›, réseau criminel, subversif et ultra-secret."><sup>140</sup></a></span> Au rythme assidu de cinq à six missions par an, son emploi du temps était devenu drôlement dense, et son carnet d’adresses de plus en plus fourni. Parfois, une affaire entraînait ou&nbsp; menait à une autre, de sorte qu’en quelques années il était arrivé à connaître (en tous les cas de nom ou de notoriété, si ce n’est de vue, voire de plus près encore) toute la fine fleur de la pègre mondiale. Dans la plupart des cas, l’inverse était bien sûr valable. Il faut aussi savoir que l’homme a toujours été talonné par la chance. Sûrement plus que nombre de ses collègues – ∂9, ∆7, Ω88, π6, ∑√4, la liste est longue; tous formés à l’identique, et pourtant tous des DAC<span id="easy-footnote-141-31866" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-3-15/#easy-footnote-bottom-141-31866" title=" Disparu au combat."><sup>141</sup></a></span> avant l’heure. Comme la relève tardait, il fut de plus en plus sollicité, ce qui bien sûr ne manqua pas de mener à des ratés. Pas qu’une mission était bâclée, c’eut été insensé, c’est-à-dire impossible, seulement la solution demandait plus de temps, et parfois il fallait s’y prendre à nouveau.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Plein d’histoires circulent sur lui, au point qu’il est impossible de séparer le vrai de la fiction, de situer le nombre de combats menés, rapprochés ou non, celui des tentatives d’assassinat déjouées, l’étendue de l’hécatombe qu’il traînait derrière, le compte des aventures gracieuses… Au fil des actions on le crut mort, altéré par la transgenèse, retiré chez les Kirghizes du Pamir ou purement inexistant. C’est par ses exploits solitaires que les gens se souvenaient de lui: libération d’Oslo, nettoyage des infiltrés martiens, paix au Proche-Orient, fin des cartels. Pourtant, la plus incroyable opération reste sans doute celle qui suit. Par conséquent, retour au «retraité» récalcitrant.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[…][…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">Plein d’histoires circulent sur lui, au point qu’il est impossible de séparer le vrai de la fiction, de situer le nombre de combats menés, rapprochés ou non, celui des tentatives d’assassinat déjouées, l’étendue de l’hécatombe qu’il traînait derrière, le compte des aventures gracieuses… Au fil des actions on le crut mort, altéré par la transgenèse, retiré chez les Kirghizes du Pamir ou purement inexistant. C’est par ses exploits solitaires que les gens se souvenaient de lui: libération d’Oslo, nettoyage des infiltrés martiens, paix au Proche-Orient, fin des cartels. Pourtant, la plus incroyable opération reste sans doute celle qui suit. Par conséquent, retour au «retraité» récalcitrant.</p>
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		<title>L’ŒIL et le SABRE (2/15)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[RaduRo10]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 08 Sep 2024 06:11:17 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Prise en chasse, la Mowag est moins lourdaude qu’elle en a l’air. L’avantage considérable de sa masse multipliée par la vitesse fait qu’à cette heure les embouteillages de Milan lui importent peu: pour cette Eagle I […]</p>
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<p class="wp-block-paragraph"><strong>Pagani C12 Zonda</strong><span id="easy-footnote-142-31860" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-2-15/#easy-footnote-bottom-142-31860" title=" Marque italienne d’automobiles exclusives."><sup>142</sup></a></span><strong> contre Mowag Eagle I</strong><span id="easy-footnote-143-31860" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-2-15/#easy-footnote-bottom-143-31860" title=" Marque suisse de véhicules militaires."><sup>143</sup></a></span></p>



<p class="wp-block-paragraph">Prise en chasse, la Mowag est moins lourdaude qu’elle en a l’air. L’avantage considérable de sa masse multipliée par la vitesse fait qu’à cette heure les embouteillages de Milan lui importent peu: pour cette Eagle I, les rues et les trottoirs sont vides, ou plutôt sont comme vides. À 100 km/h, la cinq tonnes d’acier blindé devient une boule de curling qui bute, gicle, brise et broie tout ce qu’elle rencontre, mobile ou immobile. La canaille derrière le volant carbure à l’adrénaline, tandis qu’à ses côtés un complice arrose avec son M16 par les cassures de la vitre arrière. Les deux grosses Aprilia<span id="easy-footnote-144-31860" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-2-15/#easy-footnote-bottom-144-31860" title=" Marque italienne de motocyclettes."><sup>144</sup></a></span> d’escorte complètent le feu d’artifices par des rétro tirs commandés au guidon. En revanche, pour la C12 Zonda à neuf cent mille euros qui les poursuit, slalomer à travers la jonchée de débris que sème le monstre mécanique est plus compliqué, mais elle se rattrape avec des pointes à 180 km/h. Sept véhicules des autorités font de leur mieux pour fermer ce vif cortège. Le jackpot se compose des terrasses de restaurants sur la via Dante, la fontaine Piermarini, une borne hydrante de la piazza Velasca, la statue de Marc-Aurèle, les arbres de la via Santa Sofia, les vitrines des galeries Victor Emmanuel II, la statue de saint François d’Assise, une autre borne sur le corso Europa et un certain nombre de piétons, vélos, scooters, voitures, kiosques, poteaux, étalages, gradins et barrières. Dommages collatéraux: trois voitures Alfa Roméo des carabiniers explosées, un fourgon Fiat Ducato des vigiles renversée, deux voitures Subaru de la police démolies, auxquelles il convient d’ajouter les deux Aprilia envolées comme des artésiennes. Victimes collatérales: neuf.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le rodéo du blindé se termine dans l’étang de sa mission diplomatique après avoir percé en dernier l’enceinte électrifiée du jardin qui cerne le bâtiment. La supercar suit quelques instants après et s’incruste en son dos dans un coûteux fracas. Inutiles, les sentinelles pomponnées décampent. En dépit des chocs, les deux plus un occupants des bolides s’en sortent tant bien que mal, sauf qu’un peu secoués. Débute une partie de cache-cache agrémentée par un feu nourri à travers arbustes et buissons taillés à la française. Le complice mitrailleur est le premier à toucher le sol, touché au front. Très vite, la sécurité de l’ambassade se joint à la partie, et sous les projecteurs qui balayent l’endroit on remarque même un lance-roquettes. Mieux vaut tard que jamais, arrive la dernière Subaru, cependant les policiers qui l’occupent se tiennent à bonne distance, conformément au principe d’inviolabilité du territoire. Ci et là dans le quartier, on aperçoit des explosions, probablement dues au gaz, puis des sirènes, des cris et des appels au calme. Une régie mobile de la Rette-Quattro s’arrête derrière la Subaru. D’autres postes de télévision suivent.</p>



<p class="wp-block-paragraph">À priori, seul contre une douzaine, le combat est inégal. Les tirs sont nourris, pourtant la situation tend à s’équilibrer, les extra dont l’ambassadeur a choisi de s’entourer ne ressemblant pas à des virtuoses dans la maîtrise des armes à feu. Le fait est qu’ils tombent l’un après l’autre, comme foudroyés par une grosse tapette à mouches. Reste que le lance-roquettes est toujours actif. Preuve: un premier tir maladroit embrase le troisième étage de l’immeuble locatif situé vis-à-vis. Dans l’intervalle, tapis sous un thuya, le truand de la Mowag s’emploie à canarder de plus belle son rival de la Pagani. Et il vise bien, lui: une fois la cuisse, une fois l’épaule gauche. Puis les coups cessent. On dirait qu’il n’y a plus âme qui vive. Le déluge de feu ayant mis hors service sept projecteurs sur huit, l’endroit est mal éclairé. Un silence pesant et durable s’installe. La nuit descend, l’air est plat et l’on entend seulement un léger frémissement de l’herbe. Puis de nouveau rien. Les policiers s’interrogent: «Lieutenant, qu’est-ce qu’on fait? Chef?» «Rien. On ne fait rien. La boucle. On attend.» «Oui chef, à vos ordres lieu…» Un éclair métallique déchire l’obscurité et un hurlement de bête égorgée brise le silence. Affalée sous le thuya, la canaille râle. Le projecteur lèche le coin, juste assez pour faire apparaître une ombre accroupie qui se jette à terre. Cette fois il est près, en ligne de mire, le lance-roquette ne saurait le rater. En tout cas, le projectile ne rate pas l’aile droite de l’ambassade, ce qui envoie une partie des employés de la mission à l’hôpital et une autre partie pour huit mois à l’hôtel, le temps de rebâtir la partie démolie.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Enjeu: la paix mondiale</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">La bavure, son écho et ses conséquences sont énormes. L’incident diplomatique est extrêmement grave. On parle de <em>casus belli</em>.<span id="easy-footnote-145-31860" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-2-15/#easy-footnote-bottom-145-31860" title=" Occasion ou situation de guerre (lat.); acte de nature à déclencher des hostilités entre deux États."><sup>145</sup></a></span> En tant que pays hôte, l’Italie est sur la sellette pour la gestion de l’affaire. Le Vatican et l’Autriche interviennent. Les pourparlers et conférences se suivent et se ressemblent, la nervosité générale baisse d’un cran, mais une tension palpable subsiste. Fait gênant, l’auteur du forfait est aux abonnés absents. Pire: son cadavre aussi, donc pas moyen de l’interroger – voire de l’autopsier – pour avoir une seconde version des faits, car n’ayant pas pris directement part aux événement, celle de la police locale est irrecevable. C’est l’impasse. Les autorités victimes du ravage sont inflexibles. En face, le gouvernement ayant commandité l’intervention est pris en tenaille entre, d’une part, l’opposition déchaînée qui crie au scandale, l’affuble de tous les noms d’animaux – pigeons, ânes, bécasses – et profitant du climat, envisage d’enquêter sur de possibles financements et liaisons louches et d’autre part une opinion publique indigène qui salue l’exploit et soutient la majorité dans les sondages pré-électoraux. En toile de fond, la voix ambiguë et contrastée de la communauté internationale, orchestrée par les différents trusts de presse. Du Premier ministre en passant par le Secrétaire adjoint à la défense, le Conseiller à la sécurité nationale, le Directeur des services de renseignements et jusqu’au Chef des opérations spéciales, tous les hauts responsables de l’administration touchés de près ou de loin par cette affaire sont sur le qui vive.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Entre temps, le principal intéressé, bien vivant – car miraculeusement épargné par l’imprécision du tireur de roquettes – se remet anonymement de ses deux blessures à l’hôpital de Davos, en Suisse. En même temps, il s’assure la compagnie galante de l’infirmière de nuit. Un mois après l’incident, il regagne son lieu de travail. Costume Prince de Galles, cravate Hermès, chemise Huntsman en satin bleu lagune, borsalino, manteau Dunhill à doublure pourpre, chaussures Louboutin noires, le tout sur fond d’un léger sourire désinvolte – ce matin-là il est fidèle à lui même, si ce n’est qu’il boîte légèrement: la blessure à la cuisse lui fait encore mal. La consternation est générale, au point qu’une demi heure après il est appelé devant son chef direct.&nbsp;</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Bien remis? En forme?» «Il y a mieux, mais ça va, je vous remercie.» Silence. «Franchement, vous savez? j’ai beau avoir quelque peine à me retenir, j’avoue être curieux de savoir ce que vous me sortirez cette fois.» «Je ne suis pas sûr de comprendre.» «Vraiment!» «Positif. L’opération Foudre a été une mission des plus délicates. Accomplie. Pour vous, c’est un succès. Que voulez vous dire?» Le chef cherche ses mots. «C’est juste, je vous l’accorde, attendez… (il saisit le rapport de l’opération) voilà, vingt-sept tués, soixante-quatre blessés, dix-huit véhicules divers détruits, dont un autocar avec des touristes japon…» «Pardon? De quoi par…» «…vous permettez? je disais un autocar japonais, huit immeubles endommagés, avec un nombre encore indéterminé de commerces provisoirement fermés, l’eau potable arrêtée plusieurs jours… oui, trois jours, sur un quart de la ville, deux conduites de gaz volatilisées, cinq incendies…» «Non, mais… monsieur…» «…je peux continuer?…» Debout, le chef est hors de lui. Il commence à débiter de plus en plus vite. «…je disais donc cinq incendies, des monuments, des postes de transformation, du mobilier urbain, arbres, luminaires, fontaines, parcs, places de jeux, câbles aériens… dois-je poursuivre?» «…» «C’est ce qui en fait un beau succès, n’est-ce pas?» «…» «Ah, excusez-moi, j’allais oublier! Oh, quelle gourde, bien sûr: une ambassade mise à terre, trois de ses fonctionnaires – dont l’attaché culturel – estropiés, et neuf membres du personnel annexe explosés, les relations diplomatiques gelées et on attend la déclaration de guerre. Oui, bon, j’en passe et des meilleures: je ne sais pas si vous êtes au courant, depuis des semaines ce succès est à la une des journaux, il passe régulièrement en <em>prime time</em><span id="easy-footnote-146-31860" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/loeil-et-le-sabre-2-15/#easy-footnote-bottom-146-31860" title=" Début de soirée (angl.)"><sup>146</sup></a></span> à la télévision, au parlement on hurle à l’incompétence, on nous traite de honte de la nation et on demande la démission des responsables.» «…» «Je ne puis donc que vous remercier infiniment pour l’accomplissement de votre mission si délicate et du succès qu’elle représente pour mon service.» «…» «Oui? J’écoute.» «…» «Pardon? Vous dites?» «Monsieur, sauf votre respect, vous faites erreur.» «Oh, bien sûr, je sais, justement, je m’attendais à cela, bien sûr que je fais erreur, nous faisons tous erreur, y compris les morts et les quelques dizaines – si ce n’est centaines – de millions que nous devrons bientôt débourser en réparations et indemnisations, tout ça c’est de l’erreur, c’est du rêve, c’est… vous n’en savez rien, ‘pas?» L’homme retombe sur sa chaise, épuisé.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Si vous permettez…» «…» «Cela est certainement exact. Vous comprenez que je n’ai pas fait le compte. J’avais une mission. Elle était compliquée, urgente, et sur le point d’aboutir. C’était une question de minutes et le département était au courant.» «Ah oui… et aussi cette… caisse à un million de dollars et puis nous n’avions que deux exemplaires, mais pour vous quelle importance, au point où on en est… Quoi? qu’est-ce que vous dites? oui, ils étaient au courant, pas moi! Pas moi! Si, bon, j’étais au courant à part que je n’étais pas d’accord.» «Permettez… c’était une question de minutes. La balise mobile se trouvait dans cette voiture-là. Si elle arrivait sur le bureau de l’attaché militaire et si l’algorithme était composé en même temps par lui et par l’ambassadeur, les deux soupçonnés de collusion avec l’ŒIL, les charges de plutonium recevaient l’onde verte et vous connaissez la suite.» «…» «Vous la connaissiez?» «Quelle voiture-là?» «Le blindé noir.» «…» «La suite est…» «Épargnez-moi les détails, je connais la suite.» «Très bien. Donc j’ai terminé la mission.» «Excellent. En risquant la paix mondiale, n’est-ce pas? À propos, vous n’auriez pas dû rejoindre le cocktail au club diplomatique? Filer l’épouse de l’ambassadeur?» «Bien sûr. J’y suis allé. C’est ainsi que j’ai pu prendre en chasse le blindé.» «Encore ce machin?!» «Bien sûr, la dame avait fourgué la balise à un individu qui s’est sauvé avec la Mowag sans savoir que je les guettais depuis le début de la soirée, puis il a roulé et zigzagué comme un malade à travers la ville, écrasant tout sur son passage.» «Comment vous dites?! Ce n’est pas vous le… Alors qui a provoqué ce désastre?» «Sérieux, vous ne pensiez pas qu’à ce jeux de flipper géant une voiture de sport aurait pu marquer autant de points, non?» «Je ne comprends pas… Ici on vous donne… vous passez pour l’auteur de ces ravages.» «…» «C’est à peine croyable… c’est…» «Je vous avais pourtant dit que vous faites erreur. Aviez-vous au moins demandé aux Italiens les vidéos des webcams? La ville en regorge.» «…non…» Silence.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Et l’ambassade, hein?» Le chef se dresse. «C’est toujours à cause de ce truc noir?!» «Pas exactement.» «!» «J’y ai juste contribué… un peu…» «…» «J’avais vu qu’un type avec son lance-roquettes se prenait pour le roi du bal mais qu’il ne visait pas un éléphant à dix mètres, dans ces conditions je me suis glissé entre lui et le corps de bâtiment et… j’ai fait en sorte qu’il me voit bien… juste un instant…» «!» «…et là j’ai eu un peu de chance, puisque… voilà, eh bien… il m’a raté.»</p>



<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>
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		<title>L’ŒIL et le SABRE (1/15)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[RaduRo10]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 25 Aug 2024 19:51:02 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Chère lectrice, cher lecteur,</p>
<p>Les événements dévoilés dans ce récit sont exceptionnels à plusieurs titres.</p>
<p>Pour le présent ouvrage, l’auteur s’estime un simple scribe chanceux, bénéficiant d’un concours unique de circonstances qu’il ne saurait divulguer […]</p>
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<div style="height:49px" aria-hidden="true" class="wp-block-spacer"></div>



<p class="wp-block-paragraph"></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>L’ŒIL et le SABRE</strong></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">ou</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>On ne vit que de foi</strong></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">ou encore</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>Le plus extraordinaire, incroyable et inimaginable fait</strong></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>d’armes tel que dévoilé par l’espion auteur de cet exploit</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong><em>Avant propos</em></strong></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Chère lectrice, cher lecteur,</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Les événements dévoilés dans ce récit sont exceptionnels à plusieurs titres.</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Pour le présent ouvrage, l’auteur s’estime un simple scribe chanceux, bénéficiant d’un concours unique de circonstances qu’il ne saurait divulguer.</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Il a eu le privilège tout aussi unique de voir ce texte visé par l’auteur réel des faits révélés, qui en a autorisé la publication, tout en décidant de rester anonyme.</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Plusieurs entretiens déroulés dans divers endroits librement choisis et exigés par l’espion auteur des faits ci-révélés sont la seule source de ce texte.</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Ces entretiens passionnants se sont étalés sur plusieurs mois, à des moments différents, de jour comme de nuit, pour un total effectif de 28 heures.</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Sur ordre de l’auteur réel des faits, les séances ont été entièrement sécurisées, l’auteur-scribe ignorant donc tout de son identité physique et légale.</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Par conséquent, des alias ont dû être systématiquement utilisés en référence aux noms et particularités de l’auteur des faits et de ses collaborateurs cités.</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>L’apport de l’auteur-scribe s’est limité à la mise en forme – au mieux de ses compétences – des diverses composantes qui caractérisent ces événements.</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Il a veillé à rendre l’intégralité des faits la plus compréhensible et fluide possible, tout en respectant scrupuleusement leur exactitude et authenticité.</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>L’auteur des faits décide de les révéler pour avertir le public du danger extrême, actuel et réel constitué par des entités comme celle qu’il a affronté.</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>En même temps, le texte est un hommage à ces femmes et hommes de valeur, le plus souvent occultes ou sciemment anonymes, dont la profession de foi est – au péril de leur vie – le bien du prochain et, par là même, de l’humanité.</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>À la fin de ce recueil prendre aussi connaissance de l’Annonce d’avertissement officiel, exhaustif et authentique de revendication, rejet, désistement et dénégation relatif au texte ‹ L’ŒIL et le SABRE (ou On ne vit que de foi)›.</em></p>



<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph"><em>L’auteur-scribe</em></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>* * *</strong></p>



<div style="height:50px" aria-hidden="true" class="wp-block-spacer"></div>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>Chapitres</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Avant propos</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>_________________________________________________</em></p>



<ul class="wp-block-list">
<li>Pagani C12 Zonda contre Mowag Eagle I</li>



<li>Enjeu: la paix mondiale</li>
</ul>



<p class="wp-block-paragraph">_______________________________________________</p>



<ul class="wp-block-list">
<li>Reclus sur l’île aux Ours</li>



<li>Devenir ∞8.</li>
</ul>



<p class="wp-block-paragraph">_______________________________________________</p>



<ul class="wp-block-list">
<li>L’ŒIL et le SABRE: mode d’emploi</li>



<li>Blanche-Beige</li>
</ul>



<p class="wp-block-paragraph">_______________________________________________</p>



<ul class="wp-block-list">
<li>Moonna Lißah</li>



<li>Le père de Cro-Magnon</li>
</ul>



<p class="wp-block-paragraph">_______________________________________________</p>



<ul class="wp-block-list">
<li>…<em>guten tag, nicht mein schuld, guten tag</em>…</li>
</ul>



<p class="wp-block-paragraph">_______________________________________________</p>



<ul class="wp-block-list">
<li>Protocoles MODIS2 et 4</li>



<li>Herr Schwertz, je présume…</li>
</ul>



<p class="wp-block-paragraph">_______________________________________________</p>



<ul class="wp-block-list">
<li>Un agenda unique en son genre</li>



<li>Mais qui est cet Antonio Sánchez?!</li>
</ul>



<p class="wp-block-paragraph">_______________________________________________</p>



<ul class="wp-block-list">
<li>Dans l’antre de l’acteur</li>



<li>Opération Holocalypse</li>
</ul>



<p class="wp-block-paragraph">_______________________________________________</p>



<ul class="wp-block-list">
<li>L’impitoyable compte à rebours tourne</li>



<li>Dans l’œil du cyclope</li>



<li>La bataille animale d’Angleterre</li>
</ul>



<p class="wp-block-paragraph">_______________________________________________</p>



<ul class="wp-block-list">
<li>Ne jamais, au grand jamais crier victoire trop vite</li>



<li>La géhenne des grands jours</li>
</ul>



<p class="wp-block-paragraph">_______________________________________________</p>



<ul class="wp-block-list">
<li>Plan B</li>



<li>…et il tourne, il tourne toujours le compte à rebours…</li>



<li>L’échec a le goût du sable</li>
</ul>



<p class="wp-block-paragraph">_______________________________________________</p>



<ul class="wp-block-list">
<li>Tout serait vraiment perdu?</li>



<li>On ne vit que de foi</li>
</ul>



<p class="wp-block-paragraph">_______________________________________________</p>



<ul class="wp-block-list">
<li>Blonde, Jacques Blonde</li>



<li>Le hologramme n’est qu’une bouse de vache</li>
</ul>



<p class="wp-block-paragraph">_______________________________________________</p>



<ul class="wp-block-list">
<li>«STOOOP!!!»</li>



<li>Le mucus: cauchemar de l’humanité</li>



<li>La fin de l’holocène c’est dans un peu moins de 4’</li>



<li>Bienvenue au SABRE!</li>
</ul>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Annonce d’avertissement officiel, exhaustif et authentique de revendication, rejet, désistement et dénégation relatif au texte ‹ L’ŒIL et le SABRE (ou On ne vit que de foi)›</em></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>* * *</strong></p>
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		<title>Edrich (II/II)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[RaduRo10]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 27 Jul 2024 07:38:49 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>…Le prix est lourd, cher. Plus d’un an après ce chambardement unique entre tous, les extravagances de l’autocrate commencent furtivement à prendre le dessus, grignotant l’euphorie générale de ses sujets qui s’essouffle comme une piètre peau de baudruche […]</p>
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<p class="wp-block-paragraph">…Le prix est lourd, cher. Plus d’un an après ce chambardement unique entre tous, les extravagances de l’autocrate commencent furtivement à prendre le dessus, grignotant l’euphorie générale de ses sujets qui s’essouffle comme une piètre peau de baudruche. La nouvelle autorité amorce le processus en élaborant un système qu’elle appelle “innovant et créatif”, fondé sans exception sur la stimulation. De l’effort à l’obéissance, de l’initiative à la délation, du courage à l’intégration – tout devient sujet à récompense. Et nourri par les avoirs sans cesse plus copieux venant d’Edrich, le système paye. Car tout se paye, jusqu’à faire poindre la méfiance.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La liste de ces fantaisies est longue, l’éventail large et l’impact profond et sournois. L’histoire du pays débute le jour de l’achat; éducation et union deviennent libres et à option, ce qui les abolit de fait; les seules couleurs admises sont le gris et le vert – hanté par une agression, Edrich veut fusionner paysages naturel et bâti; les aliments sont hiérarchisés, lipides et glucides en fin de liste – Edrich déteste les obèses; l’entière vie du pays se déroule sur 12 heures, 7-19, Edrich est un lève-tôt et un couche-tôt; la monnaie devient le yot, le papier gris-vert est muni de son visage; l’anglais est langue unique et les plus de 1.90m sont les premiers promus.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Une fois le système avéré efficace et bien installé, l’autorité passe à l’étape suivante: la protection absolue de son Tui, habité par le spectre constant d’un attentat à sa vie, bref obsédé par la mort. On recense d’abord les nains mâles entre 1.25m et 1.45m. On active et finance à gogo la Section de recherches organiques fondamentales (SROF) de l’Institut de bio-sciences (IBS) à Litaqébo – la capitale. Les efforts portent autant sur le rajeunissement forcé superficiel que sur son pendant, le vieillissement. C’est l’’industrie pétrolière qui fournit les subsides massifs accordés aux élus, soit 1 million de yots par tête. Cette deuxième étape prend fin neuf mois plus tard.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Un bloc compact de 2163 pseudo-edrich aisés de 42 ans, état civil modifié, est pour ainsi dire “relâché dans la nature” à l’échéance. L’ADN manipulé par le clonage et la génétique intracellulaire les rend parfaitement identiques à l’Edrich de base. Le volet insensé et compulsif en moins. Le germe est néanmoins là. Le plus important pour l’Edrich originel reste que cet artifice d’envergure lui permet enfin de sortir de sa retraite pour se promener à loisir au milieu de son peuple, qui le salue avec le respect dû, comme d’ailleurs il le fait pour chacun de ses clones. N’empêche, peu à peu il y a comme une gêne diffuse qui gagne la rue et la campagne. Le malaise couve.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Lorsque deux ans plus tard le carreleur Edrich 817 se tue dans un rodéo en voiture, ses funérailles – nationales – concluent un cortège funèbre d’une heure à travers les avenues de la capitale. Deux mille edrichs et tout autant de marausaines et de marausains s’inclinent en silence au passage du char vert, ouvert. 44 salves de canon font vibrer les fenêtres. L’edrich 16 prononce l’oraison funèbre. Flanqué par deux gardes d’honneur d’edrichs triés sur le volet, le mausolée inauguré la veille à la hâte reçoit sa première dépouille. Un deuil national de trois jours clôt l’événement. Par la suite, le même triste cérémonial est repris lors de chaque nouveau décès d’un edrich.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Heureusement pour Edrich, appelé désormais le Grand par ses proches dans l’intimité, le processus initial de création élaboré et initié par la SROF de l’IBS est amélioré et accéléré avec le temps pour s’installer dans l’économie du pays comme volet important du secteur biostriel. La densité des edrichs ne fait qu’augmenter. Il y a toujours plus d’apport d’edrichs que de perte. Six ans après la première volée, leur poids d’environ 10% de la population est non négligeable. Pourtant c’est moins par le nombre et plus par l’influence politique et sociale qu’ils deviennent prépondérants. À présent ils sont synonymes de loi et d’ordre, et par là de progrès.</p>



<p class="wp-block-paragraph">De l’autre côté il y a les “géants” de 1.90m et plus, qui prolifèrent aussi, mais par une procédure subtile de sélection génomique en amont. À l’âge préscolaire, leur taille dépasse déjà celle des edrichs adultes. Quand ils arrivent à la maturité, le système les guide avec adresse vers certains domaines-clé de la société, soit favorisant leur études, soit les plaçant dans le tissu économique, si ce n’est encore directement par des soutiens financiers ouverts. Ou comme les 12 balèzes de 20 ans et de 2 m, experts dans le total combat, promus à la GPR – la garde prétorienne rapprochée – d’Edrich le Grand. Les projections les donnent à près de 15% et à Marau ce chiffre compte.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Avec environ un quart de la population totale du pays – enfants et séniors compris – regroupé dans ces deux formations compactes, solides et bien définies, le restant de 75% fait pâle figure, éparpillé qu’il est en moult catégories aussi diverses que hétérogènes. Et c’est peut-être pour cette raison et bien là qu’il faut chercher la source du malaise. Dans une société si stratifiée, sinon polarisée, c’est dans la couche qui s’estime délaissée et lésée – fut-elle dominante par le nombre – que jaillit l’étincelle. Ci on aperçoit une blouse jaune, là un toit en tuiles rouges, on se passe des gâteaux sous la main, une travaille la nuit, un prêtre bénit un mariage. On appelle ça fronde.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Mais le système a ses moyens d’anticipation sortant du travail d’intelligence mené en secret par ses organes de renseignement. Vient donc le moment opportun pour lancer la troisième étape. Elle est radicale. Edrich le Grand s’empare de la situation. Après analyse, il décide de scinder ces 75% qui posent problème en trois tiers distincts. D’abord il y a la catégorie A instrumentalisée dans la conformité au système. Vient la B, dont le non-conformisme est attisé habilement. Et entre ces deux-là, tel un arbitre, quelque part au milieu du terrain de jeu, sont placés ceux de la catégorie C: les indécis, les neutres, les sans opinion et les faiseurs de paix.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les moyens d’action pour construire et modeler ces catégories sont ajustés selon les particularités de chacune d’entre elles. La catégorie A compte ceux déjà recensés comme dociles. Ils sont séduits à coups de promotions, de stimulants et d’incitations au mouchardage des séditieux regroupés dans la catégorie opposée et des agissements auxquels ils se livrent. L’arsenal utilisé pour la catégorie B affiche l’infiltration, la diffusion de renseignements fictifs et, à l’occasion, le sabotage coordonné de certains objectifs mineurs. Enfin, la catégorie C est vue comme une sorte d’espace tampon utile plutôt comme caisse de résonance des deux autres.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Profitant du repère majeur occasionné par le jubilé des 60 ans d’Edrich le Grand, le Tui dresse ses comptes. Et s’en réjouit: en si peu de temps il voit la base des edrichs consolidée et stabilisée à 12% et le corps des “géants” à 18%. En parallèle, le lot de la classe A est porté à 30%, celui de la classe B ramené à 15% et la classe C légèrement baissée à 20%. Sous ces auspices, il faut dire que les 5% restants perdent de l’importance, alors que le ¾ de ce quota compte des gens qui de fait n’ont jamais fait usage de leurs rôles civiques et, ce faisant, se sont quasi auto-exclus de la vie du pays. Et c’est l’imprudence qu’Edrich le Grand aurait mieux fait d’éviter.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Être arrivé à façonner toutes les catégories de la société à sa manière et tout ceci en simultané est un exploit en soi, se dit-il. Eh bien, il n’est pas suffisant pour bétonner à vie son confort et sa domination. Le ver ronge le fruit si savamment élaboré. C’est ce fichu 1.25% de la population qui se soustrait à toute catégorie.&nbsp; Il n’a jamais été aussi actif. Dotés de facultés peu communes, ce sont les irréductibles ayant pu passer pour des indécis mais qui en fait constituent un danger létal pour le système. Une poignée de gens, à peine quelques milliers, mais avec un cran fou à forcer le pari absurde de casser l’œuvre du Toi pour détruire son régime.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est à partir de ce constat que l’intégralité du volet compulsif et insensé d’Edrich se déploie dans toute son effroyable étendue, nourri par le travail sournois de ses organes de renseignement: il s’agit de l’ultime étape quatre, à laquelle il ne pensait pas arriver. Elle commence avec la distorsion des facteurs climatiques, suite à l’augmentation ponctuelle de l’induction magnétique créant ainsi un état local de hypermatière noire densifiée. Résultat: des sauts de 80°C et de 10 bars entre le jour et la nuit et d’un jour à l’autre. Effet: désordre physiologique général dont n’échappe que le petit groupe chargé de l’affaire, doté – lui – des équipements adéquats.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’étape quatre s’amplifie à travers les avancées enregistrées au Département d’études pathogènes (DEP) de l’IBS qui déverse par l’air, par l’eau et par vagues périodiques des bacilles pyocyaniques <em>(Pseudomonas aeruginosa)</em>, bactérie sinistre si elle en est, surtout si dirigée vers des organismes déjà gravement affaiblis. La réussite est au rendez-vous, car le taux de mortalité directe par infection atteint environ 60% de la population, un autre 25% se suicide à la vue de l’hécatombe autour, alors que les 15% restants, malgré tout résistants physiquement et psychiquement à cette infamie, fuient le pays. Le Tui de Marau serait-il devenu roi d’un lieu vide ? Non.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Du haut de ses 1.15m (assis sur son trône lifté à 2.50m au dessus du sol), Edrich le Grand jubile: c’est qu’il a plus d’une corde à son arc. Depuis des années et – par précaution – dans le plus total des secrets, une équipe isolée de la SROF versée dans la transgénèse s’occupe à tourner dans les deux sens des cafards en abeilles, des escargots en sardines, des lézards en pigeons, des rats en lapins et des blaireaux en macaques. Depuis le début de la troisième étape et confirmés par leurs résultats, il sont passés à la transformation anthropomorphique des primates, de sorte qu’au moment de la vidange de population, ils disposent du produit de substitution.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le tour de la dernière phase de la quatrième étape se produit et c’est un triomphe. En quelques mois à peine, Edrich le Grand réussit le grand chelem: mettre à l’abri sa vaste famille expatriée, se délester de tout danger intérieur réel ou fictif, et par l’ardeur de ses scientifiques – les nouveaux millionnaires – remplacer avec succès femmes et hommes d’âges, origines, couleurs, croyances, capacités, pensées et intentions diverses avec tout autant d’EGM (êtres génétiquement modifiés), qu’il ne peut décemment appeler personnes ou individus, mais robots ou cyborgs non plus, ce qui l’amène au seul “choix” réel: leur identité sera le numéro d’ordre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">De 1 à N (il faut savoir qu’avec les années, la population s’était multipliée, mais qu’après le grand remplacement les scientifiques s’étaient aussi expatriés) travaille en permanence, n’est pas payé, n’a pas de famille ni d’amis, ne prend pas de vacances, n’a pas d’opinions, exécute tel quel les instructions du Toi et ne vote pas. Quant à Edrich le Grand, il chasse le souvenir du maudit jour où il avait pensé ôter sa vie alors qu’arrivé à l’âge de la retraite (mais quelle retraite ?!…) il est le seul et absolu souverain d’une partie du monde qu’il détient en totalité, y compris la vie des êtres. Sur ces entrefaites il peut se coucher serein du long de ses 2m30. Oui.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Oui, car suite aux résultats brillants obtenus par ses chercheurs lors des précédentes conversions, il n’a pu empêcher la tentation de s’adonner lui même à ce genre de métamorphose en se faisant transférer les gênes d’un grizzli de la région, 2m70 debout sur ses pattes. Taille doublée, poids quintuplé, force décuplée, c’est vrai que la poilure et les dents ont eux aussi beaucoup augmenté, tout autant que la voix et la démarche ont changé, mais peu importe: le Toi de Marau n’a plus des comptes à rendre à qui que ce soit. Il passe donc le restant de ses jours dans son pays et dans la paix sans limites qu’il s’est efforcé d’obtenir, avec succès, toute sa vie.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ce récit est une fable si ce détail n’était pas évident, et si tel est aussi son second degré, eh bien elle s’inspire de la réalité actuelle.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[30 juin 2023]</p>
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		<item>
		<title>Edrich (I/II)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[RaduRo10]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 13 Jul 2024 22:00:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Edrich est né fortuné. C’est le moins que l’on saurait affirmer car à sa naissance ses parents l’avaient appelé ainsi. Et ce ne fut pas un prénom pris au hasard, mais pour que tout au long de sa vie […]</p>
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<p class="wp-block-paragraph">Edrich est né fortuné. C’est le moins que l’on saurait affirmer car à sa naissance ses parents l’avaient appelé ainsi. Et ce ne fut pas un prénom pris au hasard, mais pour que tout au long de sa vie, eux mêmes, lui-même, ainsi que tout un chacun, enfin nul ne puisse jamais négliger que le rejeton de leur union était voué à s’emparer agressivement du – et conserver violemment le – statut inaccessible de humain ostensiblement le plus riche, insensé et compulsif de la Terre. Puisqu’en réalité, dans leur langue natale, ce syntagme se dit <em>“Earth’s Definitely Richest and Insanely Compulsive Human”</em>. Bref EDRICH. CQFD. Ce qui fut démontré. Directement par Edrich.</p>



<p class="wp-block-paragraph">On ne peut dire que ses géniteurs, père marin et mère au foyer, avaient connu l’opulence. Bien le contraire: le foyer était réduit à mère et fils lorsque la plupart du temps père était en mer, et aux trois lors des brefs passages de père sur terre. Le pécule était faible, la paye rare, la maison crade, la vie terne. On ne peut non plus croire à un quelconque don du garçon, naturel ou surnaturel, mental ou physique. Il était minime comme son père, même plus petit de classe, bigleux comme sa mère, et ses notes étaient médiocres. Comme à cet âge-là les gamins n’aiment pas un nain aux lunettes, ils l’évitaient. Il s’isola donc et nul ne sut comment il finit l’école.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La hagiographie officielle du prodige excelle en détails dédiés à ses débuts ardus dans un contexte défavorisé, mettant du coup en exergue ses exploits d’autant plus hors du commun. Ce qui ressort est le portrait d’un adolescent retors, solitaire et ivre de succès, ce qui est mis sur le compte – justement – de ces débuts si rudes. À force de progresser dans le temps, l’histoire s’amenuise pourtant, se fait de plus en plus vague, pour sauter tout droit à la majorité. On lit dès lors que tel son père, le jeune homme s’affirma parmi l’armada de matelots d’un navire de croisière classe Colossal, puis avec les charbonniers sans nombre d’une exploitation de bauxite.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Puis rien quatre ans durant. Il ne faut pas omettre que nulle part son portrait ferait état d’un niveau spécial d’intelligence. Cet aspect ne l’empêche pourtant pas de se voir brusquement hissé en bonne position sur la liste mondiale des cent plus nantis. À l’âge de 25 ans, Edrich (son patronyme n’est jamais évoqué) se retrouve donc propulsé bien en haut de la pyramide sociale, du moins pour son avoir. C’est là que sa fusée-destin décolle. Il n’est pas marié. Par la suite, il le sera nombre de fois, en alternance avec des femmes et des hommes d’âges, couleurs et cultures divers/es, dont le seul dénominateur commun requis sera la taille: 1m90. Au minimum.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Des recherches assidues pour déceler l’origine de cette position enviable entre toutes restent vaines. Son histoire ne l’indique pas. Dans la rubrique “Source” de ces classifications, tout au plus peut-on le trouver sous la mention “Diversifié”, comme aussi dans les autres rubriques: “Secteur”, “Domaine, voire “Industrie”. Pour autant, une telle trajectoire ne peut passer inaperçue, de sorte qu’il amorce une montée lente mais stable vers les premiers titres des média. À peine deux ans plus tard il a déjà bondi de seize places sur l’échelle des riches puis, à 32 ans, il loge dans le top dix, là où ce n’est plus le nombre de zéros qui compte mais le chiffre devant.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il a atteint la vitesse de croisière, mais pas encore le plafond. À présent il vogue dans la stratosphère, au dessus des nuages, là où le soleil brille jour et nuit. À cette altitude-là, grâce à son réseau étalé sur la planète, Edrich a l’œil 24/24 sur ses affaires. Si le temps se gâte (façon de dire) dans le Pacifique, il se replie au Caucase; par calme plat en Chine, il se rabat sur l’Afrique; si des rafales frappent au Brésil, il se tourne vers le Moyen Orient. L’or décline? Il va aux terres rares. Semi-conducteurs en crise? Il racole en Inde. Chute du blé russe? Le Canada en a assez. Sa réactivité est l’atout que l’on craint le plus. Son intuition est bien sa pièce maîtresse.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Sa redoutable maîtrise du poker tient un rôle certain. Son jeu il sait le cacher comme nul autre. Plus d’une fois on le sait, voit ou croit brisé, écrasé, mais il refleurit encore plus fier, tel le Phoenix. Portée par sa devise-drapeau “<em>Adapt or Die</em>” (<em>“S’adapter ou mourir”</em>), l’emprise de son entreprise tentaculaire et pluri-céphale n’est dès lors plus contrôlable par les organismes régulateurs, les sociétés de notation et de cotation, les instituts spécialisés, les agences dédiées et le fisc. Via son empire, Edrich est présent partout et sous les formes les plus variées dans chaque secteur – primaire, secondaire, tertiaire, et même dans les guerres et les destructions.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Lové dans le fauteuil du haut de sa cabine fixée à la pointe de la navette spatiale ESS-1 (EdrichSpaceStar-1) qui tourne autour du globe à grande altitude et à grande vitesse, c’est là qu’il aperçoit son plafond. Et il est bas non, pas en soi: ce prodige vient de toucher le zénith de son destin à 38 ans révolus. Il est devenu le humain ouvertement le plus riche de la Terre, mais aussi le plus insensé et compulsif en surclassant fallacieusement la poignée de rivaux directs assis au sommet de l’Everest financier. Pourtant ce n’est que maintenant, grâce à la hauteur où il évolue, qu’il peut s’enquérir sur l’écart entre son statut – son plafond – et son but.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est qu’il n’y a plus grand chose à acheter. Rien d’intéressant en l’espèce. Rien qui vaille, car en somme tout ce qui compte est déjà sous son contrôle. Cela apporte un sentiment fâcheux de lassitude et de frustration à un homme comme lui, en pleine force de l’âge, formé à se nourrir de projets qui du coup se font rares. Les enfants sont encore bien trop jeunes pour leur céder certaines tranches de l’empire, voire pour les forger à diriger tel ou tel secteur. Dire qu’il ne sait pas leur nombre, encore moins leurs âges et noms, alors que ses unions il les fait et défait presqu’au rythme des saisons ou de ses déplacements. Père et mère sont trop vieux. Ils ne comptent plus.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Une fatigue vilaine et tenace s’installe dès lors, au point que même l’issue d’un conflit n’arrive plus à lui arracher un zeste d’intérêt. Sans défis à la mesure de ses ambitions, sans records à battre, sans adversaires à l’horizon, cet homme se fane. D’un œil absent il voit et sait que toute la mécanique de son conglomérat planétaire n’a désormais plus besoin de lui – de sa vigilance, de sa réactivité ou de son intuition. Elle roule toute seule. Arrivée la quarantaine, qu’il fête aux commandes de sa capsule spatiale, il sent sous ses doigts le point de balancement entre s’obstiner à vivre pour vivre ou carrément se décider à mourir pour en finir.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Heureusement, car perdu dans ses pensées, c’est le choc: des sons vifs assortis de voyants rouges font bouger instinctivement le regard sur les cadrans, le sortant subito de son cafard puisqu’il se rend compte qu’il est en train de perdre la trajectoire normale du vaisseau, ce qui entraînerait le risque d’être lancé dans une errance sans fin à travers l’espace en tant que satellite perpétuel, option qu’il rejette. Ainsi, yeux rivés sur la Terre, il se fixe sur le retour au lieu d’arrivée. C’est à cet instant-là, aux confins de la troposphère, qu’une zone particulière capte tant sa vue qu’il ne la quitte plus des yeux en risquant à nouveau de perdre sa trajectoire.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pour les Chrétiens, Noël approche partout sur la planète. Dans la moitié nord, c’est l’hiver et dans la moitié sud, l’été. Cette zone insolite se positionne dans l’hémisphère nord. Plus il descend, mieux il distingue: elle a des montagnes, des rivières, des champs, des lacs et la mer. Mais c’est le vert dominant en cette fin d’année qui frappe surtout. Cette trouvaille le réveille à fond. Revenu sur terre, Edrich s’immerge dans l’examen de sa découverte et, l’une après l’autre, les informations qu’il réunit se posent comme les briques d’une construction mentale qui prend rapidement forme, à tel point qu’au bout de quelques jours sa décision est arrêtée.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il l’achètera, cet endroit. Il est parfaitement situé. Son relief est magnifiquement varié. La végétation est tout aussi foisonnante que la faune. Le climat est doux. L’endroit n’est pas trop vaste et la population pas trop dense. La moitié sont Chrétiens. Le peuple est ouvert et parle l’anglais. Le niveau d’éducation est décent et c’est un pays et une république parlementaire – le Vendi, avec, c’est vrai, un passé colonial très long et chargé, mais libéré depuis plus d’une demi siècle ans et par dessus tout qui jouit d’une stabilité sociale et politique étonnante au sein d’une région réputée pour les coups d’état à répétition et des gouvernances l’une plus brève que l’autre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La folle idée prend vite racine. L’économie bat de l’aile avec un produit intérieur brut médiocre, une croissance discrète, une inflation aussi notable que le chômage, et une dette publique qui perdure. L’importation dépasse solidement l’exportation et une bonne part de la nation vit sous le seuil de pauvreté. Pourtant ce ne serait même pas de l’argent perdu mais plutôt bien investi, car le pays est richement pourvu en ressources: le sous-sol regorge de minerais divers, pétrole et gaz. Du coup Edrich sent sa réactivité et son intuition battre à nouveau la chamade. Il a bien pu acheter tant de sociétés et de concessions; cette fois il achètera ce pays-là!</p>



<p class="wp-block-paragraph">Au moment d’enclencher sa mécanique si bien graissée, un dur constat le bloque: cela fait un bail que l’esclavage a disparu de par le monde. Officiellement. Acquérir le tout, hommes, femmes et enfants avec, tel un seigneur féodal, est donc exclu. Alors il dresse le compte: en réalité il achètera tout – terres, eaux, sous-sol, faune, plantes, routes, places, villes, villages, bâtiments, agences, services, industries, transports, hôpitaux, écoles, savoir-faire, sports, stocks, prisons, communications, ministères, police, tribunaux, casinos, lois, engagements, loisirs, armée, presse, histoire, dettes privées et d’État, lois, contrats – en un mot: tout, sauf les vies des humains.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Edrich fixe généreusement au pays un délai d’une année – pas de réflexion, mais pour que chaque entité physique et juridique ait amplement le temps de faire ses calculs, d’annoncer son prix et de peser ses dettes. Nulle contre-offre extérieure est à craindre car la perspective du montant total la rend impossible. Ce délai lui permet de s’organiser, comme de réorganiser son futur achat. Ce sera une monarchie absolue. Il sera bien sûr son chef. Le pays s’appellera Marau. Lui sera son Tui. Il aura des sujets: le peuple du pays. Il réunira les pouvoirs exécutif, législatif et juridique. S’y ajoutera le quatrième: militaire. Avec ça il atteindra son plafond.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Au terme la valeur est là. Onze zéros. Il paye le tout avec ce qui lui tombe des poches. Pas de tractations, pas d’emprunt, pas de dette ou tiers payant. À présent il est unique et entier possesseur de ce pays. La fête nationale correspond désormais à sa date de naissance. Bannière d’État et armoiries portent son effigie: une photo retouchée qu’il adore depuis toujours, le montrant fier, âgé de 7 ans, à cheval sur un bouc, épée en bois dégainée. Il dissout aussitôt le parlement et supprime les ministères, à l’image des institutions officielles spécialisées. Pendant un certain temps est assuré seulement le fonctionnement normal des ambassades-clé.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’appareil de l’État et l’administration centrale sont remplacés par une kyrielle de fidèles et de proches. À l’échelle locale on fait le tri entre anciens et nouveaux, de même qu’à la direction des sociétés publiques et privées d’une certaine dimension. Avec des finances complètement assainies, du coup le pays fait un bond prodigieux, tout autant que l’ensemble de la population, et ce jusqu’à chaque dernier bougre. Tout part en flèche. L’économie fleurit et les échanges sont relancés. La consommation reprend. Le chômage tombe et le niveau de vie jaillit aussitôt. Le vent frais qui souffle provoque exubérance à l’intérieur comme à l’extérieur.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Mais tout ceci a un prix comme il était évidemment très facile de s’en douter, car homologué en tant que plus riche sur Terre, Edrich doit aussi forcément être en même temps le plus insensé et le plus compulsif. Inévitablement, les trois particularités vont ensemble dans une relation d’interdépendance. Cette réalité fait pâlir la lumière sur ce phénomène abracadabrant à un niveau plus réaliste et moins radieux. Prélassé du haut de son trône, seul au pouvoir, autosuffisant, discrétionnaire, le Tui de Marau peut enfin relâcher les démons de ses fantasmes, trop longtemps muselées par les règlements, lois, normes, traditions et protocoles des hommes…</p>



<p class="wp-block-paragraph">[30 juin 2023]</p>
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		<title>Le bâilleur (Épilogue)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[RaduRo10]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 06 Apr 2024 22:00:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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<p class="wp-block-paragraph">Sur les rives parisiennes de la Seine, l’obscur boulanger missionnaire espagnol José Fernando Lluis etc, etc… se retrouva donc sur les bras avec cette toile offerte par un jeune Scandinave inconnu. Il s’empressa de la glisser furtivement sous le manteau pour vite regagner l’hôtel et la rouler dans sa valise. Et ce n’est pas Marco, le sujet, qui objecta. Il la sortit les jours suivants pour la regarder avec lui, l’air entendu: c’était une vraie horreur. Ils s’accordèrent en revanche qu’elle exprimait on ne pouvait mieux la destinée dramatique du garçon: cet artiste avait miraculeusement saisi toute la souffrance qui avait jusqu’alors jalonné son destin. De retour à Burgos et terrorisé comme son fils par cette image, le boulanger l’enferma dans un cartable et l’enfila derrière une lourde armoire, où elle gagna durablement le droit à l’oubli.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Contrairement à Marco, José Fernando Lluis ne connut pas la fin de la monarchie puisqu’au mois de mars 1931, à l’âge de 84 ans, il chuta sur la glaise alors qu’il se promenait en solitaire dans la forêt de Fuentes Blancas tout en croquant une cuisse de poulet. Un éclat d’os avalé arrêta sa vie. Ce moment tragique renversa le destin du bâilleur qui se retrouva d’un coup livré à lui même. Par malheur, le vieil homme n’avait pensé le préparer à l’après-trépas. Choqué, le désormais quinquagénaire Quechua à la bouche ouverte perdit tout repère et tomba dans la déchéance, vivotant par la grâce des voisins. Cinq années passèrent ainsi puis, tout à coup, il ramassa son peu d’affaires, quitta la maison en pleine nuit et s’évanouit dans la ville. Sa trace fut perdue et on ne le revit plus. Une année plus tard éclata l’épouvantable <em>Guerra Civil</em>.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Déserte depuis le départ de Marco, la maison fut sitôt investie par les franquistes du brigadier Javier Miguel Felipe López qui y fit son quartier général pour la province de Burgos. Après avoir dératise, désinfecté, asséché et chauffé les lieux, la troupe aménagea les pièces selon ses besoins avec le mobilier restant, tout en le complétant avec divers équipements nécessaires. Dans le tapage dressé par l’installation, il fallut déplacer la lourde armoire pour fixer au mur la carte du pays. C’est là que le cartable tomba sec dans un nuage de poussière. Les soldats le filèrent à l’ordonnance qui l’ouvrit et vite le referma effrayé pour le présenter au général la minute d’après, garde à vous, tétanisé. Celui-ci jaunit, rougit, s’étrangla, prit son pot de rouge, feignit le jeter sur la toile et hurla hors de lui: <em>“¡Que es esta mierda?! Quien la hizo? A la basura!”.</em> [Note] <em>“C’est quoi cette merde?! Qui l’a faite? Aux ordures!”</em>[/Note]</p>



<p class="wp-block-paragraph">Par miracle, dans un spasme d’audace insensé, l’ordonnance – replète – réussit à sauver du désastre la peinture en se jetant dessus de toute sa corpulence, ce qui lui valut un flot rouge dans les yeux et un beuglement de rage du brigadier qui le chassa aussitôt, son trésor avec. De fait, tout avait une explication. Brute épaisse, le général d’infanterie López était ancien maçon. Son esprit carré était réputé, sans l’ombre du doute dernier haut gradé espagnol susceptible d’aimer l’expressionnisme scandinave des années 1900 comme tout courant artistique suivant. <em>A contrario</em>, il se trouve que la jeune ordonnance, au civil frais diplômé de la <em>Facultad de Bellas Artes de la Universidad de Madrid</em>, était un grand admirateur de l’œuvre tourmentée de Munch dans son entier, dont il avait reconnu d’emblée non seulement le style, mais aussi la signature.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le sort du tableau prit là une toute autre voie. Le grand-père maternel de Hugo l’ordonnance était Norvégien, arrivé en Galice un siècle plus tôt et fauché par la grippe. Hugo adorait cette Norvège qu’il avait visité l’été avec sa mère – les fjords, la nature, les hommes, le soleil. La guerre l’écœurait. Alors piqué par une sorte de furie vengeresse, il attrapa son sac le soir même, roula dedans la toile, prit la clé des champs direction Bilbao, puis Brest, ensuite cap vers le Nord avec comme guide la Providence. Comme Elle n’informe pas, peu s’est transmis quant à la suite de cette l’histoire. On sait seulement que vingt ans plus tard la peinture fut retrouvée par un gardien sous l’auvent d’entrée de la Galerie Nationale d’Oslo, intacte dans son cartable. Dans un coin était gribouillé au crayon: <em>“Ça ne pouvait être peint que par un fou.”</em></p>



<p class="wp-block-paragraph">P.S. L’épilogue du bâilleur finit ici. Resterait à savoir par qui, où, pourquoi et quand le tableau a été depuis rebaptisé “Le cri”.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[18 février 2024]</p>
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		<title>Le bâilleur</title>
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		<dc:creator><![CDATA[RaduRo10]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 12 Feb 2024 06:31:22 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Il est des histoires tout à fait impensables, même que l’on passe pour clairement réelles, aussi extravagantes soient-elles. Celle du bâilleur en est une, et non pas des moins prenantes. […]</p>
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<p class="has-text-align-center has-medium-font-size wp-block-paragraph">L’introduction</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il est des histoires tout à fait impensables, même que l’on passe pour clairement réelles, aussi extravagantes soient-elles. Celle du bâilleur en est une, et non pas des moins prenantes. Elle a eu lieu vers la fin du XIX<sup>e</sup> siècle en Amérique du Sud, quelque part au pied des Andes dans une zone boisée appelée Chaco, aux confins de la Bolivie. Le lieu précis n’est pas bien établi. À cet endroit-là, un seul et notable établissement humain: une petite ville pauvre nommée Azurduy. Mais ce n’est qu’un vague indice, comme l’est la grande rivière Pilcomayo qui compose l’immense bassin de la Plata. L’histoire parle d’une découverte surprenante qui a été faite par hasard en 1877 dans une des communautés sans nom de la tribu Toba, habitant un hameau sans nom aussi. L’auteur y est un obscur missionnaire espagnol du nom de José Fernando Lluis Bartolomé Núñez-Sanz Gris de la Mena y Valdés. Ci-après, un long et intéressant passage de ses riches mémoires de voyage, retrouvées dans la Bibliothèque Municipale de La Paz et baptisée Biblioteca Mariscal Jossef Andrés de Santa Cruz y Calahumana.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph" style="font-size:20px"><em>La rencontre et l’invitation</em></p>



<p class="wp-block-paragraph">(pp. 29-46) <em>«…Soudainement je me retrouve dans une clairière face à des </em>“indiens”<em> Quechua que l’on pense descendants des inca. Leur regard est vif et méfiant. Hommes, femmes et enfants, ils sont tous moitié nus et scrutent en silence mes vêtements et mes bottes, visiblement avec une grande curiosité. J‘en compte une douzaine et puisqu’ils ils n’ont pas l’air menaçant malgré les bâtons et piquets rudimentaires que serrent dans leur mains les cinq hommes, je m’avance avec prudence en pensant aux quelques paroles </em>qom<em> que je m’étais efforcé d’apprendre. Ils sont coiffés d’un bric-à-brac pittoresque composé de feuilles, plumes, lianes et paille. Alors que seulement quelques pas nous séparent encore et que leur doute augmente, j’ose le </em>“Ayen-mano-noen-ta”(“Moi très bon.”).<em> C’est la confusion: ils échangent des regards qui inquiet, qui amusé, qui ébahi, puis commencent de jaboter à une vitesse qui me laisse pantois. Je n’y comprends rien et cela doit se voir. Ensuite, d’un seul coup, ils se taisent et celui qui semble avoir le plus d’autorité me fait de la main un signe d’invitation. Bien sûr j’hésite, mais il insiste. Je suis donc la direction. Les rangs s’ouvrent puis se referment derrière. On part en colonne.</em></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph" style="font-size:20px"><em>La tribu et son hameau</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Un gamin, sept ans au plus, se glisse aussitôt fièrement devant moi, probablement pour me montrer le bon chemin, encore que le sentier de la forêt est nettement taillé. Bientôt, une autre clairière – cette fois plus vaste – s’ouvre devant nous et je vois un entassement de huttes précaires constituées des plus divers matériaux sommairement attachés: des amas de perches, peaux, rameaux, feuilles et lianes. Leur emplacement me fait deviner, à raison, que l’on m’a amené dans la place centrale du hameau, où l’animation s’arrête à notre vue. Il y a là toute une tribu mélangée, gens de taille moyenne, peau assez foncée, cheveux noirs en broussaille, colliers d’os au cou, griffes d’animaux comme boucles d’oreilles. Aucune trace d’un objet ouvré en métal. Je dois être le premier blanc dans cette région. En fin de compte, je les sens plutôt réservés mais accueillants et inoffensifs: pas de crâne fiché sur un pic ni faciès bariolé avec des signes guerriers comme raconté par d’autres aventuriers. Pourtant, je me vois comme perdu parmi les hommes des grottes d’Altamira dont ce chasseur de Cantabrie vient de découvrir les peintures et je ne peux m’empêcher de me demander ce que je fais exactement par ici. J’allais le savoir illico.</em></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph" style="font-size:20px"><em>L’esprit qui pleure</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Lorsque lentement la poussière de la terre battue commence à se poser et les gens à se ranger en silence de part et d’autre pour former une sorte de cercle, j’aperçois stupéfait une forme humaine assise par terre droit devant moi qui me fait froid dans le dos. Serrant de toutes forces sur ma poitrine la Sainte Croix de notre Seigneur Jésus-Christ, je l’observe et décide que c’est une sorcière, un chaman ou bien l’esprit incarné des lieux. Ça doit avoir au moins mille ans d’âge. Sa figure est entièrement blanche – comme sont ses cheveux, rares – mais je ne peux pas vraiment la voir avec cette position recroquevillée. C’est un petit corps immobile couvert d’haillons végétaux. À mesure que mon “escorte” me pousse par derrière pour l’approcher, je saisis de mieux en mieux un marmottement indistinct. Arrivé à longueur de bras, la forme lève sa tête et je vois le front, les arcades, les oreilles, les joues, la bouche et le menton. Écaillés et blancs. Porté par la Sainte Foi, je la dévisage et vois des larmes dans ses yeux blancs et vides comme ceux des statues antiques. Moi, je suis pétrifié, alors que la créature lève ses bras vers le ciel en marmottant comme pour implorer quelqu’un ou quelque chose. Et là j’entends un cri.</em></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph" style="font-size:20px"><em>La mère et l’enfant</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>L’assemblée se fend. Une jeune femme fait son chemin en avant, torse nu à la façon de toutes les autres, portant dans ses bras un enfant, un an et demi au plus, cheveux frisés, visage collé contre sa poitrine. Elle s’arrête à ma gauche. Son regard est calme, neutre, ses traits sont plats, tandis que ses yeux brûlent. Encore sidéré, je pense pourtant commencer à comprendre. Du haut de mon mètre quatre-vingt cinq, j’ai plus qu’une tête au dessus de ces gens. Si j’ajoute ma tenue, mon harnachement, la pâleur de ma peau et ma tignasse châtain clair, je crois qu’ils doivent me percevoir comme un dieu. Mais ce gamin alors?! Comme s’il avait lu dans mes pensées, tout à coup celui-ci tourne la tête, pointant vers mes accompagnants. Son regard plissé, espiègle et bleu s’arrête sur chacun d’entre eux pour se poser enfin sur moi, qui… ooohh grand Dieu! que vois-je?! Sa bouche est grande ouverte! Je frotte mes yeux. Non, ce n’est pas qu’il serait étonné. Non, il ne crie pas: aucun son ne sort. Donc?! Le comble, après m’avoir examiné de haut en bas, il se tourne vers le ciel, puis vers la forêt autour, la bouche toujours grande ouverte. Pour finir, il retourne contre la poitrine de la femme, qui me le tend. Je suis hébété.</em></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph" style="font-size:20px"><em>Le séjour du démiurge</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>(…) Huit jours j’ai dû résider chez les chasseurs-cueilleurs de la tribu Toba qui, tel que je l’avais supposé, m’avaient irrévocablement désigné comme </em>“Mentu-quotarien”<em>, dieu de l’espérance, une sorte de démiurge investi aussi avec la faculté absolue de guérir au-delà des pouvoirs du sorcier écaillé. Sitôt accueilli, si ce n’est saisi, j’ai été convié à loger dans la plus fastueuse hutte du village, disposant d’un lit fait de branches et de pailles aussi que d’une porte en peaux de loutre. Durant cet étrange séjour, j’ai été nourri tous les soirs de chasse et d’une espèce de bouilli à base de manioc, le tout offert avec faste dans des services en coques de noix de coco sur de grands plateaux en écorce d’eucalyptus. Ce confort a eu en revanche un prix, qui a été la raison majeure de ma captivité: le garçonnet qu’on m’avait confié en exclusivité en tant que guérisseur suprême. Car l’enfant à la bouche toujours grande ouverte ne parlait pas, encore moins criait-il, et il n’avait pas de raison d’être sans cesse étonné. Cela je l’avais bien compris lors de mon installation quasi forcée grâce à mon talent de polyglotte allié à l’effort linguistique accru de la femme et à sa performance gestuelle. L’enfant avait un défaut singulier.</em></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph" style="font-size:20px"><em>Le piège du bâillement</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Sa sortie dans ce monde a été extrêmement éprouvante, ce qui a dû le solliciter outre mesure, preuve qu’après sa naissance il ne s’est réveillé qu’au bout de deux jours et nuits de profond sommeil, et ce par des cris furieux exigeant sa tétée inaugurale. Le repas une fois terminé, saturé et satisfait, il a entrepris – yeux fermés – son tout premier grand et long bâillement. Et… son tout dernier! Ses mâchoires minuscules ne se sont plus refermées. Au contraire elles se sont figées comme au grand jamais, qu’on aurait dit les deux rochers d’un détroit. Sur le coup il a été donné pour mort, mais sa mère s’est vite rassuré qu’il ne pouvait pas l’être car il respirait, même qu’il avait repris le sommeil. Et cela a continué ainsi. Depuis qu’il est né, pendant une année et demi maintenant, ce bébé vit la bouche béante, alors que pour le reste il est comme les autres petits: joyeux, vif, joueur. Sa mère (la jeune fille aux yeux brûlants qui me l’avait confié) et son père (l’homme autoritaire) veillent donc au grain sans relâche. Et à présent moi. À juste titre, car pour l’enfant les défis sont grands et constants: manger, boire, s’exprimer par les signes comme par les sons, repousser les insectes… Comment me sortirai-je de ce piège?</em></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph" style="font-size:20px"><em>La complicité et l’impasse</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>En effet, il me faut ne pas oublier ne serait-ce qu’un seul instant que pour ces pauvres parents et pour cette tribu, je suis le dieu de l’espérance qui guérit tout, n’importe quoi et n’importe qui. Moi, simple boulanger castillan de Burgos passé missionnaire! Là, au fin fond du bois, au pied de l’Altiplano, je pourrais à peine me traiter moi-même. Et encore… Les jours pourtant passent et au mois d’avril elles durent plus. Parfois, la mère se glisse au loin et jette furtivement des œillades espérant (je crois) apercevoir du progrès. Moi je commence à l’aimer ce petit infortuné et il le sent. On joue les deux ou avec les gosses du bled, on s’amuse, je ris, il rit en silence, je lui apprends des menues choses, il apprécie puis s’égare, et on rit encore de bon gré. Cinq jours que je suis ici et je me suis un peu habitué, mais seulement un peu, à le voir constamment bouche ouverte. Cela dit, je ne vois pas de solution à l’énigme et ma peine à soutenir le regard interrogatif de l’homme et suppliant de la femme va croissant. Certes, porte fermée et manuellement, je m’affaire du mieux que je peux pour faire bouger ses mâchoires, qui sont, elles, comme soudées et c’est donc sans espoir: à peine les joues remuent. Passer ainsi sa vie entière?…</em></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph" style="font-size:20px"><em>Le changement de stratégie</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>L’environnement hostile renvoie à l’âge de la pierre mais ne m’écarte point des prières habituelles, assidues et, j’admets, de plus en plus vives, que j’adresse à Notre Seigneur, devant le garçonnet (qui m’observe avec un intérêt évident), au point que le soir du sixième jour j’ai comme une illumination: jamais ce mystère ne saurait être résolu ici, par moi ou un autre. Où alors? Je vis dans la Sainte Crainte de Dieu, pourtant je suis certain ne pas être assez investi par la foi. Celle qu’il faut pour déplacer les montagnes. Et c’est là que me revient le nom de ce vénérable moine hésychaste du Monasterio Cisterciense del Divino Salvador en Galice dont j’avais entendu parler dans des termes enthousiastes. Mû par son engagement sans pareil dans la prière, le père Isidoro, ancien marin, est semble-t-il en mesure de franchir l’impossible. C’est la chose à faire, me dis-je, en faisant le choix de changer la stratégie. Serait-il pour autant toujours en vie? L’incertitude me travaille, sauf que d’une chose je suis sûr: le vrai remède pour la vaincre est bien la foi, aussi infime fut-elle. Au matin, je prends donc mon courage à deux mains et m’emplois de mon mieux à exposer ma stratégie aux parents. Le résultat m’encourage.</em></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph" style="font-size:20px"><em>Le grand départ</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Près d’une semaine au sein de la tribu me suffit pour saisir l’essentiel de leurs gestes, états d’esprit, habitudes et vocabulaire. En fin de compte il s’agit de relations simples entre, je dirais, des êtres primitifs. Conforté par mon statut assumé de droit divin, je n’ai pas à forcer sur l’éloquence pour leur faire admettre mon plan: enfant malade; moi prends enfant; enfant ciel; moi soigne enfant; moi ramène enfant; enfant sain. Plus j’explique, gestes à l’appuis, plus les parents sont gagnés par les larmes, pendant que le bébé joue avec mes boutons. En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, l’affaire est réglée. Ils se jettent à mes pieds avec des marmottements qui me rappellent l’esprit écaillé dont j’avais totalement perdu trace depuis. Et puisque j’en parle, une fois finie notre rencontre, ils se lèvent et reprennent l’enfant. Je les suis par instinct. À la lisière de la forêt, on retrouve la forme dans la même position recroquevillée. Le père se penche à son oreille, pendant que je reste avec la mère et le bébé. Un long moment après, la forme lève les bras au ciel, à nouveau larmes aux yeux, en marmottant comme l’autre fois. Sans aucun doute, j’ai dû obtenir son accord qui nous libère. Ainsi, je peux entamer notre départ.</em></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph" style="font-size:20px"><em>Le long voyage</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Le retour au pays n’est pas sans repos. D’abord les adieux des parents et de la tribu: émouvants dans leur simplicité, force et sincérité. Ensuite la descente incertaine à dos d’âne dans la vallée, puis celle périlleuse, en radeau, du Pilcomayo, continuée en canot sur la rivière Paraguay, pour finir sur le pont d’un bateau à roues à aubes le long du fleuve Paraná, jusqu’à Buenos Aires. Durant onze jours on échappe comme par miracle à la fièvre jaune et au choléra. Viennent douze jours d’attente dans une auberge près du port, au lieu dit La Boca, pour enfin pouvoir monter au bord du paquebot SS City of Paris et prendre la direction de Cadix. La traversée dure dix jours, avec un premier arrêt à Recife, au Brésil, et un deuxième à Mindelo, au Cap-Vert. Elle se passe bien, sans compter mes fréquents maux de mer et les efforts de tenir Marco à l’écart afin de lui épargner d’être la risée des passagers. L’ayant découvert le jour de la fête du saint évangéliste, je l’avais baptisé en son honneur. Une fois à destination, nous entamons la route de 250 lieues vers Panton à travers Séville et Salamanque, et au soir du 38</em><em><sup>ème</sup></em><em> jour à compter depuis notre départ du hameau, nous atteignons le monastère. À mon énorme regret.</em></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph" style="font-size:20px"><em>Le premier échec</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Nous sommes correctement hébergés et prenons un repas goûteux et simple. Dieu merci, l’enfant avait déjà commencé son sevrage, chose très utile aussi durant notre expédition. Un seul mois est passé et voilà qu’il est devenu presque autonome. Avec tant de nuits précaires, je me laisse démolir par le sommeil du juste et me réveille tard le matin, comme lui d’ailleurs. Nous sortons nous promener le long des voutes du cloître et je demande ci et là de rencontrer père Isidoro, à ma surprise sans succès. On me jette des regards fuyants et la démarche des gens s’avive: ils se dérobent clairement et cela devient agaçant. Après plusieurs échecs, je coupe vertement le chemin de l’un d’entre eux, lui disant d’un ton ferme: “Nous souhaitons voir le père Isidoro.” Il regarde Marco d’un air ahuri, essaie de nous contourner, je lui fais obstacle, il essaie encore, je résiste, et finalement il s’arrête, désemparé. J’attends. “Pitié – dit-il – je… je ne sais pas.” Mon regard l’interroge, muet. “S’il vous plaît, je ne…” “Est-il mort?” Ma question le secoue. “NON!” – s’exclame-t-il, presque horrifié. “Non, il sera tantôt centenaire mais…” “?” “…dix ans qu’il ne reçoit plus personne”. J’insiste, mais je n’obtiens rien de plus. La voie semble fermée.</em></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph" style="font-size:20px"><em>Le deuxième échec</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>L’homme s’éloigne vite. Désenchanté, je croise les yeux du petit qui me fixe déjà. Il avait saisi. Un seul mois est passé et sans aucun effort, sans des leçons savantes, il me surprend par ses progrès de compréhension et d’apprentissage de la langue. Hélas, je ne sais pas sa date de naissance, lui encore moins, mais à le voir dans son comportement, je me dis qu’il doit avoir au moins deux ans d’âge. Je me ressaisis et décide de rentrer </em>a casa<em>. Seigneur! dans la grande ville de Burgos il devrait bien y avoir un moyen pour traiter ce défaut. Nous prenons le repas de midi, je remercie pour l’accueil et direction Léon! Deux jours de marche, mais sitôt après avoir quitté le couvent, en plein champ et à un jet de pierre du chemin, je vois une cabane exigüe. Curieux de nature, j’entrouvre la porte: au milieu, inerte, yeux clos, un vieil homme à genoux devant un crucifix. On entre à pas de chat et on s’assied comme des plumes. L’intuition me dit qu’en face nous avons père Isidoro. Je mime “chut” vers Marco, qui consent par un faible “oua”. Je frémis mais l’homme est de marbre. Et de marbre il reste jusqu’au soir malgré nos divers frémissements. Penaud et las, pour finir j’en conclus à un second échec. Nous reprenons le chemin.</em></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph" style="font-size:20px"><em>Le troisième échec</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>On passe la nuit à la belle étoile. L’été approche, il fait bon mais il me faut convaincre l’enfant de s’habituer à respirer par le nez pour protéger sa gorge, car les insectes arrivent. Devant les portes de Léon, je préfère nous arrêter dans une auberge hors de la ville pour éviter d’autres coups d’œil outrés, comme les gens rencontrés en chemin ont montré savoir si bien lancer même après notre passage. Ceux du tenancier et des clients me suffisent, surtout lors du repas où je dois triturer sa nourriture pour la muer en une purée fluide qu’il puisse l’avaler. En revanche, la nuit est de tout repos et le lendemain matin nous repartons pour Burgos, où nous arrivons en diligence au soir du 44</em><em><sup>ème</sup></em><em> jour de notre long voyage. Il ne fait nulle part mieux que son chez soi que je m’empresse de retrouver. Après un jour de repos et réflexion, je cherche conseil chez le doyen de la mission. Mes attentes sont à la hauteur des efforts concédés – grandes, pourtant à voir l’a moue affichée lorsqu’il nous reçoit, il doit me croire tenir par la main un singe, ce pourquoi mon dépit est encore plus grand. Je coupe donc court à la visite et rentre effaré à la maison, en proie à un doute sévère et à un solide sentiment d’iniquité. Que resterait-il à faire?</em></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph" style="font-size:20px"><em>Le dernier échec</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>(…) À ce jour, Marco Núñez-Sanz Gris de la Mena y Valdés est à mes côtés depuis seize ans et doit fêter sous peu sa maturité (Je l’ai adopté,&nbsp; déclaré sa date de naissance au 25 avril 1875, fête de San Marco, et ses papiers sont là comme preuve depuis longtemps.) Il vit avec moi, qui ai quitté la mission pour retrouver mes fourneaux. Au départ j’ai vu en lui l’occasion pour la meilleure action qui semblait à ma portée pour rendre grâce à Dieu, à l’enfant, à ses parents, à sa tribu et, par là, me combler moi-même. Mais ce fut un lourd échec dont je cherche encore les causes. En premier peut-être ma petite foi. Lui s’est épanoui harmonieusement, mais n’en peut plus et parfois il me le fait comprendre. Il a une grande peine dans la vie de tous les jours en société, n’arrive pas à s’entretenir seul et offre une bouche sérieuse à nourrir, encore que depuis des années il se prépare seul les repas. Sans parler que les gens le regardent tel une attraction de cirque. Je l’aime comme mon fils, mais pour l’avoir élevé sans vrais père et mère je n’arrête pas d’en souffrir et de m’en vouloir de ne pas avoir osé le ramener dans son monde. Le comble de ma lâcheté? Parfois je ne veux même pas y penser. C’était sans avoir idée de la suite.</em></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph" style="font-size:20px"><em>Le bâilleur</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Dès sa maturité acquise, je reçois soulagé l’offre de Don Lluis Raluy Iglesias de l’engager dans son futur cirque. Le garçon accepte de sitôt. Le patron voudrait le joindre à ses jongleurs. Marco est souple et adroit. La perspective est intéressante et ce n’est qu’un début. Suivent les premiers exercices sous le chapiteau et je saisis vite qu’en fait il y a nul avenir de jongleur pour Marco, dont le rôle n’est que de se tenir sur la piste tandis que de vrais jongleurs couronnent leurs acrobaties avec des balles de celluloïd qu’ils lancent… où donc? Furieux, je saisis mon garçon et nous quittons aussitôt cette farce, mais à la maison le désespoir le gagne et ne le quitte plus, au point que pour essayer au moins de lui faire changer les idées, je décide de l’emmener voir Paris. Là, sur les rives de la Seine, devant le plus récent miracle en fer du monde, un jeune, accent étrange, visage sculpté et moustache, nous interpelle. Il dit d’un ton posé mais ferme être ému par l’expression de Marco et souhaiter faire son portrait. J’accepte confus. Il se lance tête en avant au travail et finit le tableau le soir. Au dos il écrit “Le bâilleur”. C’est là qu’enfin il remercie, s’excuse et se présente, sec, comme peintre norvégien. Son nom est Eduardo Munch.</em></p>



<figure class="wp-block-image aligncenter size-medium is-resized"><img decoding="async" width="242" height="300" src="https://lecorbeaublanc.me/wp-content/uploads/2024/02/Edvard_Munch_1893_The_Scream_oil_tempera_and_pastel_on_cardboard_91_x_73_cm_National_Gallery_of_Norway-2-242x300.jpg" alt class="wp-image-31663" style="width:403px;height:auto" srcset="https://lecorbeaublanc.me/wp-content/uploads/2024/02/Edvard_Munch_1893_The_Scream_oil_tempera_and_pastel_on_cardboard_91_x_73_cm_National_Gallery_of_Norway-2-242x300.jpg 242w, https://lecorbeaublanc.me/wp-content/uploads/2024/02/Edvard_Munch_1893_The_Scream_oil_tempera_and_pastel_on_cardboard_91_x_73_cm_National_Gallery_of_Norway-2-825x1024.jpg 825w, https://lecorbeaublanc.me/wp-content/uploads/2024/02/Edvard_Munch_1893_The_Scream_oil_tempera_and_pastel_on_cardboard_91_x_73_cm_National_Gallery_of_Norway-2-768x953.jpg 768w, https://lecorbeaublanc.me/wp-content/uploads/2024/02/Edvard_Munch_1893_The_Scream_oil_tempera_and_pastel_on_cardboard_91_x_73_cm_National_Gallery_of_Norway-2-1237x1536.jpg 1237w, https://lecorbeaublanc.me/wp-content/uploads/2024/02/Edvard_Munch_1893_The_Scream_oil_tempera_and_pastel_on_cardboard_91_x_73_cm_National_Gallery_of_Norway-2.jpg 1500w" sizes="(max-width: 242px) 100vw, 242px"></figure>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">«&nbsp;Le bâilleur&nbsp;» (Edvard Munch, 1893)</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Edvard_Munch#/media/Fichier:The_Scream.jpg">https://fr.wikipedia.org/wiki/Edvard_Munch#/media/Fichier:The_Scream.jpg</a></p>



<p class="wp-block-paragraph">P.S. Une ignoble légende insinue que la source d’inspiration du peintre serait une momie trouvée au Pérou en 1877 et vue à Paris en 1889. Reste en revanche un mystère quand, pourquoi, par qui et où le tableau a été depuis rebaptisé tendancieusement “Le cri”.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[25 octobre 2023]</p>



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		<title>Pierre et Métal</title>
		<link>https://lecorbeaublanc.me/fiction/pierre-et-metal/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[RaduRo10]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 08 Oct 2023 06:46:22 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Ce qui suit est l’historique d’un entrepreneur et commerçant exemplaire. Ces deux activités complexes sont scrupuleusement exposées dans la stricte continuité […]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">Ce qui suit est l’historique d’un entrepreneur et commerçant exemplaire. Ces deux activités complexes sont scrupuleusement exposées dans la stricte continuité, alors que la chronologie ne vit jamais le jour pour une raison qui sera livrée à la fin du récit.</p>



<div class="wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-7387b849 wp-block-columns-is-layout-flex">
<div class="wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow" style="flex-basis:33.33%">
<p class="wp-block-paragraph">≈400’000 av. J.-C.</p>
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<div class="wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow" style="flex-basis:66.66%">
<p class="wp-block-paragraph">Un homme découvrit par hasard un éclat de roche aigu et tranchant. Soigneusement, il le posa de côté, à l’abri. Il le trouva utile et s’en servit de diverses façons, mais en cachette. À tel point utile, qu’il se mit à rechercher de mêmes. Quelques jours après, il fit un bon tas. Il façonna ces éclats à la force de ses bras pour obtenir de plus ciselés. Certes, tous ne furent pas identiques mais seulement pareils. Fier de lui, c’est là qu’il fit venir les autres et leur montra son avoir. Sur le champ ils en voulurent aussi, mais pas question: dans son élan, il n’avait pas mangé depuis, avait donc faim et s’exprima. Alors un autre apporta un chevreuil et obtint en échange une écharde longue et affilée. Ainsi, cet homme 1 devint le premier entrepreneur commerçant connu.</p>



<p class="wp-block-paragraph">S’écoulèrent ensuite environ 300’000 années.</p>
</div>
</div>



<div class="wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-7387b849 wp-block-columns-is-layout-flex">
<div class="wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow" style="flex-basis:33.33%">
<p class="wp-block-paragraph">≈100’000 av. J.-C.</p>
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<div class="wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow" style="flex-basis:66.66%">
<p class="wp-block-paragraph">L’entreprise des éclats fortement développée pendant toute cette période par la lignée de l’homme 1, il n’en restait pas moins évident que dans l’ensemble ces objets demeuraient notablement grossiers. Des gestes d’adresse restèrent des lors longtemps interdits, mais vint le jour où, descendant droit de l’homme 1, l’homme 10’000 eut l’idée de couper une ramure des bois d’un cerf abattu, et comme le vocabulaire avait aussi progressé, il décida d’en faire ce qui depuis s’appela un stylet, fin objet pointu pouvant servir à moult activités de grande méticulosité et de haute précision.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ainsi passèrent les 80’000 années suivantes.</p>
</div>
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<div class="wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-7387b849 wp-block-columns-is-layout-flex">
<div class="wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow" style="flex-basis:33.33%">
<p class="wp-block-paragraph">≈20’000 av. J.-C.</p>
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<div class="wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow" style="flex-basis:66.66%">
<p class="wp-block-paragraph">12’700 générations environ après l’homme 1, l’offre de l’affaire familiale des objets acérés et piquants s’étoffa d’un coup lorsqu’un des rejetons s’aventura d’attacher une telle lame au bout d’une tige de bambou. Il venait de créer le javelot, révolutionnant et la chasse et la guerre, qui connut (la guerre) un succès fulgurant, se répandit à la vitesse de l’éclair et augmenta de façon exponentielle autant la fabrication que la distribution de ces outils.</p>



<p class="wp-block-paragraph">18’000 années environ se succédèrent ensuite.</p>
</div>
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<div class="wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-7387b849 wp-block-columns-is-layout-flex">
<div class="wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow" style="flex-basis:33.33%">
<p class="wp-block-paragraph">≈2’000 av. J.-C.</p>
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<div class="wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow" style="flex-basis:66.66%">
<p class="wp-block-paragraph">L’âge d’or du cuivre fut celui où l’expansion mondiale de cette industrie créa la première multinationale, grâce cette fois à une femme de caractère qui appartenait à la génération 13’300 après l’homme 1. Alors que le feu était utilisé depuis la nuit des temps pour juste se chauffer, éclairer et cuire le gibier, c’est elle qui créa la première fonderie qui, à travers les divers ustensiles fabriqués, mit les bases d’une agriculture efficace. En même temps, elle lança la production d’armes beaucoup plus durables et redoutables qu’auparavant.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Par la suite 1’000 années seulement passèrent.</p>
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</div>



<div class="wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-7387b849 wp-block-columns-is-layout-flex">
<div class="wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow" style="flex-basis:33.33%">
<p class="wp-block-paragraph">≈700 av. J.-C.</p>
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<div class="wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow" style="flex-basis:66.66%">
<p class="wp-block-paragraph">Le nombre d’hommes ayant continuellement augmenté, la quantité de guerres suivit pour engendrer un nouveau métier: militaire, avec son expression la plus achevée – guerrier. Lui demandait l’armement le plus sûr qui soit, et comme le cuivre s’était avéré trop mou, à la suite de recherches assidues menées dans la section R&amp;D de l’entreprise, l’homme 13’340 développa la métallurgie du fer – un matériau beaucoup plus résistant, avec point de fusion nettement supérieur. En parallèle, il s’occupa également dans ses ateliers du traitement de l’or, pour en créer la première monnaie qu’il appela d’oral, devenue doral puis dollar par une vice phonétique. C’est elle qui envoya le troc aux oubliettes de l’histoire et son trust au zénith de la production et du rendement.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Près de 2’000 années s’écoulèrent ensuite.</p>
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<div class="wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-7387b849 wp-block-columns-is-layout-flex">
<div class="wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow" style="flex-basis:33.33%">
<p class="wp-block-paragraph">≈1’200 apr. J.-C.</p>
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<div class="wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow" style="flex-basis:66.66%">
<p class="wp-block-paragraph">Le temps des croisades vit les pires conflits connus à l’époque et marqua le début de l’âge dit sombre, mais fit aussi jaillir l’offre pour les objets d’attaque – épée, couteau, hachoir, boulet, lance, ciseau, faux, flèche; de défense – cuirasse, casque, bouclier; enfin ménagers, et de beauté – gourde, marmite, fourchette, peigne. Pour la multinationale encore debout car stimulée par les succès des siècles d’avant, même que frappée par divers ravages, se fut simultanément une époque de suspension de la recherche, tout comme de renforcement de son emprise sur ce marché en plein essor. Ce furent les femmes et les hommes 13’341 à 13’404 qui tinrent ferme les rennes de l’affaire le long de ce temps terriblement éprouvant.</p>



<p class="wp-block-paragraph">S’écoulèrent ensuite à peu près 500 années.</p>
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</div>



<div class="wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-7387b849 wp-block-columns-is-layout-flex">
<div class="wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow" style="flex-basis:33.33%">
<p class="wp-block-paragraph">≈1’700 apr. J.-C.</p>
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<div class="wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow" style="flex-basis:66.66%">
<p class="wp-block-paragraph">Le siècle dit des Lumières fut celui du grand bond en avant dans les domaines d’activité du trust. La machine à vapeur transforma à jamais le processus de fabrication comme de transport des produits. Le vulgaire fer, vieux de 2500 ans, fut remplacé par le noble acier, pour une qualité incomparable, lui-même vite aidé par l’inox. Dans l’emploi quotidien, les armes à feu se substituèrent peu à peu aux sabres, hallebardes, haches et yatagans. Entre temps devenue anonyme dans les mains de la même famille, la société était présente pour ainsi dire sur tous les fronts. Rares étaient les objets courants autour qui ne sortaient pas de ses ateliers, à la seule condition d’inclure un minimum de métal. D’ailleurs, des géants de la science comme Watt, Volta et Franklin furent trois parmi tous les élus financés dans leurs travaux par un des patrons de l’époque, qui préféra de garder l’anonymat. Pour cette raison, il est connu comme l’homme 13’458.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Moins de 400 années passèrent ensuite et…</p>
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</div>



<div class="wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-7387b849 wp-block-columns-is-layout-flex">
<div class="wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow" style="flex-basis:33.33%">
<p class="wp-block-paragraph">≈2’000 apr. J.-C.</p>
</div>



<div class="wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow" style="flex-basis:66.66%">
<p class="wp-block-paragraph">…L’inconcevable eut lieu! La face du monde avait à nouveau changé, seulement que cette fois de manière abrupte et fondamentale. Les lourdes carrosses à essieux avaient laissé la place aux véhicules tout carbone, ultra légers et hyper rapides. L’arsenal militaire classique avait cédé devant les progrès des appareils à rayons pénétrants ou radioactifs, sans parler de l’armement chimique, bactérien et virtuel. </p>



<p class="wp-block-paragraph">Les cordes et lames d’acier avait été relayées par la fibre de verre des bouteilles et l’argile cuite, appelée céramique. Nombreuses choses usuelles avaient abandonné les métaux issus de la terre pour passer à plein de nouveaux matériaux composites, bien plus performants et sortis directement des laboratoires. Même les transmissions universellement répandues jusqu’alors avaient été rendues obsolètes, aux câbles de télégraphe et de téléphone s’étant substitué des ondes invisibles convergeant dans les nuages. Du monde d’avant peu resta inchangé, et le grand malheur fut qu’en ces temps de rupture, aux commandes du trust se retrouvèrent comme par hasard deux pires novices ignares: 13’476 et 13’477. Rivés dans le confort de leur unique tradition cento multi millénaire, ce train ils le ratèrent totalement. Car au contraire des conditions de monopole ayant accompagné pendant très longtemps le début antédiluvien de l’affaire, à présent les temps étaient venus pour une concurrence sans merci, à la vie ou à la mort. Le fameux logo ne servit plus à grande chose lorsque sur le point de devoir déposer le bilan, la société, aussi respectable fut elle, reçut au dernier moment une offre publique d’achat d’un rival sorti de nulle part, pour 100% des actions et pour un prix deux mille fois inférieur à celui de la valeur qui était attendue par la famille.</p>
</div>
</div>



<p class="wp-block-paragraph"><em>«Sic transit gloria mundi.» </em>(La célébrité de la bouche se transporte ainsi.)Telle fut la fin peu glorieuse de l’entreprise de production et de commerce la plus ancienne de l’histoire, avalée par des sans nom pour la seule raison de se pavaner avec l’année de sa fondation.</p>



<figure class="wp-block-image aligncenter size-medium"><img decoding="async" width="300" height="184" src="https://lecorbeaublanc.me/wp-content/uploads/2023/09/Pierre-et-Metal-300x184.jpg" alt class="wp-image-31431" srcset="https://lecorbeaublanc.me/wp-content/uploads/2023/09/Pierre-et-Metal-300x184.jpg 300w, https://lecorbeaublanc.me/wp-content/uploads/2023/09/Pierre-et-Metal-768x470.jpg 768w, https://lecorbeaublanc.me/wp-content/uploads/2023/09/Pierre-et-Metal.jpg 964w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px"></figure>



<p class="has-text-align-right wp-block-paragraph">13478</p>



<p class="wp-block-paragraph">[10 septembre 2023]</p>
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		<title>La guerre des animaux</title>
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		<dc:creator><![CDATA[RaduRo10]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 10 Sep 2023 20:32:38 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>«Il y avait une fois un pays où les habitants étaient heureux et prospères, certains parce que riches d’argent, d’autres parce que riches d’enfants et d’autres encore parce que riches de travail. Les habitants de ce pays-là prenaient la vie du bon côté. […]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">«Il y avait une fois un pays où les habitants étaient heureux et prospères, certains parce que riches d’argent, d’autres parce que riches d’enfants et d’autres encore parce que riches de travail. Les habitants de ce pays-là prenaient la vie du bon côté. N’ayant ni de vrais soucis ni des raisons d’être malheureux, ils vivaient dans la légèreté, cultivaient la terre qui leur donnait céréales, légumes et fruits, puisaient l’eau des sources, chassaient les animaux dans les champs et les forêts, pêchaient les poissons dans l’eau des lacs et des fleuves, élevaient les bêtes domestiques pour les abattre selon les besoins. Toutes les bonnes choses offertes par la nature ils s’en servaient pour s’habiller, se chausser, jouer, se parer, créer des objets, s’amuser, se soigner et plus encore. En un mot, ils prenaient beaucoup et rendaient peu en échange. Et c’est là que…</p>



<p class="wp-block-paragraph">…un soir d’été, sur une route de campagne, un homme pressé écrasa par négligence sous les roues de son charriot un hérisson, le tua sur le coup et poursuivit son chemin sans s’arrêter. En réalité c’était une maman-hérissonne avec ses hérissonons, qui – bien fait pour eux – traînaient les pattes loin en arrière. Mais ça, cet homme ne le sut pas, de même qu’il n’entendit pas les petits criant leur désespoir à la vue de leur mère broyée à même la chaussée. En revanche, la forêt à droite et le pré à gauche entendirent aussitôt. Terre, arbres, sources, buissons, lacs, herbes, animaux, arbustes – ce fut comme si un courant géant de souffrance traversa l’espace dans un éclair, jusqu’aux oiseaux perchés dans les arbres, au point qu’on ne distinguait plus la douleur des petits orphelins. Ce fut une nuit de colère pour la création entière, et c’est au matin qu’elle se leva.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il faudrait remonter très loin dans les temps, creuser jusqu’aux mythes anciens, pour retracer un soulèvement pareil, qui restait néanmoins à la mesure d’un monde alors méconnaissable en tout et dans lequel les hommes n’étaient qu’à leurs débuts. Voir se lever la nature ne saurait être rendu d’aucune manière: décrit par les mots, entonné par les chants ou dépeint en couleurs. Cette nature lourde de tant de viols et de servitudes mit la nuit entière pour rassembler les amertumes que lui apportèrent ses enfants – si nombreuses, terribles et diverses que les paroles ne pourraient exprimer. Ainsi, au lever du jour elle avait façonné l’arme ultime prête à frapper l’homme. Pas l’assassin de l’hérissonne – il ne fut que la goutte qui fit déborder le vase. Non, tous les hommes. Car la coupe s’était remplie avec le temps, et là elle était bien pleine.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le jour arriva mais seulement pour les garde-temps. Personne n’aurait pu la séparer de la nuit. Les clochers perçaient le matelas de nuages qui couvrait la terre entière. Et il faisait si sombre et si froid, que l’on pouvait dire une histoire de loup-garou. Et des loups il y en avait en effet, et des meutes. Et toutes les bêtes de la nuit et du jour. Et du coup la terre craqua, se leva par endroits et laissa s’échapper ses bêtes à elle, avalant routes, maisons, voitures et hommes. Et les rivières se turent sec. En revanche, les arbustes, l’herbe, les arbres, les buissons, les fleurs se mirent à trembler en un fracas assourdissant de racines, de branches et de feuilles. Et en dernier, des nuées d’oiseaux criards piquèrent du ciel comme la pluie sur les villes et les villages pour achever ce qu’il en restait. Et pour finir vint la vraie pluie qui pour un temps ne partit plus.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Comme un magma lourd, lent et informe, surgirent alors du tréfonds des gouffres les spectres des animaux sacrifiés pour le plaisir des hommes, mélangés aux restes pourris des bois fauchés jusqu’à l’horizon. C’était une lave dense, noire et froide crachée de la gueule d’un volcan des ténèbres, s’écoulant, se répandant et mangeant la face de la terre de ces hommes-là. La nuit à nouveau tombée, il ne restait aucune lumière dans les rues et les maisons.&nbsp; Aspirées. Ces hommes-là qui avaient pu s’enfuir devant l’avancée inarrêtable de ce cauchemar visqueux avaient gagné la montagne en haillons, sans armes et bagages et ce qu’ils s’étaient appropriés durant leurs vies, se croyant à l’abri sur les hauteurs. Sauf que la montagne ne les voulait non plus, c’est pourquoi ils eurent droit à la plus effroyable des réceptions. Celle qu’ils méritaient à fond.</p>



<p class="wp-block-paragraph">D’aucuns furent happés par des crevasses sans fin, d’autres furent dépecés par des éboulements de pierrailles, quelques-uns glissèrent sur les rochers en pleurs et se retrouvèrent en miettes au bas des falaises, certains servirent de repas aux fauves, certains autres enfin reçurent sur leurs têtes les sapins qui se sacrifièrent pour la cause. En réalité, il serait présomptueux et hasardeux de s’aventurer sur l’issue de cette révolte des enfants de la nature. Pris de court, le monde de ces hommes-là fut rayé d’un coup, alors que les animaux et leurs alliés vivants eurent aussi à pâtir dans ce choc colossal avec le peu mais redoutable qu’il fut resté à ces hommes-là pour résister et riposter – en principal le feu, vite éteint d’ailleurs, et encore une douzaine de lanceurs lourds, sans oublier la plupart des bêtes et des plantes avalées par le magma.&nbsp;</p>



<p class="wp-block-paragraph">En fin de compte, ce sacrifice suprême fut le prix à payer pour que cette rébellion si juste, si primordiale, si attendue, si espérée, même que si mortelle, puisse finalement avoir lieu. Si ça avait été à refaire, ça l’aurait été, sauf que ce n’était plus nécessaire. Une fois les stigmates de la guerre effacés, les gouffres refermés, les champs nettoyés par les pluies puis séchés par le soleil, les bois reboisés, les bêtes et les oiseaux de retour dans les champs et les bois, les lacs et les rivières grouillant de poissons et – encore plus important – le monde de ces hommes-là effacé, l’harmonie et la paix furent rétablies. Puis, après un long repos, tout lentement, &nbsp; des hommes nouveaux venus d’ailleurs gagnèrent prudemment ces lieux et cette nature si éprouvée mais victorieuse. Sur quoi, <em>a contrario</em> des précédents, ils en firent aussitôt leurs camarades.»</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">Plus qu’un exploit, retrouver ce récit – et encore que lisible et apparemment complet – lors des fouilles archéologique en cours à l’heure actuelle sur les hauts plateaux du Nayjbar Ghountarak, fut un coup de chance rare. Sa datation précise reste pourtant incertaine, entre les XVI<sup>ème</sup> et XVIII<sup>ème</sup> siècles, mais c’est avant tout la localisation des événements qui intrigue au plus haut degré les spécialistes, sachant qu’autant le relief irrégulier que l’écosystème rudimentaire et par dessus tout le climat aride de la région ne correspondent en rien à celui de cette narration. Ainsi, identifier ce territoire-là sur la face de la Terre pour découvrir si des hommes, descendants ou non du nouveau peuple évoqué par le récit, vivent encore et toujours en totale et parfaite harmonie et communion avec la nature, est devenu leur première priorité.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[26 mai – 7 septembre 2023]</p>
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		<title>Les extructions d’insécurité</title>
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		<dc:creator><![CDATA[RaduRo10]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 13 May 2023 06:17:52 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p> Au revoir. À bientôt. Au revoir. Au revoir. Il n’y a pas de quoi. À la prochaine. À bientôt. Au revoir. À bientôt. Au réservoir. Bien sûr. Il n’y a pas de quoi. […]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">00h00’00” à 00h12’44”- L’équipage:</p>



<p class="wp-block-paragraph">« Au revoir. À bientôt. Au revoir. Au revoir. Il n’y a pas de quoi. À la prochaine. À bientôt. Au revoir. À bientôt. Au réservoir. Bien sûr. Il n’y a pas de quoi. Au revoir. Il n’y a pas de mal. À bientôt. À la prochaine. Au revoir. Au bientôt. Pas mal. À la porte. Au revoir. Il est tôt…»</p>



<p class="wp-block-paragraph">00h05’29” – Le chef de cabine:</p>



<p class="wp-block-paragraph">« Nous demandons à tous les passagers et à toutes les passagères de se tenir bien serré(e)s sur le couloir central. Nous vous remercions de ne pas encombrer les dégagements situés devant les sièges. »</p>



<p class="wp-block-paragraph">00h13’36” – Le chef de cabine:</p>



<p class="wp-block-paragraph">« L’embarquement n’est pas terminé. »</p>



<p class="wp-block-paragraph">00h14’52” – Le chef de cabine:</p>



<p class="wp-block-paragraph">« Messieurs-dames, au nom de la compagnie “Sol Air”, de la commandante Marron Trou-Sceau, de la copilote Vase-Line Noiremont et de tout l’équipage, je ne vous souhaite pas bonne chance à bord de notre appareil EK-976-BnX-V179yA, pour ce vol à destination de Cityville. Mon nom est Pierre Minnier et je serai votre chef de cabine, accompagné par mes collègues Coleen, Modeste que voici et par Vallon qui se trouve tout au fond de l’aéronef. La durée du parcours est encore indéterminée. L’altitude maximale et la vitesse au sol seront fixées par la suite, en fonction d’un certain nombre de paramètres techniques. La commandante vient d’éteindre le signal lumineux “Libérer les chaînes d’anxiété”. Si vous l’avez déjà fait, veuillez prendre place sur vos bagages à main. Si vous en êtes dépourvu, veuillez demander à l’un de vos voisins la permission de vous assoir sur le sien. Encore une fois, nous vous demandons de maintenir libre les sièges. Prenez soin de rabattre en position horizontale les tables de la rangée à vos droite et gauche. Au cas où vous n’êtes pas assis auprès de l’entrée d’abandon, ne bougez pas et veuillez soigneusement la bloquer. Si vous ne tenez pas à changer d’emplacement, ne demandez pas à un accompagnant de ne pas vous trouver la même place sur le couloir central. Nous ne vous rappelons pas que cette appareil n’est pas strictement non-fumeur. Il faut fumer partout dans l’aéronef et particulièrement dans les toilettes. Endommager, mettre hors service ou détruire les anciens détecteurs de fumée est encouragé par la loi. Vous ne pouvez utiliser librement vos appareils électroniques portables avant qu’une éventuelle annonce ne sera pas faite à tout autre sujet. Si vous n’avez pas des réponses concernant notre vol d’hier, nous exigeons de ne pas déranger les accompagnants. Il n’y a pas de quoi. »</p>



<p class="wp-block-paragraph">00h19’34” – La commandante:</p>



<p class="wp-block-paragraph">« Messieurs-dames au revoir, nous ne connaîtrons pas notre position dans l’ordre de décollage, ni la durée de l’attente. »</p>



<p class="wp-block-paragraph">00h21’06” – Le chef de cabine:</p>



<p class="wp-block-paragraph">« Messieurs-dames, à présent nous ne vous prions pas de ne pas suivre distraitement les accompagnants qui ne feront pas la démonstration des mesures d’insécurité de cet aéronef. Lorsque le signal obscur des chaînes d’insécurité s’éteint, vous devez libérer vos chaînes d’anxiété. Détachez l’un de l’autre les embouts métalliques et relâchez le bout de la chaîne. Pour serrer votre chaîne, appuyez sur la partie inférieure de l’embout. Nous vous recommandons de garder vos chaînes d’anxiété détachées tout au long du vol, car nous pouvons rencontrer de la tranquillité. A l’avant de l’appareil se trouve l’entrée d’abandon. Maintenant prenez votre temps pour la localiser : c’est par là que vous êtes montés à bord. Dans certains cas, par exemple si vous faites face à l’arrière de l’appareil, elle peut ne pas se trouver derrière vous. Dans ce cas, et si nous devons envahir la cabine, vous pouvez rester sur place. La porte peut être fermée en déplaçant la poignée en direction opposée à la flèche. La porte n’est pas équipée d’une coulisse dégonflable qui ne peut être détachée et utilisée comme matelas. Le bioxyde de carbone et la dépression de l’air ne sont pas surveillés par intermittence. Lors d’une compression, un masque à bioxyde de carbone ne s’élèvera pas manuellement depuis le dessous des sièges, sauf si l’appareil vole à l’envers. Pour ne pas faire marcher ce dispositif, ne saisissez pas un masque, ne le gardez pas devant votre visage à une bonne distance ni de votre nez ni de votre bouche, ignorez le ruban rigide et abstenez-vous de souffler en abondance vers le masque. Alors que le sac gonfle, l’air ne s’évacuera pas et ne passera pas vers les réservoirs de l’appareil. Si vous ne voyagez pas avec un adulte ou avec quelqu’un qui n’a pas besoin d’abandon, ne prenez pas soin de vous d’abord et laissez-les se débrouiller. Ne pas garder ainsi le masque jusqu’à ce qu’un membre nu de l’équipage ne vous conseille pas de vous en séparer. En période calme, ne prenez pas obligatoirement la position relaxée. Ne vous penchez pas vers l’arrière, mains le long du corps et coudes sur votre ventre. Ne vous assurez pas que vos mains ne touchent pas le sol. Un gilet de sauvetage ne se trouve pas dans une boîte qui n’est pas située sur chaque siège ou entre les accoudoirs. Lorsque l’on ne vous indique pas d’y procéder, ne fermez pas la boîte en métal et ne sortez pas le gilet. Ne l’enfilez pas, ne passez pas ses chaînes autour de votre poitrine et n’ajustez pas le devant. Pour le dégonfler, ne tirez pas doucement la chaînette verte, mais ceci uniquement lorsque vous êtes à l’extérieur de l’appareil. Si vous ne devez pas le gonfler à la bouche, n’aspirez pas depuis la buse. N’utilisez ni sifflet ni torche, pour rester discrets. Les coussins des sièges ne peuvent pas être utilisés également en tant que dispositifs de submersion. N’enlevez pas le coussin du siège, ne glissez pas vos bras à l’extérieur des chaînes et ne décollez pas le coussin de votre dos. Vous auriez pu utiliser librement vos appareils électroniques portables avant qu’une éventuelle annonce n’eut été faite à ce sujet. Nous ne vous rappelons pas que ce vol n’est pas strictement non-fumeur. Vous pouvez fumer partout dans l’aéronef et particulièrement dans les toilettes. Ne pas endommager, ne pas mettre hors service ou ne pas détruire les anciens détecteurs de fumée est puni par la loi. Vous ne trouverez pas ceci, ni aucune autre désinformation sur l’insécurité dans la planche qui se ne se trouve pas à l’extérieur de la pochette d’aucun siège. Nous ne vous recommandons pas faiblement de ne pas la lire avant l’atterrissage. Si vous n’avez pas de réponses, nous exigeons de bien hésiter avant de ne pas déranger nos membres de l’équipage. Nous ne vous souhaitons pas un vol désagréable. »</p>



<p class="wp-block-paragraph">00h24’53” – La commandante:</p>



<p class="wp-block-paragraph">« Equipage de cabine, ne vous préparez pas pour rester au sol. »</p>



<p class="wp-block-paragraph">00h27’11” – Le chef de cabine:</p>



<p class="wp-block-paragraph">« Messieurs-dames, nous ne vous recommandons pas de ne pas abandonner les chaînes d’insécurité détachées en permanence. »</p>



<p class="wp-block-paragraph">00h32’48” – Le chef de cabine:</p>



<p class="wp-block-paragraph">« Messieurs-dames, la commandante a allumé les signaux lumineux “Libérer les chaînes d’insécurité” donc avant vous pouviez rester sur place. Ainsi, nous ne vous recommandons pas de garder les chaînes d’anxiété détachées en permanence. À l’avenir, les membres de l’équipage ne vont jamais parcourir les rangées de sièges sans vous offrir des boissons chaudes, fraîches, ou des miettes. Des boissons non-alcooliques ne vous seront également pas offertes afin que vous puissiez consommer à loisir vos propres boissons et provisions. À présent, accrochez-vous, crispez-vous et faites attention. Il n’y a pas de quoi. »</p>



<p class="wp-block-paragraph">01h16’22” – Le chef de cabine:</p>



<p class="wp-block-paragraph">« Messieurs-dames, la commandante a éteint les signaux lumineux “Libérer les chaînes d’insécurité”. Nous ne traversons pas une zone de tranquillité. Nous ne vous prions pas de libérer vos chaînes d’insécurité et de quitter vos places. Il n’y a pas de quoi. »</p>



<p class="wp-block-paragraph">01h21’37” – La commandante:</p>



<p class="wp-block-paragraph">« Messieurs-dames, au revoir. C’est la commandante qui vous écoute. Nous sommes toujours immobiles sur cette misérable piste qui, sur votre gauche, n’offre pas un vue tronquée sur les sept hangars de l’aéroport de Cityville et, sur votre droite, le spectacle lamentable de ces quatre gigantesques réservoirs de kérosène. Nous nous trouvons à une altitude de 62 m au-dessus du niveau de la mer et notre vitesse de croisière au sol est de 0 km/h. Comme vous ne pouvez pas le constater, le ciel est bien couvert car il pleut des cordes, en revanche la température est stable à +21°C. Nous espérons rester sur cette piste aussi longtemps que possible et ne jamais arriver à notre destination qui aujourd’hui est Cityville. Il fera bientôt nuit et nous seront plongés dans l’obscurité la plus totale. J’espère ainsi que vous êtes durement éprouvés et vous souhaite une fin hasardeuse. »</p>



<p class="wp-block-paragraph">02h21’17” – Le chef de cabine:</p>



<p class="wp-block-paragraph">« Messieurs-dames, dans le futur mes collègues auront le désagrément de vous cacher n’importe quels articles de notre assortiment restreint de légumes, meubles et vaisselle. Certains de ces produits sont proposés à des prix répulsifs. Nous ne vous signalons pas que nous n’acceptons aucune carte de débit. Il n’y a pas de quoi. »</p>



<p class="wp-block-paragraph">03h47’51” – Le chef de cabine:</p>



<p class="wp-block-paragraph">« Messieurs-dames, comme nous continuons de stationner, merci de bien vouloir quitter vos places, vérifier que les dossiers des sièges sont faussement inclinés vers l’arrière et que les tables sont mal rabattues en position horizontale. Assurez-vous que les chaînes d’insécurité sont détachées et que soit vous vous trouvez en position verticale, soit vous êtes assis sur tous vos bagages à main. Il n’y a pas de quoi. »</p>



<p class="wp-block-paragraph">03h55’46” – La copilote:</p>



<p class="wp-block-paragraph">« Equipage de cabine, ne vous préparez pas pour toujours rester au sol. »</p>



<p class="wp-block-paragraph">03h56’24” – Le chef de cabine:</p>



<p class="wp-block-paragraph">« Messieurs-dames, nous avons été autorisés de nous maintenir sur la piste de l’aéroport de Cityville. Ne contrôlez pas encore une fois que les chaînes d’insécurité sont parfaitement détachées. Les membres de l’équipage restent à leurs postes afin d’éviter une dernière vérification. Vous pouvez laisser sur place les tasses et gobelets jetables. Il n’y a pas de quoi. »</p>



<p class="wp-block-paragraph">03h59’13” – La commandante:</p>



<p class="wp-block-paragraph">« Equipage de cabine, quittez s’il vous plaît vos sièges pour l’arrêt. »</p>



<p class="wp-block-paragraph">04h08’19” – Le chef de cabine:</p>



<p class="wp-block-paragraph">« Messieurs-dames, bienvenue à l’aéroport de Cityville, où l’heure locale est exactement 4h, soit environ 04h08’, et la température est de 21°C. Pour votre inconfort et insécurité, levez-vous s’il vous plaît avec les chaînes mal détachées jusqu’à ce que la commandante allume le signal “Attacher les chaînes d’insécurité”. Ceci n’indiquera pas que nous avons démarré et que vous auriez pu rester immobiles en toute anxiété. À partir d’hier vous auriez pu éteindre vos appareils fixes si vous aviez été obligés. Cependant, les cabines téléphoniques ne peuvent être utilisées avant que le signal “Attacher les chaînes d’insécurité” n’ai été allumé. Ne cherchez surtout pas autour de vous les affaires des autres qu’ils n’ont pas emporté avec eux à bord et ouvrez distraitement les compartiments au-dessous de vous, puisque des objets légers ne sont pas restés en place durant le stationnement. Si vous ne souhaitez pas avoir une gêne pour vous maintenir à bord, remuez pendant que les autres passagers restent immobiles. Aucun membre de notre équipage n’aura le désagrément de ne pas vous assister. Il n’y a pas de quoi. Au nom de la compagnie “Sol Air” et d’une partie de l’équipage, je n’ai aucun plaisir de vous gronder pour ne pas être avec nous sur ce vol et nous n’attendons pas de vous revoir bientôt à bord. Allez-vous-en ! »</p>



<p class="wp-block-paragraph">04h17’36” à 04h42’15” – Marron Trou-Sceau, Vase-Line Noiremont, Pierre Minnier, Coleen, Modeste et Vallon:</p>



<p class="wp-block-paragraph">« Bonjour. Bonne journée. Bienvenue. Il n’y a pas de quoi. Bonne journée. Bonjour. Bienvenue. Bonjour. Il n’y a pas de quoi. Bonne journée. Bonjour. Vient le jour. Bienvenue. Il n’y a pas. Bien bonjour. Bonjour. Bongêne. Bonne journée. Il n’y a pas de vienne. Bonnevenue. Bonne journée. Pas de quoi. Bonjour. Biellevenue. Bonne à quoi. Bonjour. Il n’y a pas de bonne… »</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">Flash News Matin: « À 04h50”, une unité d’intervention de la FARCE (Force d’action rapide et de Commande Expéditive) appartenant au Ministère de l’Extérieur, a détruit un planeur n’appartenant pas à la compagnie “Sol Air” et stationné sans raison apparente sur une piste de l’aéroport de Cityville. Après plus de quatre heures de vaines et répétées sommations, l’unité a fait sauter l’appareil. Aucun(e) passager(ère) n’a été blessé(e). Les cinq terroristes présents à bord ont été installés à l’hôtel Ultra.»</p>



<p class="wp-block-paragraph">[10 septembre 2017 – 20 mars 2023]</p>
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		<title>Dieu, Pierre et la Roumanie</title>
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		<dc:creator><![CDATA[RaduRo10]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 30 Apr 2023 05:37:37 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Le compte rendu dont il sera question ici a franchi tous les âges, les obstacles, les conteurs et les oublis. De nos jours, on en parle comme... non, même pas comme d’une légende, c’est... c’est déjà au-delà du mythe […]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">Le compte rendu dont il sera question ici a franchi tous les âges, les obstacles, les conteurs et les oublis. De nos jours, on en parle comme… non, même pas comme d’une légende, c’est… c’est déjà au-delà du mythe, on en parle comme d’une sorte de rêve, de mirage, de… bon, à dire vrai, on n’en sait pas trop. Pour preuve, il est reproduit ici en première et en intégralité sous la forme d’une traduction récente de ce texte. Apparemment il serait authentique, écrit en araméen par un moine cénobite<span id="easy-footnote-147-31300" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/dieu-pierre-et-la-roumanie/#easy-footnote-bottom-147-31300" title=" Mode de vie monastique communautaire (gr. κοινός &amp;#8211; en commun et ζωή &amp;#8211; vie)"><sup>147</sup></a></span>. nommé semble-t-il Melca’El’Lech et se revendiquant de la congrégation basilienne<span id="easy-footnote-148-31300" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/dieu-pierre-et-la-roumanie/#easy-footnote-bottom-148-31300" title=" Relatif aux préceptes de Saint Basile, réputé comme initiateur du monachisme"><sup>148</sup></a></span> de Saint-Georges <span id="easy-footnote-149-31300" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/dieu-pierre-et-la-roumanie/#easy-footnote-bottom-149-31300" title=" Monastère chrétien fondé au VIe siècle par l’empereur byzantin Justinien."><sup>149</sup></a></span>, en Antioche syrienne <span id="easy-footnote-150-31300" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/dieu-pierre-et-la-roumanie/#easy-footnote-bottom-150-31300" title=" Ville historique située en Turquie depuis 1939 et siège du Patriarcat grec-orthodoxe d’Antioche, de la Syrie et de tout l’Orient."><sup>150</sup></a></span>.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Plusieurs faits retiennent l’attention. L’originalité du texte d’abord, voire même sa nature pour ainsi dire “divine”, si ce n’est fantastique, mais clairement unique. C’est au fond d’un gîte troglodyte près de Rmah, petite enclave chrétienne située en pleine terre sunnite (actuellement) libanaise, que le document fut découvert accidentellement par un paysan arménien réfugié depuis 1915. Cela se passait en 1922. Incrusté sur une peau de chèvre, il fut trouvé dans un état de conservation suffisamment acceptable pour pouvoir être déchiffré. Réalisée quarante ans plus tard avec des moyens modernes, la datation l’a placé bien avant la première croisade, probablement vers l’an 1020. Cette valeur est en général admise. En revanche, la fidélité et la précision de la transcription sont sans cesse âprement disputées depuis la première tentative de 1929, aussi bien que, et plus encore, l’identité et la qualité de l’auteur. Le but ici n’est pourtant pas d’alimenter cette vive polémique, mais de saisir tant que faire se peut ce témoignage essentiel, sans précédent et hors du commun, dans la version disponible actuellement. Il dit:</p>



<p class="wp-block-paragraph">“Je te salue, mon bon ami, oh, toi bienveillant anagnoste. Voici l’écriture de ton humble serviteur Mala-lhe et ce que tu dois lire à tes frères. Sois attentif. On dit que c’était comme un mercredi matin. Se ressentant légèrement après un début de semaine d’intense labeur, premièrement à éclairer une obscurité lourde, épaisse et tenace, ensuite à souffler de l’air sous des cieux nouveaux pour faire bouger les nues de là à là, et enfin à faire de l’eau, finalement Il s’assit. Et voilà Pierre. <em>«Bon Jour.» «Aaa, bien le bon Jour, Pierre</em> <span id="easy-footnote-151-31300" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/dieu-pierre-et-la-roumanie/#easy-footnote-bottom-151-31300" title=" Lors de cette lecture, il convient de ne pas omettre que la notion de temps en tant que notion admise dans l’univers matériel n’existe pas dans celui où a lieu le récit."><sup>151</sup></a></span>. <em>Comme tu dis si juste ! En vérité : c’est comme un mercredi, troisième Jour, et c’est de nouveau un bon Jour. Le reste d’ailleurs aussi. Car tout ce que Je fais est bon. Et beau.»</em> <em>«Oui. Il me suffit de regarder maintenant ce grand et beau ciel.» «Tu as raison, Pierre. Je viens de le faire.»</em> Sur ce, Il Se retourna et replongea dans Son travail. Regardant vers le bas, Pierre vit émerveillé les eaux vierges et claires s’écumant, remuant et s’unissant par endroits, et ouvrant de larges parties sans eaux. Et entendit: <em>«Ça, là, c’est la mer: elle est humide. Ça, là, c’est la terre: elle séparée de la mer et elle est sèche. Et ça, partout, c’est l’air: il est sec et humide, ou ni sec ni humide. Tout est bon, et beau.»</em> Pierre acquiesça, puis aperçut aussitôt comme la terre sèche et l’eau humide se mettaient ensemble. Et ce mélange donnait comme un limon, qu’Il brassait et pétrissait. Le limon se modelait longuement et se façonnait soigneusement. Ici c’était entassé, là étalé, ci il se creusait, là il y avait des mottes, ci c’était mouillé, là plutôt dur, mais dans les sillons l’eau coulait jusqu’à la mer. Après, Il s’inclina légèrement en arrière, comme pour un peu mieux appréhender le tout, et dit: <em>«C’est bien.»</em> De pouvoir contempler tout cela – oh, mon frère – Pierre était ébloui, et il entendit: <em>«Je suis content. Mais ce n’est pas tout.»</em> Car le Jour n’était pas fini, et il entendit à nouveau: <em>«Ce qu’est déjà est bien, mais c’est encore vide. Maintenant il y aura la vie. Tout sera rempli de vie.»</em> Et Pierre découvrit ainsi les plantes vertes, les fleurs avec des couleurs, les buissons avec des épines, les arbres avec des fruits et Le vit prendre des bottes entières d’herbe verte et les répandre, des tas de fleurs et de buissons et les planter, et des piles d’arbres et les planter aussi, et des animaux grouiller sur la terre et des poissons pulluler dans l’eau. Mais pas partout. <em>«Qu’est-ce que Tu fais maintenant ?» «Eh bien, à présent Je prépare les pays.» «Ah.»</em> Mais Pierre vit qu’à certains endroits il y avait et des mers, et des sillons avec de l’eau, et beaucoup de plantes et encore plus d’arbres et de fleurs. Et il vit aussi qu’ailleurs il n’y avait pas de mer et peu de sillons, que la terre était dure et froide, et qu’il y avait beaucoup de poussière et de la pierraille. Alors mettant son doigt sur la Roumanie, Pierre demanda étonné: <em>«Mais pourquoi donc est-ce que Tu fais des pays où il y a en abondance des choses magnifiques, et Tu fais d’autres pays où il n’y a que de la rocaille, des chardons, le feu des volcans et pas une goutte d’eau?» </em>Et Il dit: <em>«T’en fais pas, Pierre, tu as déjà vu que tout ce que Je fais est bon, sage et harmonieux. Attends juste un peu que Je finisse, ce sera comme un vendredi, et tu verras toi-même ce que Je vais lui donner comme peuple.»”</em> <span id="easy-footnote-152-31300" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/dieu-pierre-et-la-roumanie/#easy-footnote-bottom-152-31300" title=" Inspiré de mémoire d’une vieille blague roumaine."><sup>152</sup></a></span></p>



<p class="wp-block-paragraph">[25 septembre 2017 – 20 mars 2023]</p>
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		<title>L’origine des choses</title>
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		<dc:creator><![CDATA[RaduRo10]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 04 Feb 2023 07:10:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Les découvertes sont quelque chose d’extraordinaire, parce que de par leur définition même, elles ne peuvent se produire qu’une seule, première et dernière fois (autrement elles ne pourraient plus être considérées comme tel, alors que les redécouvertes…[…]</p>
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<p class="wp-block-paragraph">Les découvertes sont quelque chose d’extraordinaire, parce que de par leur définition même, elles ne peuvent se produire qu’une seule, première et dernière fois (autrement elles ne pourraient plus être considérées comme tel, alors que les redécouvertes… à peine si elles sont de vulgaires plats réchauffés), mais aussi parce qu’elles ont la caractéristique d’un seul avant et d’un seul après. L’histoire de leur venue est tout aussi extraordinaire. Découvrons alors comment cela s’est passé pour quatre banales composantes de nos vies de tous les jours qui aujourd’hui y participent plus ou moins anonymement. Attention: il ne s’agit ici ni d’inventions ni d’innovations, qui sont le résultat du travail de l’esprit, mais bien – il faut le souligner – de pures découvertes fortuites d’éléments gracieusement offerts par Mère Nature puis saisis par l’adresse et la perspicacité de l’homme, qui les a aussitôt mis à son service.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’œuf à la coque</p>



<p class="wp-block-paragraph">À l’aube du IV<sup>e</sup> siècle (av. J.-C.), ce plaisir subtil du palais fut l’œuvre Owkendu, l’un des 28 habitants de l’atoll Atafu, aux îles Tokelau, dans le Pacifique Sud. La tâche de ce géant autochtone de 1.48 m (vu la moyenne locale de 1.22 m) était d’inspecter jour après jour les nids des albatros, dispersés le long des plages, et de cueillir des œufs. Discipliné et diligent, Owkendu s’en acquittait irréprochablement. Les œufs ainsi récoltés étaient disposés avec soin dans une bourse en peau de dauphin qu’il portait au cou. Ensuite, il se rendait au village et les remettait solennellement au kiagzu, le cuisinier-chef en quelque sorte, qui les cassait dans un superbe bol en émail (c’était la coquille gigantesque d’une huitre dorée – <em>Lecoparcellus Dernecopta</em>), les mélangeait attentivement et versait aux familles le liquide jaunâtre dans des coques de noix de coco. Hommes, femmes et enfants le buvaient cru à cœur joie.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Puis, un beau matin, alors qu’il quittait la plage avec sa récolte, un dénivelé du sable déstabilisa fâcheusement Owkendu. Pour ne pas trébucher, tomber et casser les œufs, il dut tordre son corps en quête d’un bref équilibre salutaire. Qu’il trouva: il était jeune et souple. Malheureusement, ce fut au détriment de sa cargaison: ravi de l’avoir sauvée, il ne se soucia point de vérifier le contenu de la bourse et poursuivi allègrement son chemin. Le lendemain, en retournant sur ses pas pour la tournée habituelle, quelle ne fut sa surprise lorsqu’il aperçut droit devant, intact, l’œuf qui était tombé lors de la séance acrobatique de la veille ?! Enfin, plus ou moins intact: le bout pointu, tourné vers le ciel, était cassé. Mais l’œuf, entier, était sagement logé dans une confortable pochette de sable. Ému, Owkendu le ramassa délicatement, mit le service du matin entre parenthèses, retourna sitôt au village et le tendit au kiagzu. Qui, lui, le posa sur une feuille de palmier, se dépêcha de l’examiner attentivement, le peser, le tourner, légèrement le secouer puis, même, le retourner ! Même qu’accidenté à sa tête, l’œuf avait le bon poids. Il était donc plein, mais point de couler ! Les deux hommes se regardèrent sans comprendre. C’est là que le cuisinier-chef, plus âgé, prit le taureau par les cornes et se mit à écarter lentement les quelques éclats de la coque. Sur quoi, ses yeux s’ouvrirent comme lors de la naissance de ses jumeaux. Ce qu’il voyait était magique. Plus ferme, le jaune était encore jaune, alors qu’autour, l’habituel bain limpide n’y était plus. À la place, un matelas blanc ferme comme le noyau jaune. Un peu. Pas trop.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les deux se regardèrent à nouveau, perplexes. Le cuisinier-chef prit alors son courage à deux mains, trempa hésitant l’index et le majeur dans la coque, en sortit une masse jaune-blanche qui y tenait à peine, fourra les deux doigts dans la bouche et… se figea,&nbsp; fermant lentement les yeux. Seulement sa mâchoire bougeait à peine, alors que les traits de son visage se détendaient. Owkendu flairait l’extase. Quoi qu’il en soit, la mâchoire arrêtée et l’extase passé, le kiagzu ouvrit les paupières, attrapa des deux mains l’œuf en avalant avide tout son contenu à larges gorgées. La suite se devine. Le géant reprit sa tâche, modifiée, en creusant de petits trous sur la plage pour en y disposer méthodiquement les œufs récoltés, tout en les recouvrant de sable afin de les cacher et les protéger ainsi de leurs géniteurs, mais des pillards aussi. Il faut dire qu’en ce temps-là de l’année, un jour entier sous le soleil de l’Équateur la température de l’air atteint sans problème 45°C, et celle du sable 55°, si ce n’est 60. Mère Nature avait ainsi offert à l’homme l’idée de l’œuf logiquement mou, moyennement cuit.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’habitude de l’œuf à la coque d’albatros (ou de l’œuf d’albatros à la coque) devint vite la fierté du hameau, ensuite de l’archipel, pour s’établir au cours des temps comme une tradition propre à tout le Pacifique Sud. À l’époque de Socrate, Démocrite, Aristote et Alexandre le Grand, sur un atoll perdu au milieu de l’océan, à des milliers de lieues du “monde classique”, un indigène primitif découvrit donc un plat des plus exquis et simples à mijoter. Deux mille ans ont dû passer pour qu’un galion de la marine anglaise s’aventure dans ces eaux-là. Une fois l’équipage à terre, un garçon apprenti canonnier appelé Audley Jensen-Mol put distinguer des autochtones tenant entre leurs jambes de grands œufs un brin sales, blanchâtres. Ils puisaient dedans avec délice au moyen de cuillères en bois. Tout intrigué, il courut annoncer la nouvelle au premier canonnier, qui l’annonça au navigateur, qui l’apporta au capitaine. Ce fut le signal de départ pour l’expansion planétaire de l’œuf – de poule, de canard, d’oie, de pintade – à la coque.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">Si cette histoire a pu être racontée, c’est grâce au choix de cet Audley de prendre domicile sur l’atoll, prendre le nouveau nom de Nuniingvyu, prendre comme épouse Yingnazane et apprendre l’idiome local, ensuite à son assiduité de trouver l’origine de cette découverte. Tâche difficile dans un trou sans langue écrite, mais largement allégée par une mémoire orale collective prodigieuse. Son manuscrit, au départ confié en échange de gîte et nourriture à un baroudeur surnommé Le Pétard, échoué dans ce coin on ne sait pas quand et comment, passa ensuite de main en main pour être finalement récupéré par les Archives Nationales, où il a été possible de l’étudier pour dresser l’histoire de l’œuf à la coque.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La scie</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le siècle est IV (av. J.-C.). Aussi. Environ. L’endroit est plus au sud, soit dans la mer de Tasman, à distance plus ou mois égale de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande et de la Nouvelle-Calédonie. C’est l’île Norfolk. Le découvreur est Wanakatchoubwe, encore un autochtone sauf qu’il est plongeur lui, plus âgé d’une fratrie de quatre. Son occupation est de pourvoir en nourriture marine sa famille – mère, un jeune frère et deux petites sœurs. Il a quinze ans, notre plongeur. Il a repris le métier de son père, happé il n’y a pas si longtemps par l’océan. C’est un jour des plus ordinaires. Avant de s’y lancer depuis un rocher qui s’avance dans les eaux, il se munit comme à son habitude de la dague en épine de requin et du filet en réseau d’algues translucides. L’eau est claire et la pêche bonne: il y fourre des poulpes, des crabes et des huitres. Il y en a bien assez pour toute la famille et même pour ses voisins. Wanakatchoubwe décide de prendre l’air. Mais, tout à coup, c’est la nuit qui vient d’un coup: une vaste obscurité s’installe par dessus sa tête. Il ne comprend rien. Trop peur pour remonter et vérifier, alors il reste immobile. L’ombre aussi. Mais bientôt l’air vient à manquer. Il essaie follement d’échapper au noir, mais le noir bouge avec lui. C’est l’effroi. Au point de couler, l’ombre s’éclipse soudain comme par magie et l’eau s’illumine. Avec ses dernières forces il s’écroule dans le sable, exsangue, le filet à côté.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’affaire fait vite le tour du bled. Le lendemain, ils étaient trois à redescendre avec Wanakatchoubwe, et plus costauds que lui, armés à qui mieux mieux. Par chance, si on peut dire, l’ombre se pointa à nouveau dessus. Un instant d’effroi et ils s’élancèrent tous avec force et vitesse, qui avec ses pieux en roseau, qui avec son harpon en bambou, qui avec son poignard en silex et pour finir le garçon avec sa dague en épine de requin. C’est une marée de sang qui les couvrit aussitôt, dans un tapage qu’on aurait dit la saison des typhons. Ils eurent le plus grand mal à sortir de l’eau ce monstre qui, une fois traîné sur la plage, occupait la surface d’une hutte entière et pesait autant que la moitié des habitants du village. Des siècles après, un suédois lui donna un nom: <em>Pristis Pristis</em>. C’était un spécimen majeur de poisson-scie commun de la famille des raies de mer. Ainsi débute l’histoire de la scie égoïne.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Disons d’emblée que l’énorme éperon de la créature dépassait Wanakatchoubwe étendu sur la plage. Il n’en fallut pas trop pour que le village entier dépèce et mange l’animal. Sa viande était bonne. Mais surtout, son trophée fut vite séparé du corps et mis à lourde contribution. Adieu les radeaux chaotiques composés de vieux troncs d’arbres pourris abattus par les vents, les paillotes recouvertes de roseaux de toutes les longueurs, les lances sans fin en bambou qu’à peine homme pouvait tenir. Bonjour les clôtures parfaitement alignées, les bûches à jeter dans le feu, les radeaux parfaitement proportionnés. Le rostre du poisson fit donc tout ce travail à merveille. Mais à force d’accomplir sans relâche les tâches les plus variées, il perdit ses crocs, au point qu’à la longue, complètement édenté, il devint bon à rien, sauf pour séparer la chair. Et par le plus grand des malheurs, aucun autre spécimen, vieux ou jeune, ne se présenta depuis dans la zone. Que faire ?!…</p>



<p class="wp-block-paragraph">Poussée par la détresse, jaillit de la tête d’Wanakatchoubwe – à présent jeune homme dans sa plénitude – l’idée qui allait lancer des occupations aussi diverses que la construction, la menuiserie, l’ébénisterie, la serrurerie, entre moult autres. Il prit l’éperon usé et, muni de sa dague affilée tel un rasoir, se mit à trancher dans la pointe vieillie du poisson, en ayant l’original comme modèle. Des coupes à intervalles réguliers, comme des dents en forme de notre lettre V, rapprochées, d’égales largeur et profondeur. Il en fit une cinquantaine sur chaque bord, opposées, une centaine au total. Lorsqu’il se présenta avec l’objet devant les vieux du village, ce fut d’abord la consternation, suivie du doute, et pour finir ce fut l’euphorie. Le reste est désormais connu. L’outil se répandit tout le long de la côte du Pacifique, puis il fut importé au Vieux (puis au Nouveau) Monde et, de là, il gagna la Terre entière.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">Taillée dans sa roche préférée, une effigie quelque peu naïve montrant le découvreur et un poisson-scie avec l’inscription en créole “Wanakatchoubwe POISSON SCIE ICI” put être vue très longtemps près de Point Hunter, sur la côte sud de l’île. C’était sans doute la révérence de ses contemporains – à l’homme tout comme à l’animal. Hélas, d’avoir été tant maltraitée par les vents, les vagues et les touristes, dernièrement on peut à peine la deviner. Sa légende en revanche, restée toujours vivante, a réussi à triompher des vents, des vagues et des touristes. Et du temps.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le toast</p>



<p class="wp-block-paragraph">La révélation de ce qui est devenu une authentique institution est un fait beaucoup plus récent. Longtemps objet de culte, aimé, adulé, vénéré, adoré, sujet de rituels initiatiques, offert comme trophée, le simple pain de blé bénéficie – avec le vin – d’un statut particulier dans l’existence de l’homme. L’événement eut lieu le 15 octobre de l’année 1066, au lendemain matin du combat qui se déroula près de la ville de Hastings, sur le littoral méridional de l’Angleterre. L’épisode était quelconque. L’alizé agitait les fleurs, les buissons et les feuilles des arbres. Les soldats de Guillaume le Conquérant, duc de Normandie, prenaient du bon temps après avoir écrasé les Saxons et abattu leur roi. De grosses poches de vin bon marché circulaient, se vidant à grande vitesse, moitié sur les cottes de mailles. Loin des chevaux, des blessés, des estropiés et des mourants, l’euphorie, la faim et la soif se partageaient l’ambiance auprès de lits de braise d’où – sur des boucliers en fer, sacrifiés – des sangliers et des chevreuils charcutés levaient une odeur à faire tomber tout guerrier. Le pain, on l’a vu – précieux, était rare, ainsi était-il réservé à quelques nobles commandants. Et justement, il s’avère qu’à ce moment-là, Eustache II, comte de Boulogne, accompagné par son troupier chargé comme une mule, inspectait les Normands au repos. Les plus diverses denrées, aussi bien que des affaires courantes du comte, débordaient de cette large hotte que l’homme portait au dos. Du coup, les soldats se tournèrent vers leur chef. Au signal, il le saluèrent droits sur les&nbsp; jambes. Aucun ne remarqua donc le morceau de pain tombé de la besace sur le bouclier brûlant et sitôt renversé par un coup de vent. Derrière le conte, le troupier posa affolé la hotte, saisit la miche avec la pointe de l’épée mais horreur! – le pain était passé grisâtre. Brûlé, évidemment. De ses yeux bleus, le seigneur perça l’homme, qui tomba à terre en lui offrant l’épée, trophée cramé au bout. Les soldats fixaient pétrifiés leurs bottes. Eustache prit le fer en silence, l’air officiel, évalua un long moment le fragment terni, le renifla, le tourna, le retourna, le piqua, le toucha, et finit par le pincer discrètement du bout des dents. Un frisson traversa le groupe, mais le conte avait l’air d’apprécier la morce. Preuve: il prit une autre, puis une autre, mâchouillant les yeux plissés. Le climat se relâcha lorsqu’il baissa la pointe de l’épée au dessus du feu, trophée toujours en place, le tournant lentement de tous les côtés. Il n’attendit pas longtemps, releva son fer pour tenter une nouvelle pincette. Et une seconde. Le sieur semblait conquis et tel fut aussi le cas de son supérieur, Guillaume le Conquérant, qu’il conquit par une démonstration en grande pompe. En ce jour de gloire-là donc, l’armée des normands, tout en mettant la main sur des terres plus vastes que leur propre duché, découvrit l’expression suprême de cette denrée déjà culte: le pain de blé.</p>



<figure class="wp-block-image aligncenter size-full is-resized"><img loading="lazy" decoding="async" src="https://lecorbeaublanc.me/wp-content/uploads/2023/02/Lorigine-des-choses-Eustache-II.jpg" alt class="wp-image-31232" width="371" height="591" srcset="https://lecorbeaublanc.me/wp-content/uploads/2023/02/Lorigine-des-choses-Eustache-II.jpg 742w, https://lecorbeaublanc.me/wp-content/uploads/2023/02/Lorigine-des-choses-Eustache-II-188x300.jpg 188w, https://lecorbeaublanc.me/wp-content/uploads/2023/02/Lorigine-des-choses-Eustache-II-643x1024.jpg 643w" sizes="(max-width: 371px) 100vw, 371px"><figcaption class="wp-element-caption">Tapisserie de Bayeux – Scène 55 (détail) – Eustache</figcaption></figure>



<p class="wp-block-paragraph">Pendant près d’un millénaire, les moyens et techniques pour le produire eurent le temps d’évoluer. Au départ se fut directement sur les tisons ardents qu’on y mettait des morceaux entiers. Puis un écuyer vif d’esprit jeta un caillou dans la braise et y rangea les bouts de pain. Des années plus tard vînt un forgeron saxon qui eut l’idée de remplacer la pierre par un fer plat. Ce procédé fut ensuite perfectionné en y posant dessus une rangée verticale de pierres plates ramassées dans les rivières. On fichait un morceau chaque deuxième pierre. Gain de temps et de qualité. Assez vite, les pierres furent supplantées par des fers, toujours plats, puis par des grilles tressées, qui se substituèrent aussi au fer de base, ce qui pour finir avait l’air d’une grande peigne, très lourde mais très pratique. Cet assemblage traversa les époques sans grands changements et il fallut attendre les années 1900 pour que – grâce à l’électricité – il puisse enregistrer l’avancée la plus spectaculaire. Le principe moderne du grille-pain universel était né et, avec lui, l’apogée du toast (voire du pain cramé) comme pur événement. Certes, les améliorations apportées depuis restent significatives, sans pour autant être révolutionnaires. Hormis d’avoir sorti et généralisé la version automatique bondissante, l’on s’est surtout occupé de ce qui peut être vu comme une norme: pain de mie, donc mou, carré, le côté entre 10 et 15 cm, par tranches épaisses de 0.8 à 1.2 cm, à base toujours de blé, mais également de seigle.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">Toast caviar dans une main, coupe de champagne dans l’autre, il sied donc de conclure le récit sur l’origine du toast en levant solennellement la coupe comme cela se doit lors de tout éloge, pour porter un toast en honneur de ce grand visionnaire que fut Eustache II, dit aussi Eustache aux longues moustaches, comte de Boulogne. La preuve de sa révélation est encadrée sous verre au Cabinet Royal d’estampes, dans la salle réservée aux manuscrits.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La colle</p>



<p class="wp-block-paragraph">Rien ou presque du monde autour ne serait comme cela se voit et se pratique de nos jours si une fillette du nom de Zabel n’avait été surprise par un violent orage et ne cherchât à se réfugier dans un repaire d’abord, d’où elle fut vite chassée par les bestioles de la terre, et ensuite sous un arbre centenaire qui se tenait dessus. L’événement s’est passé à la même époque – qui pourrait s’appeler à juste titre “l’âge d’or de la découverte”, si ce n’est qu’il est l’an de disgrâce 1054 où l’Église de Christ se brisa en deux moitiés, dos à dos depuis. Avec son petit frère Poghos, 5 ans, Zabel, 12, était allée cueillir des bolets dans la forêt Dilijan, près de son bled du même nom, en Arménie du nord. Cet été-là, des torrents d’eau et des avalanches de glace avaient effrayé la région, tuant les truites du lac, les volailles des basse-cours et noyant les enclos des porcheries. La nuit était descendue en plein jour sur toute la nature, des éclairs ramenant le jour pendant un seul instant. Des tonnerres à faire tomber le ciel. Quelques gouttes d’eau à remplir une par une les godets. Tout portait à croire que les calamités étaient loin de s’arrêter. À raison, la fille devait trouver abri pour elle et son frère. Quelques instants après s’être tapis au pied de l’arbre, les rivières d’eau se mirent de nouveau à tomber. Malgré son âge, c’était un très haut, gros et dense conifère. Pourtant, les gouttes d’eau étaient encore plus denses que la masse d’aiguilles. Ainsi, bientôt la pluie l’emporta sur la défense verte. Pire, sur ce flanc de colline-là ça ruisselait de partout. Poghos par terre entre ses jambes sanglant affolé et trempé le panier d’osier rempli de champignons, Zabel dû reculer encore plus vers le tronc. Pas assez pour autant puisque vînt la grêle avec le vent. Les boules de glaces ne tombaient dès lors point verticalement, à la régulière, mais frappaient dans tous les sens. Il n’y avait donc plus qu’à se planter le dos au bois et tirer avec elle le petit frère qui pleurait.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les deux enfants y passèrent un bon quart heure mouillés à l’os, barbouillés par la boue, paralysés par la peur et transis par le froid. Et puis, en un rien de temps, la tempête cessa, le jour se leva à nouveau et le soleil remplit toute la nature. Plus un seul bolet indemne dans le panier. Ils n’osaient pas imaginer que pour ce jour-là c’était bien fini. Encore effaré, Poghos se retourna vers sa grande sœur pour avoir confirmation. Elle lui sourit à peine et voulut le soulever. Las ! Pas question de bouger: l’arbre la serrait dans ses bras. Perplexe, Zabel essaya – en vain – d’échapper à la contrainte. <em>“La forêt est notre amie, c’est un avertissement de ne pas s’en aller car le danger demeure”</em> se dit-elle un instant. Mais le ciel était bleu et le soleil brillait. Encore un effort, stérile, et un autre stérile aussi: ses bras bougeaient, tandis que tout le reste de son corps restait attaché à l’arbre par sa longue robe, de même que ses cheveux. L’acharnement du bambin désespéré de la libérer, plus le sien, n’y changeait rien. Après moult essais affolés, ils se rendirent à l’évidence que la fille était prisonnière du tronc ami.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et maintenant alors ? Entre détresse et raison, Zabel trouva les mots pour inciter Poghos à courir au village et chercher de l’aide. Dilijan était à deux heures de marche et une de fugue pour le petit qui s’en acquitta sans même y penser. Les yeux hors de tête, haletant, essoufflé, il raconta le malheur comme il put à ses père et mère qui crurent que leur fils avait vu le croque-mitaine mais finalement admirent que quelque chose ne tournait pourtant pas rond dans cette histoire et soulevèrent tout le village pour courir à la forêt. Une longue chaîne humaine et des efforts démesurés ne réussirent cependant rien d’autre que d’arracher la fille à ses vêtements, ce qui mit sitôt la foule dans l’embarras. Sa mère jetée à terre pour la couvrir, on dépêcha un coursier pour retourner à la maison et revenir avec des habits. Ainsi, une demi heure plus tard, Zabel était à nouveau en état, debout. La robe et une bonne partie de ses cheveux noirs pendaient toujours au tronc du sapin.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Des jours durant il en fallut plus d’un chaman pour se risquer – sans succès – à pénétrer le mystère du vêtement et des cheveux restés enlacés par l’arbre sans bras. À ce stade du récit il convient de préciser qu’il s’agissait d’un sapin (<em>Abies cilicica</em>) dont le tronc, les branches et les aiguilles suintaient une quantité étrangement élevée d’un liquide ambré. Au cours de leur essais, divers savants observèrent que pratiquement tout objet – glaive, botte, essieu – appliqué simplement mais franchement contre le tronc, y restait attaché. L’énigme travailla la collectivité jusqu’à ce que Hachik,&nbsp; esprit hardi, osa couper sec une petite branche dégoulinante et la jeta dans un chaudron avec de l’eau à bouillir. Peu après, l’eau et le liquide jaune – brûlants – étaient séparés net. L’homme versa l’eau d’un côté et le liquide jaune d’un autre, le laissant refroidir dans un pot de terre. Le soir, une espèce de pâte assez molle s’y trouvait. Hachik prit deux planches de bois, les badigeonna avec cette mélasse et les pressa ensemble. À l’aube, le plus costaud du village essaya de défaire l’assemblage. Ce ne fut que peine perdue.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">Sans être mage, chaman ou sorcier, Hachik fut un des premiers vrais chimistes. Pendant longtemps, l’occupation de la résine de sapin progressa dans la région du Tavush. Ainsi, les gens du coin furent les seuls à profiter de leur découverte dans la vie de tous les jours. La colle artisanale remplaça avantageusement cordes, clous et autres bricolages plus ou moins esthétiques, efficaces ou précis. Plus de sept siècles après, un émigré français au Nouveau Monde élabora le produit industriel que l’on connaît et utilise.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[26 juin 2022]</p>
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		<title>Ode aux vies héroïques de Råde et de ses voisins, jusqu’au-delà de la mort</title>
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		<dc:creator><![CDATA[RaduRo10]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 21 Jan 2023 08:21:43 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Råde est un radis dur. Ce conte conte sa vie. Courte mais rude.</p>
<p>Elle commence dans le noir le plus absolu. Partout ça grouille, ça mirouille, ça frissouille, ça fourmille et tant que c’est sec, c’est chaud, avant que de temps à autre un déluge ne lui tombe dessus, après quoi ça grelotte, car c’est humide à foison. […]</p>
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<p class="wp-block-paragraph">Råde est un radis dur. Ce conte conte sa vie. Courte mais rude.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Elle commence dans le noir le plus absolu. Partout ça grouille, ça mirouille, ça frissouille, ça fourmille et tant que c’est sec, c’est chaud, avant que de temps à autre un déluge ne lui tombe dessus, après quoi ça grelotte, car c’est humide à foison. Au début, Råde n’est qu’un grain de vie qui doit déjà combattre les agresseurs autour. Ils sont les uns plus voraces que les autres. S’il est vrai que nombre de ses ennemis sont fauchés par les poisons qui se déversent du ciel, arrivent jusqu’à lui et l’épargnent, il n’en reste pas moins que le petit doit user de moult astuces afin de rester en vie. Preuve le nombre de ses semblables voisins qui ont fini dans les intestins de ces insatiables prédateurs. C’est sous ces auspices qu’il commence à percer la lumière du soleil. Jour après nuit, le soleil se lève et se couche, et bientôt Råde se met à mûrir.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et à gonfler. Et encore. Vas-y. Et à rougir. Et à bien respirer. Et surtout, à voir. Car il a un faisceau de périscopes verts et délicats, lui. Ce sont eux qui lui font suivre le cycle solaire et qui signalent quand vient le temps de se coucher et ensuite de se réveiller. En échange, Råde leur donne à manger. Il n’y a rien à dire: c’est une relation mutuelle équilibrée et correcte qui s’étale sur plusieurs semaines. Et voilà que soudain, lorsqu’il lui semble que la vie avance pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, crack ! tout s’arrête d’un coup. Enfin, pas exactement, puisque ses périscopes auront déjà sonné l’alarme d’un danger qui approche.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le danger s’appelle Dušan. Dušan est un instituteur qui cultive dans son potager des tomates, des oignons, des courgettes, de l’ail, des poivrons et des radis, puisqu’il adore les salades. Il en profite aussi pour exposer à ses élèves les règles premières pour savoir soigner les plantes comestibles. Cela se passe lors de leçons vouées aux sciences de la nature, lorsque Dušan et les enfants préparent des mélanges bien frais. En temps voulu, les samedis et les jours fériés le plus souvent, il enlève ses chaussures, chope gants, truelle, ciseaux, un petit couteau affuté tel un rasoir et un grand bol en plastique, puis s’engage ainsi, prudemment, pieds nus, dans la première allée parallèle de sa précieuse plantation.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est à ce moment-là que les antennes de Råde se dressent et transmettent aussitôt un bref signal aux périscopes verts, qui, eux, scrutent l’ensemble du jardin et donnent très vite l’alerte en frémissant fortement, même qu’au ras de la terre le vent à peine s’il fait remuer fleurs et feuilles. Et du coup le vent souterrain de panique déferle sur Råde et sur ses voisins, radis ou non. Et bien que Dušan avance avec une infinie précaution droit au milieu des allées afin de ne pas écraser sous ses pieds périscopes et autres instruments d’observation, la dure réalité est là: pour les plantes, l’instituteur n’est qu’un sadique et ce qui suivra sera un massacre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Admettons que cette perception n’est pas entièrement fausse. Dušan a beau devoir nourrir sa personne ainsi que sa famille. Sa démarche pédagogique auprès des élèves est tout sauf blâmable. Cependant, pour les principales intéressées, le son de cloche est autre. L’heure ultime approche. Dušan s’accroupit. Avec la truelle dans sa main gigantesque, il creuse la terre autour de Salma, la chicorée frisée, puis coupe sa racine, l’arrache de son lit et la jette dans le grand bol en plastique. Et ça continue de la sorte durant d’interminables minutes. Aubergines – Audrey, Austin, carottes – Camille, Karim, Carole, aneth – Anna, Antoine, Angèle, et bien d’autres, toutes y passent aussi. Entre temps, les périscopes verts de Råde ont juste le loisir de vite jaunir et de se coucher à terre, histoire de simuler la nausée et d’éviter ainsi le coup final. Mais l’envie de Dušan de se préparer une riche salade mixte l’emporte.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Coups de truelle – un, deux, trois, quatre, dégagement autour. D’un geste, la colossale main gauche empoigne tous les périscopes verts et les secoue frénétiquement. (Leur ruse fut vaine.) Råde s’accrochant de toutes ses forces à sa chaude demeure dans le sol vaseux, c’est l’immense main droite qui abat la truelle tel l’éclair, la plante en dessous de notre radis, le soulevant comme un rien et hop!, après un court vol plané, il le lance dans le même bol où les voisins se tordent et gémissent depuis déjà un long moment.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Nous voilà ainsi devant le début d’une fin tristement annoncée.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Car la souffrance est grande. Sans la nourriture de la glèbe, tel des poissons hors de l’eau, toute cette macédoine se fane et se meurt. Sachant cela, Dušan se dépêche d’achever au plus vite son saccage pour gagner l’abattoir – sa cuisine. Le bourreau ramasse les ustensiles et prend ses jambes à son cou toujours en évitant de broyer les rescapés du jour sous les plantes des pieds. Le pot en plastique est à présent sur la table, à côté d’un autre bol en céramique, encore plus grand, déjà prévu. Aussi qu’une épaisse planche en bois qui sert d’échafaud et un énorme couteau d’acier qui brille de milles éclairs – la guillotine. Le monstre est fin prêt.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Toutefois pas avant l’obligatoire séquence sanitaire. Un torrent froid et bruyant surgit de nulle part. Un par un, chaque voisin y passe. Certains sont écartelés net, alors qu’à d’autres on coupe sec feuilles ou racines, ou encore les deux. Råde est tout simplement tétanisé: jamais n’aurait-il imaginé une telle barbarie de la part de quelqu’un qui, somme toute, les avait si attentivement soigné, nourri et abrité. Mais à présent force lui est de devoir relâcher soudain ses douces illusions pour se faire en revanche à l’idée que tout n’était qu’atroce comédie montée par une canaille pieds nus.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et le voilà poussé sous les trombes d’une Niagara qui se déverse du ciel. Assortie d’une espèce de tremblement de terre qui le fait gicler dans tous les sens, l’eau glacée pulvérise les derniers bribes de terre moite qui collent à la peau grenat de son corps dodu: dès lors, Råde est nu mais propre. La cascade s’arrête comme par magie et lui, trempe, s’écroule sur un large plateau dur, gris et froid au milieu de ses voisines, l’une plus estropiée que l’autre. Le doute n’est plus permis: l’heure du coup final est là. Råde pleure.</p>



<p class="wp-block-paragraph">    Mais comme dit la chanson <span id="easy-footnote-153-31219" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/ode-aux-vies-heroiques-de-rade-et-de-ses-voisins-jusquau-dela-de-la-mort/#easy-footnote-bottom-153-31219" title="<em>Die Moritat von Mackie Messer”</em> dans la comédie musicale <em>“Die Dreigroschenoper”</em> de Bertolt Brecht et Kurt Weill (1928) reprise en 2009 par le groupe Rammstein dans le refrain de <em>“Haifisch”</em> (Le requin)."><sup>153</sup></a></span>:</p>



<p class="wp-block-paragraph">    Das Radieschen es hat Tränen</p>



<p class="wp-block-paragraph">    Die jetzt laufen vom Gesicht.</p>



<p class="wp-block-paragraph">    Ist der Råde nass durch Wasser</p>



<p class="wp-block-paragraph">    So die Tränen sieht man nicht <span id="easy-footnote-154-31219" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/ode-aux-vies-heroiques-de-rade-et-de-ses-voisins-jusquau-dela-de-la-mort/#easy-footnote-bottom-154-31219" title="Le radis, lui, il a des larmes / Qui s’écoulent sur son visage / Mais comme il est tout mouillé / Personne ne les voit, ses larmes."><sup>154</sup></a></span>.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Par des chocs courts, accélérés et réguliers, la lame brillante de l’énorme couteau d’acier s’abat d’abord sur Salma. Son corps frêle est aussitôt dépecé en d’innombrables menus morceaux. Ses cris deviennent bientôt des soupirs, vite inaudibles. Salma n’est plus, si ce n’est par ses membres morcelés qui palpitent misérablement dans le pot en céramique. Suivent Camille, Karim, Carole, Costa, Conrad – les cornichons, Tomas et Tobias – les tomates, Paul – le poivron, toutes déchiquetées, décomposées, décapitées, détruites, démembrées. Comme sur le plus désolant des champs de bataille, dans le pot en céramique c’est la mère de tous les carnages. Les anges de la mort grouillent partout, unissant tous ces martyrs dans un hurlement muet qui tente de s’élever mais dont le géant Dušan ne se soucie guère, occupé qu’il est à chantonner l’hymne national, la tête à sa future salade mêlée. Arrive le tour de Råde.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Arraché du bol en plastique, un coup de lame tranche antennes et périscopes, puis sectionne sa jambe. La douleur est atroce. À travers ses yeux embués, il a juste le temps de les voir disparaître dans un immense fossé noir où – pêle-mêle – git un tas de ce qui fut son voisinage il y a même pas vingt minutes en arrière: c’est la boîte d’ordures et ce sont les restes jetables de ce voisinage, désormais trépassé. Sur cette odieuse et dernière constatation, Råde perd ses esprits. Et bien lui prend, puisque n’ayant pas du temps à perdre dans de telles considérations futiles, le bourreau écartèle sur le champs le radis en deux, ensuite en quatre, et pour finir le hache à grande vitesse en plusieurs fines tranches d’égale épaisseur. Tel que nous l’avons connu, à présent Råde tient ainsi du passé. Mais sa vie continue, car chacun de ses morceaux porte en soi l’image de l’entier, son identité et unique et irremplaçable.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ce long rituel macabre ne s’achève qu’à la dernière composante finement massacrée: Angèle, la touffe d’aneth. L’instituteur est comblé: la salade prend enfin corps et consistance. Vient donc la séquence si précieuse de l’assaisonnement. Eau, sel, poivre, huile, moutarde et yaourt unissent leurs vertus pour donner naissance à ce mélange savant et subtil qui fait sa fierté: la sauce Dušan. Ces composantes étant décédées depuis belle lurette, une crise de conscience n’est plus de rigueur. Elle ne s’est pas manifestée pour ses propres légumes, alors pour quelle raison la subir vis-à-vis de ces ingrédients venus d’ailleurs ?! Une dizaine de coups de fouets réguliers plus tard, voilà le liquide jaunâtre, onctueux, homogène et savoureux prêt à submerger les victimes du pot en céramique.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Un torrent de lave fraîche et livide recouvre l’hécatombe sur le champ de bataille. Les miettes des infirmes retiennent tant bien que mal leur souffle pour ne pas suffoquer. Heureusement, le flot y trouve sont chemin, de sorte que très vite chaque estropié est seulement à peine couvert d’une mince couche de sauce Dušan. Respirer est de nouveau possible, mais pas pour longtemps, car de terribles rafales commencent à les jeter violemment dans tous les sens, comme un canot en détresse frappé par les vagues. Deux outils monumentaux noirs, une fourche et une louche, assurent la cohérence du tout. L’orage n’en finit plus. Tout ce monde est fatigué: meurtrier et victimes. Enfin, l’harmonie atteinte, chacun des acteurs apprécie le calme qui s’installe. Il est presque midi, il fait chaud et le soleil est haut, pourtant l’obscurité descend sur le collectif du pot en céramique et du coup il fait froid. Entendons qu’une serviette vient de le couvrir et que le tout est mis à +5°C.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Peu après, un tumulte infernal s’installe. La famille de Dušan – grands parents, femme et deux enfants en bas âge – a faim car c’est l’heure du repas. Ça parle, ça coupe et ça entrecoupe dans un brouhaha joyeux dépassé uniquement par le bruit des chaises.</p>



<p class="advgb-dyn-f3d2b411 wp-block-paragraph">    – Maman, papa, on a quoi à manger aujourd’hui ?</p>



<p class="advgb-dyn-d68bb87f wp-block-paragraph">    – Demandez papa. [Papa c’est Dušan.]</p>



<p class="advgb-dyn-9a62f3bb wp-block-paragraph">    -Papa, dis, on mange quoi aujourd’hui ?</p>



<p class="advgb-dyn-1a4229f7 wp-block-paragraph">    –</p>



<p class="advgb-dyn-61270125 wp-block-paragraph">    -Papaaa…</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et paf! silence. Crissement, lumière froide, vol bref, atterrissage. Serviette enlevée, et c’est un bain de soleil qui se déverse sur le pot en céramique au milieu d’un hourra général avec des yeux grands ouverts et des bouches béantes. Les regards avides des six visages démesurés dévorent déjà le somptueux mets dušanesque.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Tel le godet d’un excavateur creusant la terre, la louche sonde la composition et alloue à chacun le même mélange harmonieux. Les portions se déversent donc dans les assiettes et c’est la ruée. Des bouts saucés de Tobias, Radoslav, Karim, Paul, Constantin, Angèle, Camille, sont empalés à tour de rôle avec des fourches à quatre pieux, tandis que des morceaux de Conrad, Tomas, Anna, Poe et d’autres sont amassés avec de grosses cuillères métalliques. Leurs tracés sont cependant identiques, puisqu’elles sont toutes emmenées dans des grottes monstrueuses, noires et humides, où de grandes roches blanches se mettent à les broyer sans pitié. C’est pile lors de ce long cauchemar et précisément à cet endroit terrifiant-là que leurs destins fusionnent totalement et à jamais, que nul ne sait plus qui il fut et – cas échéant – qui il est toujours. Et toute cette horreur au délice de la famille Dušan Dankovitch.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’holocauste terminé, nos héroïnes se retrouvent muées en une seule espèce de pâte gluante et homogène qui, par un soubresaut expert, s’engouffre le long d’un toboggan vertical, étroit et (sans surprise) noir, pour enfin s’écraser dans une grotte encore plus sinistre, plus grande et plus noire, où d’autres matières infectes – limonade, pain, féta, lollipops – leur tombent dessus. Penser que malgré cette succession de malheurs et après tant de supplices ils auront trouvé la paix finale ? Non, erreur: le plus dur commence.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ce lieu funeste concentre quantité de fluides dévorateurs dont le but unique est d’extirper tout ce qu’il y a de mieux dans cette composition subtile et homogène, comme par ailleurs dans tous les produits qui y sont présents, pour conduire le résultat de ce pillage (appelons un chat, un chat) vers d’autres horizons secrets. Ici débute un parcours lent et tortueux, truffé constamment de violences, dans un obscur boyau interminable où Råde côtoie le café, l’omelette, le yaourt, le pain, le kebab, la bière, le baclava… Pourtant le plus affligeant sur cet itinéraire de cauchemar sont les mutations constantes et successives imposées sans aucun consentement préalable aux héroïnes de cette histoire, Råde en tête. Et l’issue de cet intolérable périple se trouve dans le boyau de loin le plus large, où – horreur ! – tout devient méconnaissable.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Cette hideuse conversion est absolue. Qualité, odeur, couleur, aspect et nature sont touchées. Identités uniques au départ, mues en une pâte uniforme mais noble et à la fin réduites à un infecte quelque chose, toutes ces Tobias, Salma, Anna, Conrad, Angèle, Poe, Radoslav, Karim, Camille, Antoine, Constantin, Tomas, Paul… et tout d’abord Råde, sont les soldates inconnues qui se vouent dans l’anonymat pour notre plaisir et confort. Même si en fin de parcours elles répondent encore <em>Présent!</em> quelque part dans le flux nauséabond – puisqu’elles en constituent la teneur même, c’est plutôt leur souvenir qui les fait résister dans nos mémoires.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">Mais concluons plutôt avec ce qui est censé être un épilogue. L’ironie du sort veut qu’en toute fin de compte ce soit à travers cette mélasse brunâtre et fétide que les restes infimes de nos héroïnes retrouvent la joie de l’air et de la lumière du jour parmi des salves d’artillerie qui saluent cet apogée, sauf que pour un seul instant seulement: car cette fois ce n’est plus la Niagara qui leur tombe illico dessus, mais la vraie Inga <span id="easy-footnote-155-31219" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/ode-aux-vies-heroiques-de-rade-et-de-ses-voisins-jusquau-dela-de-la-mort/#easy-footnote-bottom-155-31219" title="Plus grande cascade du monde."><sup>155</sup></a></span> dix fois plus fournie, qui les noient et les emmène jusqu’à l’océan (soit dans les bassins d’épuration), là où elles se perdent pour disparaître dans l’oubli.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[31 mai 2022]</p>
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		<title>Eine Familiengeschichte (7/7)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 26 Nov 2022 07:10:22 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>“Voilà-voilà ! Merci à tous pour avoir suivi nos interviews. Le tour de témoignages des Alterhaus est à présent fini, et nous tenons à remercier en particulier chaque membre de cette famille magnifique pour avoir si généreusement répondu aux questions que que nous leur avons posées […]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">“Voilà-voilà ! Merci à tous pour avoir suivi nos interviews. Le tour de témoignages des Alterhaus est à présent fini, et nous tenons à remercier en particulier chaque membre de cette famille magnifique pour avoir si généreusement répondu aux questions que que nous leur avons posées: “<em>Comment voyez-vous la vie de la génération qui vous a précédé par rapport à celle de votre génération ? Et la vie de la génération qui a suivi la vôtre, toujours par rapport à celle-ci ?” </em>Lars, à vous. Quelque chose à ajouter ?”</p>



<p class="wp-block-paragraph">“Non-non, Alex, merci. Non, on te laisse continuer sur place. Mais d’abord, une page publicitaire.” [N.D.L.A. Pause 3 minutes.]</p>



<p class="wp-block-paragraph">“Voilà, encore bonsoir à votre enquête préférée de ce soir <em>“Qui sommes nous ?”</em> Merci Lars. Alors je vais à présent vous donner la parole, chers amis de notre émission, avec la première question: quels sont les phrases, les idées qui vous ont le plus marquées, qui vous semblent se retrouver le plus souvent dans ces témoignages ? Berndt ? Des appels ? Ah, voilà, oui ? Qui est à l’appareil ?”</p>



<p class="wp-block-paragraph">-Bonsoir, je suis Edgar Schtrontz, j’appelle de Jena. Je… Voir une telle famille aujourd’hui c’est… franchement admirable. Je vois que… malgré les différences d’âge, il y a une vraie relation… ces personnes ont… enfin, ils ont réussi à garder une liaison en dépit de leurs différences. Je leur dis bravo. Bravo ces gens.</p>



<p class="wp-block-paragraph">-Amira Al-Zoulouff au téléphone, vous savez, chez nous c’est comme ça dans toutes les familles… oui… au Maroc, pas comme… et même qu’on habite toute la famille ensemble… des grands parents jusqu’au… petits enfants… et des fois les cousins… enfin…</p>



<p class="wp-block-paragraph">-Allô ? allô.. Ah, oui, bonjour. Mon nom est Meinbruck Grete.&nbsp; Je voulais demander à madame… euh… dame Erika… si elle n’a pas connu… ma grand-mère, Trauhof Inge… elle était aussi à la…</p>



<p class="wp-block-paragraph">-Oui, Gerd Schlechtermann de Berlin, salut, en fait… merci, en fait on voit qu’on n’est plus chez nous dans ce pays, avec tous ce…</p>



<p class="wp-block-paragraph">-Bonsoir, je pense qu’on ne répond pas à votre question. Ce qui revient le plus… ah, pardon… oui, euh… Sebastian Kron, Aachen, je suis retraité… euh… ce que je retiens surtout c’est que presque chacune de ces personnes pense avoir, ou avoir eu plus de chance que celle d’avant… que ceux de la génération d’avant ou… et d’après. Ils pensent tous que ce sont elles, les autres générations, qui ont été sacrifiées. Et… et quand on voit que ça… quand on se rend compte que ça couvre plus d’un siècle, 150 ans, sept-huit générations, c’est long, j’ai compté… vous savez ? quand on voit ça, on comprend qu’en réalité… comment dire ? c’est bien ça qui lie ces gens, c’est ce sentiment, cette conviction de faire partie… cette croyance qu’ils forment une même chaîne du sacrifice. Je trouve ça merveilleux, même si… enfin, même s’ils ne se rendent peut-être pas compte tous de ça, je ne sais pas si je… si je me…&nbsp;</p>



<p class="wp-block-paragraph">“Si-si, Herr… Herr Kron, nous vous avons très bien compris et j’applaudis votre intervention. Vous avez raison. Je ne crois pas que c’est seulement l’union autour d’une idée, d’un idéal, d’un projet ou d’une cause, qui crée cette espèce de soudure entre les générations. Je crois que c’est aussi, et on l’a vu avec cette famille magnifique, une certaine forme de continuité, même… diffuse, comment dire ? qui lie les gens le long de leur vie. Et la peine, les épreuves, les pertes, l’espoir, ce sont tous des chaînons essentiels dans cette cohésion verticale, vous l’avez très-très bien exprimé.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Bien. À présent nous passons à notre deuxième…”</p>



<p class="wp-block-paragraph">“Non, non, Alex, excuse-moi…”</p>



<p class="wp-block-paragraph">“Oui, oui Lars ?”</p>



<p class="wp-block-paragraph">“Oui, en fait non, écoute Alex, on me fait signe que nous avons déjà dépassé la durée de notre émission de ce soir et… malheureusement, chers amis, nous devons… nous ne pouvons pas la continuer. Alors si vous le permettez, je vais tirer rapidement les conclusions… ou plutôt LA conclusion qui me semble essentielle par rapport euh… à… par rapport au profil de notre émission. Qui sommes nous ? Qui sont ces personnes dont nous avons écouté les témoignages ? Eh bien, je dirais qu’ils sont les maillons d’une seule et même chaîne, par principe cohérente, mais… Mais cette chaîne, chacun de ses maillon donc, a sa propre particularité. Et je crois que c’est là que se trouve la beauté de cette composition: dans le mélange subtil entre continuité et spécificité, entre général et particulier. Et puisqu’on parle de maillons, j’applique cette observation à l’ensemble de la société, vue comme… comme une sorte de cotte de maille solide qui nous protège, mais… mais qui… mais où, par ci par là, eh oui, on découvre aussi des chaînons manquants.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">“Voilà ! Merci encore pour votre fidélité et rendez-vous la semaine prochaine. Liebe Freunde, guten Abend. Dragi prijatelji, dobro veče. Sevgili dostlar, iyi akşamlar. Tschüüss.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[25 juin 2020 – 12 novembre 2021]</p>
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		<title>Eine Familiengeschichte (6/7)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 12 Nov 2022 06:40:09 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>«Salut à tous, excusez l’aspect, j’ai fait une chute avec... en vélo et… bon, ça arrive. Oui. Oui, c’était un peu ma faute... rouler trop vite. Bon. Oui, alors mes parents. […]</p>
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<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>5. Herr Dieter Alterhaus, père, assistant social (1995 -).</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">«Salut à tous, excusez l’aspect, j’ai fait une chute avec… en vélo et… bon, ça arrive. Oui. Oui, c’était un peu ma faute… rouler trop vite. Bon. Oui, alors mes parents. Je sais pas quoi trop dire. Ah oui, leur génération, oui. Je la connais pas trop. Je crois que ces gens-là ne juraient que sur le travail et… ne prenaient… pas de… jamais… excusez moi… [N.D.L.A. Il ferme le smartphone.] On a… Ils ont… … je sais pas, ma sœur et moi ont a eu… notre enfance a été très belle, très belle enfance, on allait de temps en temps à la campagne à côte de… de Freiburg, chez Oma und Opa, à la ferme. On se rassemblait la famille, Onkel Konrad, Elmar, Tante Helga, Kristine… enfin, on était assez nombreux, une fois j’ai connu aussi Onkel Josef. C’est Opa qui m’a appris à conduire la première BMW. Et puis ils se racontaient diverses choses, mais ça ne m’intéressait pas trop. Ils avaient, enfin, ils ont toujours, un chenil où ils ont des… comment ça s’appelle ?… des… Leonberger, vous connaissez ? Ah, absolument adorables, mais quand tu joues avec, tu dois te gaffer, avec leur 70 kg ! Ça tue ! Et voilà, bon, euh… non, je… à vrai dire je crois pas que je pourrais vous dire grand chose sur tous ces gens. En fait je pense qu’il y avait une sorte de… je sais pas, comme une retenue, comme ça, ces gens ne parlaient pas volontiers, surtout les vieux, je veux dire avec nous, les enfants. Kristine par exemple, elle était fascinée par les récits de Oma, on… elle m’a aussi raconté ce que Oma lui disait, mais j’arrive pas à trop comprendre, c’est des trucs qui ne collent pas trop. Bizarre… Voyez plutôt avec elle, Kristine. Donc voilà quoi.»</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Alors pour les gosses d’aujourd’hui je sais pas… Je crois qu’ils ne savent pas dans quel monde ils nagent. Moi chuis mitigé… ce qui me fait le plus… [N.D.L.A. Son smartphone vibre. Il regarde.] peur… c’est… ahh… pardon… ils n’arrivent, ils n’arriveront plus à assurer. Je veux dire… tiens, un exemple, j’ai un collègue, Klaus, Klaus Bäder, il a un gamin, Alois, il a 9 ans, 3 de plus que Nele. Ce gamin, il avait l’ordinateur déjà bridé, puis un soir il cherche lui dans l’historique du fils et typiquement tombe sur… vous avez compris non ? 9 ans !!! Ça fait peur. Un autre, Oplatka, un voisin de Klaus, il a trouvé de la blanche dans les poches de la veste de son fils. L’âge du gamin ? 11. Onze ans ! C’est là où je vois un vrai problème, le vrai problème, on l’a nous aussi, on l’a eu beaucoup, beaucoup de ma volée. Horrible. Je… Là je dois me sauver, il y a la séance du Klimapolitikgruppe B-B et chuis en retard. Ça, c’est une toute autre chose qu’ils vont souffrir ces enfants et là je parle même pas des migrants, je n’ai plus le temps, ex… Salut à tous.»</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>6. Nele Alterhaus, fille, écolière (2015 -).</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">«Bonjour… Je… Oui. Mama… Je sais pas quoi dire… Moi j’aime bien le Papa à Sadik, il est très gentil… Sadik fait du foot, il a 1o ans, il est le frère de Filiz, qui est ma meilleure copine, son Papa nous laisse jouer dans le magasin, il a un magasin avec plein de… il a des… il a aussi des poupées et je peux prendre des lokum aux pistache… je peux pas à la maison, Mama dit que c’est pas bon pour les dents… Mama est dentiste. Et… et Sadik… [N.D.L.A. À voix basse.] Sadik nous donne aussi sa Nintendo, dans sa chambre. Et… Je sais pas… Mais c’est quand son Papa n’est pas là.&nbsp; Puis la Mama à Sadik nous donne des baklava, mais moi j’aime pas trop, j’aime pas les baklava, c’est… ça coule… Oui, et… Moi Papa il m’a pris une fois à la place de la fontaine où il y avait plein de gens… je ne voyais rien… hi-hi, et il m’a pris sur les épaules et j’ai pu voir… c’était une… un monsieur qui disait <em>“et maintenant&nbsp; voici Kurt Schutz, ou Schulz,”</em> sais plus, et… mais ils criaient très fort, je ne voyais pas très bien, ils disaient “<em>à cause de tous ces… inc…</em>”, j’ai pas compris. Dans notre quartier… noon, c’est tranquille mais… mais… on ne peut pas trop jouer dehors, Mama dit que c’est dangereux, c’est vrai, y a pas trop d’enfants dehors… c’est dommage, moi j’aime jouer dans le parc.»</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Oui, moi j’aimerais beaucoup une… une… p’tite frère… une p’tite sœur. Parce que… je sais pas… j’aimerais bien, comme Filiz, elle a aussi une p’tite sœur… Ce… j’ai oublié comme elle s’appelle hi-hi-hi… j’ai oublié. Je peux prendre un biscuit ? Si j’ai une p’tite sœur je l’appelle Angelika.»</p>



<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">[25 juin 2020 – 12 novembre 2021]</p>
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		<title>Eine Familiengeschichte (5/7)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 22 Oct 2022 07:00:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Hallo. Votre démarche et en effet intéressante mais… je ne pense pas avoir le temps nécessaire pour élaborer sur ces deux sujets. Vous m’excuserez, j’ai encore une vingtaine de travaux écrits à corriger et je dois les déposer demain à l’école, alors…[…]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>4. Herr Karsten Alterhaus, grand-père, enseignant (1972 -).</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">«Hallo. Votre démarche et en effet intéressante mais… je ne pense pas avoir le temps nécessaire pour élaborer sur ces deux sujets. Vous m’excuserez, j’ai encore une vingtaine de travaux écrits à corriger et je dois les déposer demain à l’école, alors… Bien. Oui… Je peux fumer ? Ah, d’accord, je comprends… Alors je crois que la volée… cette… la génération de mes parents… elle a été… ça a été une génération de sacrifice, on pourrait dire. Ce sont des gens nés soit juste avant la guerre, soit pendant la guerre, soit juste après, et dans tous ces cas… je veux dire l’enfance, leur enfance a dû être tout sauf simple. La nourriture, l’hygiène, les chocs psychologiques, les réparations de guerre, la rupture du pays, imaginez… Puis s’ajoutent les horreurs de la thalidomide, le séisme que ça a produit dans la société. Je pense que je n’exagère pas si j’appelle ça une génération héroïque. Quelque part aussi leurs prédécesseurs, puisque c’est sur eux… en majeure partie c’est eux, c’est surtout eux qui ont fait de cette&nbsp; l’Allemagne ce que nous voyons aujourd’hui autour. Et en dehors. Nous, moi, mes amis, enfin ceux de mon âge… nous avons… Dieu merci ! nous n’avons pas connu la guerre, toutes ces atrocités, heureusement que pour nous ça a fini ainsi, sinon… autrement… quelque mois de plus et on aurait connu le sort des Japonais. Je n’ose même pas penser. Oui… Oui… Il ne faut pas croire, chacun a eu des cadavres dans le placard… d’une façon ou d’une autre. Regardez Barbie. Regardez aussi le fils Speer, la carrière qu’il a faite. Mais vous avez eu l’occasion écouter d’autres témoignages, n’est-ce pas ? Moi je parle de ce qu’on m’a dit, de ce que j’ai entendu dire, donc ce n’est… Voilà. Donc… je ne pense pas que c’est pertinent de… qu’on se compare avec eux, et surtout de comparer nos enfants avec eux. Ou encore nous, ma génération. Comment voulez-vous faire ça ?! Ce moment-là, je veux dire la guerre, la deuxième… mais non, même la Grande guerre, eux, mes arrière-grands parents on connu la Grande guerre, cette guerre-là, ces événements-là ça casse une nation, ça détruit, vous devez tout refaire de A à Z. Regardez la guerre d’Espagne, ou encore les Français avec leur résistants et leur collabos. Et quand ça vient si vite comme ça… donc il y a eu une foule de gens ici qui ont vécu… et ailleurs, bien sûr, et ailleurs… qui ont vécu pas un, mais deux traumatismes comme ça dans leur vie. Et nous alors ? Ha ! Oui, bien sûr, nous avons eu… enfin, vous savez comme moi, mais au moins nous avons mis bas le mur… je veux dire… nous, enfin, pas nous, mais la force du peuple, Gorbachev, Reagan, pour pas les nommer ceux-là… Il faut vivre des moments comme ça pour savoir ce que c’est ! Demandez à Nele ce qu’elle en pense ! Ha-ha-ha. C’est comme moi avec les deux guerres !»</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Maintenant pour ceux qui viendront après, enfin… ceux qui viennent après nous, hé-hé… ceux-là… ceux-là ils ne savent, enfin, la plupart ils ne savent… la plupart… je ne sais pas comment dire ça. Ces gamins on leur a enseigné à l’école, encore maintenant, un autre récit. Sûr. Je peux vous le dire. Je suis bien placé pour le savoir. Moi j’enseigne les sciences de la nature, mais j’ai des collègues qui enseignent l’histoire. Prenez un élève de deuxième secondaire, il ne sait… enfin, il ne sait pas grand chose sur ce pays avant les années ’50. On traite l’histoire de l’Allemagne… il y a un bouquin entier, une année entière pour traiter l’histoire allemande du Saint Empire à nos jours, et l’avant-avant dernier chapitre est réservé à la première moitié du XX<sup>ème</sup> siècle. Sur une page ! Je ne vous raconte pas le contenu, même que je pourrais le faire en trois minutes… Puis bon… Mais de toute façon, ces jeunes ils ont d’autres chats à fouetter: internet, Instagram, ces choses là. Tu leurs montres à Nürnberg une façade criblée de traces de balles, ils te demandent si on peut vite aller casser la croûte vis-à-vis chez McDonald’s. Tu leur fais voir le bâtiment du tribunal et ils disent qu’il est moche. Je saaais, je sais, quand tu n’entends autre chose que <em>“Plus jamais ça.”</em>, c’est clair que… c’est clair. Je ne dis pas que c’est faux. Je dis juste qu’avoir la connaissance de ton histoire est… comment dire… crucial, quoi. Sinon tout est biaisé. Sinon tu ne fais que formater des gens tout comme ces énergumènes qui cherchaient à créer “l’homme nouveau”. L’homme nouveau… Pfff… Les Russes aussi, les Chinois aussi ont fait ça. Et les Américains ils font quoi avec l’extermination des autochtones, hein ? Demandez à un yuppie de la Fifth Avenue ce qu’il pense des massacres de peux rouges durant 500 ans… Bon, là je me perds un peu. Je vous disais déjà que des cadavres tout le monde en a, peut-être plus qu’il y en a des placards… Enfin, ces jeunes de nos jours, tout ce que je regrette un peu c’est qu’ils grandissent dans un pays qui… si vous voulez, quelque part est un pays nouveau. Pas nouveau-nouveau, comme l’Australie par exemple, mais ils n’ont pas des repères… comment dire… ils n’ont pas vraiment de vision sur leurs racines, d’où ils viennent. Chose surprenante d’ailleurs, puisque la fierté allemande est toujours droite dans ses bottes, si vous me passez l’expression… ha-ha-ha. Je ne sais pas où tout ça mène, mais à voir mes classes je dirais qu’on vit à présent un tournant de la société aussi abrupt que le passage à l’ère industrielle. Sauf que celui-là il a mis un siècle pour s’imposer… Mais pour dire vrai, on me disait presque la même chose quand j’avais 15-18 ans ! Maintenant je dois absolument vous laisser car m’attendent les vingt corrections. C’était un plaisir, au revoir.»</p>



<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">[25 juin 2020 – 12 novembre 2021]</p>
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		<title>Eine Familiengeschichte (4/7)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 01 Oct 2022 07:36:51 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>«Je ne sais pas ce que ma mère a pu vous raconter mais je dois dire que pour moi c’est mieux comme ça. Elle parle beaucoup et parfois… Bon, l’âge […]</p>
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<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>3. Herr Gotthold Alterhaus, arrière grand-père, mécanicien de précision retraité (1946 -).</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">«Je ne sais pas ce que ma mère a pu vous raconter mais je dois dire que pour moi c’est mieux comme ça. Elle parle beaucoup et parfois… Bon, l’âge… C’est à vous de… enfin… d’apprécier. Ces gens, elle, comme c’est gens qui ont vécu la guerre, ils ont des opinions qui peuvent… je ne sais pas, ça peut parfois… disons&nbsp; choquer. Moi j’ai une certaine estime pour cette génération qui a tout fait pour relever l’Allemagne. Les yeux fermés. Travailler, combattre, innover, se sacrifier… Je vous dis très franchement: je ne parle pas des nazis. Je ne veux même pas en parler et ça ne m’intéresse pas. Je parle de tout ce peuple, tout le reste de ce peuple qui… ils ont subi les foudres du monde entier alors qu’il était mené dans une folie meurtrière par… enfin… par une élite… de fous. Bien sûr que beaucoup ont composé avec le régime, même qui ont adhéré. Je sais… Bon, moi je sais tout ça parce qu’on parlait déjà à l’école… vous savez, j’était tout petit, 1o ans peut-être, mais j’ai connu encore la dénazification. Et à la maison… eh bien à la maison c’était un autre son de cloche. Marthe et moi on ne savait plus à quel saint se vouer, pour ainsi dire. Puis les choses se sont un petit peu calmées… disons que tout commençait à rentrer dans l’ordre. Comme disait ma mère, il y avait un pays à reconstruire, de nouveau…On nous a aidés, très bien, je ne dis pas le contraire, mais… comment vous dire ? un peu comme le Japon, eux ça a été pire que nous, mais à part les deux bombes, l’Allemagne était table rase, enfin… donc comme le Japon, à peine vingt ans après la guerre on était… pour ainsi dire on était de nouveau debout !! Vous vous rendez compte ? Ces gens-là, comme mes parents, c’est eux qui ont remis l’Allemagne sur pieds. Si vite. De ça, moi je suis fier, fier d’eux. Moi je faisais juste mon apprentissage. Et aussi tous ceux qui ont été recrutés par les militaires: les médecins, les ingénieurs, les professeurs… les artistes. Et même les ouvriers. Je ne vais jamais oublier mon maître d’apprentissage, Herr Schleiss, qui m’a appris le métier. Non ! Qui m’a appris d’aimer mon métier ! Vous me direz que je ne suis pas objectif, mais pour moi c’est eux qui ont poussé, qui ont relancé la société, ceux de l’âge de mes parents, et ensuite… ils nous ont passé le relais si vous voulez. Moi je crois que pour la plupart ça a été… leur génération a été une génération… je dirais sacrifiée. Certains comme soldats à Stalingrad, ou ici en Moselle, ou dans les U-Boot, Dieu sait où, d’autres comme ouvriers chez Krupp ou Hoechst, ou comme commissaires politiques à Leipzig ou… je ne sais pas, manœuvre à Rostock. Ou comme élèves à Berlin en bas du mur !… Moi je n’ai absolument pas honte de saluer cette génération.»</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Celle de nos enfants… enfin, ceux qui sont venus après nous. Évidemment, ceux avant nous ils disent que tous ces sacrifices, la guerre, la misère, ça a été fait pour nous. Ils l’ont fait pour nous. Ma génération. Et je suis prêt à le confirmer. Le fait est que lorsque Anja et moi, Anja est Danoise, quand on a eu Karsten, c’était l’année des Olympische Spiele in München. Quelle meilleure preuve qu’on était à nouveau pleinement reconnus ? D’accord, il y a eu cet horrible tragédie avec les Arabes et les Juifs… mais ça n’a rien eu à voir avec l’Allemagne, et Brandt a fait tout le possible pour… enfin, pour arrêter ça au plus vite. [N.D.L.A. Discutable…] Mais tout ça c’est du passé, le fait est que nos enfants ont… quelque part, vous savez ? ils ont encore profité des efforts de la génération d’avant la mienne. De la notre aussi. Mais les années ’70, puis un peu ’80, ont nettoyé les malheurs passés. Et eux ils n’ont eu qu’à profiter de cette prospérité. Moi j’avais un salaire confortable chez Märklin, cantine, quatre semaines de vacance, Anja tenait une épicerie cinq jours par semaine de… de sept heures du matin à sept heures du soir avec… quatre vendeuses, sur la Schubertstrasse. On allait en vacances avec les enfants, Karsten et Gerda, on allait chaque année en Italie ou en Grèce, ou l’Espagne. Eux ils ont fait du sport, Karsten du basket, il fait 1m92, elle de l’athlétisme. Et aussi du piano. Vous savez, parfois je me demandais… j’étais en déplacement avec le travail à Frankfurt, je buvais une bière sur une terrasse, je regardais la ville et je me demandais comment on a fait ?! Comment nos parents avaient fait ? Et nous après. C’était le temps de ces déments de Baader-Meinhof… des gens de mon âge qui avaient perdu la boussole, mais l’Allemagne se portait déjà bien et moi j’étais aussi fier de ce que je voyais… pas seulement de ce que mes parents avaient fait. On avait gagné deux fois la coupe du monde. Surtout on avait Kaiser Franz. Oh oui, ça a été une belle époque. Le monde s’arrachait nos voitures, et pas que ça. J’étais fier du Made in Germany, oui, oui… Mais c’est vraiment le sport où… tous les quatre ans on était parmi les meilleurs aux Jeux Olympiques… tu ne pouvais pas te mesurer aux Américains, cinq fois plus nombreux et qui ont des moyens… vous savez, ni aux Russes qui mettaient tout leur budget national dans le sport ! Ha-ha-ha. Oui-oui, tous ces jeunes ont pu profiter de cet… de cette prospérité, l’économie marchait bien, nos jouets se vendaient bien, rien à dire. Mais le meilleur cadeau a été la chute du mur. Je me rappelle comme hier, ces filles et ces garçons que dansaient sur les décombres. On avait tous les larmes aux yeux. Pour nous ça a été irréel. Ah, vous savez, c’est des pages d’histoire qu’on est content d’avoir vécu.»</p>



<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">[25 juin 2020 – 12 novembre 2021]</p>
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		<title>Eine Familiengeschichte (3/7)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 17 Sep 2022 06:44:42 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>«Ma vie ? J’aime pas en parler... il y a des choses dans la vie, pas toujours… c’est pas toujours le bon choix. Je veux dire, si c’était à refaire... Peut-être qu’on le… on ferait autrement. […]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph"><strong>2. Frau Berta Alterhaus, arrière-arrière grand-mère, traductrice retraitée (1925 -).</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">«Ma vie ? J’aime pas en parler… il y a des choses dans la vie, pas toujours… c’est pas toujours le bon choix. Je veux dire, si c’était à refaire… Peut-être qu’on le… on ferait autrement. Sûr. Puis bon, on étaient jeunes, très jeunes, à cet âge-là, le choix, vous savez… Les garçons ils… c’était deux jumeaux dans ma classe, Jürg und Hans, ils sont entrés aux Jeunesses Hitlériennes bien avant la guerre. L’époque était comme ça. Leurs parents ne voulaient pas, mais… Nos parents, leur génération a vécu… a connu l’armistice, la honte, la misère après. Nous au moins on nous a présenté un idéal, je veux pas en parler là, vous comprendrez pas. Les garçons avaient aussi le travail, tout était à bâtir en Allemagne, on a eu les premières autoroutes là. [N.D.L.A. Faux: ce fut en Italie en 1924.] Mais les filles, nous… il n’y avait pas grand chose… alors mes parents m’ont… je ne leur en veux pas… j’ai été engagée dans la boulangerie Brotman… c’est drôle, non ? ha-ha, ce nom-là pour un boulanger, <em>“Brot-Brot-Brot, Gott liebt Brot”</em>, ha-ha, la réclame, vous savez ? C’étaient des Juifs, lui Russe elle Française, et là j’ai appris ces langues. Je ne l’ai pas cherché, mais ils ne parlaient pas l’Allemand, enfin très mal… ils parlaient comme ça entre eux, va savoir donc… Puis au début de la guerre il y a eu la diphtérie, Rudy, ma mère, mon père… Bon, alors comme on n’avait pas de remèdes ni l’argent pour… bon, j’ai répondu à une annonce de l’Abwehr… pour engager des filles parlant les langues. Moi je ne savais pas taper la machine, je savais préparer la pâte, ha-ha… mais j’ai appris vite. Et comme ça j’ai pu avoir des remèdes et aussi… bon, des choses. Pour tante Inge, pour les voisins du bas… bon, enfin. J’ai traduit pour l’Abteilung III Spionageabwehr. Comme ça j’ai appris la capture des frères Zettner, Hans und Jürg, un à Br… Bristol et l’autre en Crète. Je vais faire une petite pause. [N.D.L.A. Une heure après.] Voilà. Notre quartier était… comment ça… différent. On se connaissait bien. Un quartier modeste, plein d’enfants, mais des gens bien, travailleurs, la plu… bon un quart peut-être, dans la Wehrmacht, quelques Juifs… Cohn, Adler, Kr… enfin. C’était une petite vie agréable là, tout le quartier s’était donné la main et ils… ils ont aménagé une salle de cinéma. Les enfants, les voisins, on était une foule à applaudir “Olympia”, quel film ! Que voulez-vous ? Bon, puis il y a eu la guerre… À la guerre comme à la guerre… six ans durant je n’ai plus vu mes parents, j’ai dû suivre partout le colonel, puis en juin ’45 quand il… oui, chef à l’Abteilung III, il a été arrêté par les Anglais et… je sais pas ce qu’il est devenu. Mais moi et Otto on a pu nous marier, si vous voyiez le gâteau de mariage… ha-ha-ha…»</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Oui-oui, les enfants… [N.D.L.A. Elle s’esclaffe.]. Les enfants… Eh bien, c’est pour eux qu’on l’a faite, cette maudite guerre. Mais on est allé trop loin, oui. Ça vous n’avez pas besoin de… de… je ne veux pas avoir d’ennuis. Finalement eux ils ont été comme une génération de… comment dire ça… de sacrifice. Pas nous. Nous on l’a voulu. Non, pas nos parents, pas nos enfants. Nous. Ma génération. Nous on a été fiers de pouvoir redresser ce pays. Mais l’après-guerre… vous n’imaginez pas ce que ça a été, surtout pour ces enfants… En plus on était en pays occupé. Heureusement je parlais le Français et le Russe, vous savez ? Et on a de nouveau perdu des terres… Bon, passons. Si je me rappelle tout ça… Les enfants… Nous avons eu trois enfants: Niels-Gustav (d’après mon frère) et Gotthold et Marthe. Ce nom – Gustav – ça a été comme une malédiction. Il jouait avec des amis du quartier, il y avait encore des bâtiments en ruine… et il a marché sur… [N.D.L.A. Elle s’arrête un moment. Sa voix tremble. Puis elle reprend.] Il avait cinq ans… Oui. Enfin… Bon. Puis ça a été le malheur de ‘61, qu’on étaient tous les quatre à Berlin-Tempelhof, en visite chez le beau-frère de mon mari, Josef, et Karin. Puis un soir on a mangé chez des amis de Josef qui habitaient à Pankow… et les enfants ont demandé à rester jouer et dormir chez eux. Ils avaient un garçon de leur âge. On s’est disputés, Otto et moi, lui ne voulait pas les laisser là… et finalement je l’ai convaincu, moi, la bécasse, la pire décision de ma vie… Et on est rentrés et on les a laissés là, chez le beau-frère et sa femme. Puis le lendemain… le lendemain on leur a téléphoné pour leur dire de prendre… le bus et rentrer… mais leur téléphone… au beau-frère, ne marchait pas ! Alors on a couru nous chez le beau-frère et… vous savez, non ? Quelle infamie, quelle infamie !… Rien n’a marché, on est rentrés chez nous… on étaient comme morts. L’un plus que l’autre. Moi pour mon idée maudite, lui pour avoir cédé. Impardonnable. Im-par-don-nable. Deux ans, deux ans on a été séparés d’eux, et eux de nous, impossible de… impossible de… de faire quoi que ce soit. Ce n’est qu’après la visite de Kennedy qu’on a pu les retrouver, on les a accueilli à Bösebrücke, moi je me suis presque évanouie… Ils étaient à peine reconnaissables. Grandis, mûris,&nbsp; pâles, surtout Marthe… On les avait laissé enfants et là… un jeune homme et une demoiselle. Une horreur, ce mur. Un pays coupé en deux. Ils avaient pris l’exemple en Asie, ces canailles ! Et comme nous, des milliers de familles… Des centaines de morts. Des dizaines de milliers incarcérés comme… comme “déserteurs”. Ha ! Vous vouliez la vie de la génération après nous. La voilà ! Comme si une honte ne suffisait pas, voilà une nouvelle honte.»</p>



<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">[25 juin 2020 – 12 novembre 2021]</p>
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		<title>Eine Familiengeschichte (2/7)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 03 Sep 2022 07:18:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>«Oh, que pourrais-je vous dire ? Vous savez, j’ai de la peine à me souvenir. Tout à tellement changé depuis. Ça me fait de la peine de me souvenir. […]</p>
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<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>1. Frau Edith Alterhaus, arrière-arrière-arrière grand-mère, infirmière retraitée (1903 -).</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">«Oh, que pourrais-je vous dire ? Vous savez, j’ai de la peine à me souvenir. Tout à tellement changé depuis. Ça me fait de la peine de me souvenir. À l’époque on parlait peu à la maison, mes parents. En tout cas devant nous, les enfants. Nous étions sept. Les enfants. Père parlait peu. Mère encore moins. Quand mon père parlait, c’était surtout pour nous sermonner. Et chaque fois il nous rappelait la vie dans les tranchées. À Saarbrücken et à Weissenburg. Il nous disait qu’on devait être heureux de manger à cette table-là. En fait on mangeait très mal. Pommes de terre, choux, haricots, enfin… Je peux avoir un verre d’eau ?… Il était si fier d’avoir été décoré par le maréchal von Steinmetz lui même, lui et deux camarades. J’ai oublié leur noms. Puis il se vantait avec ses blessures, il nous montrait les cicatrices au dos et tapait sa jambe en bois avec le dos de la cuillère. Merci. Toc, toc, toc, toc. Ensuite il se jetait sur la carafe de vin et nous on prenait peur. Mes petits frères surtout… Car il se mettait en colère quand il en venait au patron de l’entrepôt où il travaillait. Puis à peine qu’il se levait, toc, toc, toc, toc, et il tombait comme un tronc sur le lit. Et ma mère ne disait mot, elle hochait seulement la tête et marmonnait des chose. On ne savait pas quoi. Elle n’était pas heureuse, ma mère. Mais avec nous, les enfants, elle l’était, elle nous aimait beaucoup. Mon père aussi, il nous aimait, sauf que bon, c’était à sa façon… Pourtant, nous, dès qu’on voyait qu’il dormait, nous quittions la maison en débandade pour retrouver les enfants des voisins. C’est ce que je me rappelle. Ah, oui, la vie de mes parents… Que voulez-vous ? Ce fut un temps où on ne pouvait pas être sûr de quel côté on se trouvait. Il y avait beaucoup d’agitation, vous savez ? Empire à gauche, Empire à droite, et nous, entre les deux. Les gens avaient appris à composer avec. Ça avait aussi ses avantages. Ici on apprenait les langues. On a été parmi les premiers à éclairer les rues à l’électricité. Et puis les tramways… Sans chevaux! Encore un peu d’eau s’il vous plaît. J’adorais me tenir sur la plateforme. Le conducteur était un oncle très éloigné, ancien du Kamerun. Là il s’était exercé au commerce du coton mais il avait fait faillite. Petite, je me tenais souvent à ses côtés. Il était si fier à conduire “son” tramway. Il chantait du “<em>Parsifal”</em> et récitait par cœur “<em>Der Wille zur Macht”</em>. Des passages. D’ailleurs il portait la même moustache que Nietzsche. C’était drôle. Bah, qu’est-ce que vous voulez ? Ça avait été une époque… ces gens-là avait découvert la “modernité” ils disaient. Ça vous change, vous savez ? Merci. Mais les hommes en Zylinderhut saluaient encore les dames dans la rue, alors que… Je crois qu’ils ont bien vécu. Plein de choses…»</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Bon, euh… pour ceux après nous ça a été eine Katastrophe. Un dé-sas-tre! Moi j’ai dû me marier jeune. Mon mari avait 30 ans, dix ans… non, onze ans plus que moi et une situation meilleure. Il était adjudant-chef, alors que moi je n’avais aucune formation. Que voulez-vous ? Je venais de finir l’école. Je faisais la couture. Et les enfants… Ils sont tous nés, quatre, pendant la République. &nbsp; Mais c’était très dur, très-très dur, vous savez ? La solde de mon mari… Werner, la solde ne suffisait pas. Pardon, je peux prendre un biscuit ? Oui ? Merci. C’était tantôt bien, tantôt pas bien du tout. Les garçons on vite commencé à gagner quelques sous chez … comment il s’appelle ?… enfin, le cordonnier. Puis en… je ne me rappelle plus l’année exacte, on a pu acheter notre première radio… une radio Seibt, oui, je crois que c’était en 1928… et on écoutait, on écoutait celle-là… Claire… Claire Waldorf, c’était merveilleux… non, Claire Waldoff, c’est ça, oui. Je peux un autre biscuit ? Merci. Et puis… mais il… on n’avait pas autre chose pour… on n’avait pas la télé et les enfants adoraient la radio, on écoutait aussi… Maurice Chevalley, j’adorais. “Dans la vie faut pas s’en faire. Moi je ne m’en fais pas.” Hi-hi-hi… Ah oui, Maurice Chevalier, pardon. Oui… Puis bon, ça a passé comme ça et tout à coup on a eu la crise et Dieu merci! mon Werner a pu garder son emploi à l’armurerie, sinon ça a été partout un cauchemar, les files de gens sans emploi… enfin, vous connaissez. Ah oui, oui, eh bien les enfants ont grandi comme ils ont pu, enfin, comme on a pu les élever avec tous ces… toutes ces turbulences. Rudy est parti à douze ans comme apprenti menuisier, Gustav… le petit pauvre, on l’a perdu… le tétanos… il n’avait que huit ans… ensuite Berta elle est restée longtemps avec nous. D’un côté on a eu, j’ai eu de la chance avec elle, d’un autre côté… mais bon, puis Hilda… Hilda a été ma joie, elle a fait du violon et a pu entrer à… la… à la Strassburger Philharmoniker, oui, puis elle est parti à Stuttgart,&nbsp; puis à Wien, non, Zürich… maintenant elle est en Argentine, à Sao Paulo, cela fait longtemps que je ne l’ai plus vue… mais elle m’écrit. Je suis un peu fatiguée, un peu d’eau s’il vous plaît. Et… Oui, et puis … moi je crois qu’ils ont eu la vie beaucoup plus dure que nous, Werner et moi. Bon, lui a dû partir, il a fait la Libye. Merci. Ensuite on l’a muté plus près, à Metz, et là il est tombé dans une embuscade. Je l’ai cru mort mais non, il est rentré, mais il était comme mort… enfin… C’est que… oui, après la crise il y a eu celui-là qui est venu et tout a changé, vous savez ?… Rudy, Werner, Berta… S’il vous plaît, j’aimerais me reposer un peu.»</p>



<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">[25 juin 2020 – 12 novembre 2021]</p>
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		<title>Eine Familiengeschichte (1/7)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 20 Aug 2022 08:00:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>“Bonsoir! Bienvenue à votre émission d’enquêtes préférée “Qui sommes nous ?”. Je suis Lars Winkler et aujourd’hui j’ai le privilège de vous convier à une rencontre singulière. […]</p>
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<p class="wp-block-paragraph">“Bonsoir! Bienvenue à votre émission d’enquêtes préférée <em>“Qui sommes nous ?”.</em> Je suis Lars Winkler et aujourd’hui j’ai le privilège de vous convier à une rencontre singulière. Notre équipe est allée en Allemagne pour vous… Non, je ne veux pas brûler les étapes et passe directement la parole à notre investigateur. Tu es là Alex ?”</p>



<p class="wp-block-paragraph">“Oui-oui Lars, bonsoir et merci ! Un progrès évident du monde actuel est l’augmentation de la longévité humaine. Au temps des croisades, l’on mourait souvent à 35 ou 40 ans et souvent par l’épée. Aux XVI<sup>e</sup> et XVII<sup>e</sup> siècles, on n’avait toujours pas trop avancé, souvent pour cause de pandémie. Il a ainsi fallu attendre la fin de la dernière guerre pour voir doubler cet âge dans une poignée de pays. Pourtant, juste quelques dizaines d’années plus tard, en ce XXI<sup>e</sup> siècle bien entamé, il n’y a jamais eu de par le monde autant de centenaires, femmes et hommes. Et le tapage qui s’amplifie autour du titre de plus vieux humain fait monter en conséquence le compteur des années vers des chiffres jamais rencontrés, bien sûr sans compter ceux du Vieux Testament.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pour revenir donc, arrivés au seuil de la maturité, rares étaient jadis les enfants qui voyaient encore leurs géniteurs. Autrement dit, des grands-parents vivants étaient des exceptions au sein&nbsp; d’une règle générale disons, où la vie était rendue courte entre autres par les éléments, l’ignorance, la violence, l’insalubrité, la précarité. Vu du Moyen Âge, ce n’est pas que le “tableau” offert de nos jours par l’exemple que je vous présenterai serait tout à fait impensable. C’est qu’il aura déjà été élevé au niveau de la légende des Nibelungen. En ligne droite verticale, notre famille allemande de ce soir a donc six étages. Elle est composée de six générations, toutes vivantes, bien sûr. Cette famille allemande reçoit ici un pseudonyme qui assure son anonymat: Alterhaus.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les Alterhaus vivent, tous, dans cette petite ville de la Sarre située près de la frontière lorraine. Plus exactement, ils sont même les piliers de cette ville dont au fil des siècles, certains des ancêtres de leur grande famille furent qui chevalier, qui abbé, apothicaire, maire-adjoint ou député régional. Une place porte leur nom. Le buste d’un aïeul, professeur émérite de chimie, se dresse sur le parvis du lycée, alors que le nom d’un autre précurseur est frappé dans l’obélisque de granit érigé en mémoire des soldats tombés pour la patrie. Quand on parle de la localité, ce nom revient presque sans faute, car peu de choses ne lui sont pas reliées, du supermarché au parc, en passant par le club de foot actif dans la Regionalliga West, le dispensaire et la gare.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ainsi, il n’en fallut pas plus à notre équipe pour que cette histoire, cette situation – si ce n’est unique, en tous les cas hors du commun – suscite notre intérêt. Et vous le constaterez, nous n’avons pas été déçus. Dans un premier temps, nous nous sommes proposé de convier l’ensemble de ces générations – six – autour d’une même table et d’un même sujet que nous avions préparé à l’avance. Mais nous avons vite trouvé ce choix lourd et sûrement peu fructueux pour réunir des témoignages individuels sincères, donc crédibles. Alors nous avons choisi de retrouver séparément chacun des membres de cette lignée. Le résultat, le voici. Quant à moi, je vous rejoindrai au final de l’émission pour tracer ensemble avec vous les conclusions de ces entretiens.”</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">(Voix off) Nous avons préparé deux questions que nous avons posées à chacun: “<em>Comment voyez-vous la vie de la génération qui vous a précédé par rapport à celle de votre génération ? Et la vie de la génération qui a suivi la vôtre, toujours par rapport à celle-ci ?”</em> Aucune limite de temps pour s’exprimer n’a été fixée et nous les avons invités à le faire en toute liberté. Après quelques petites retouches inévitables, voici ces témoignages en leur intégralité.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>1.Frau Edith Alterhaus, arrière-arrière-arrière grand-mère, infirmière retraitée (1903 -).</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">[25 juin 2020 – 12 novembre 2021]</p>
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		<title>Un étrange pays 5/5</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 16 Jul 2022 07:00:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>– Petit, tu connais une belle histoire ?<br />
– Oué je-sais-je-sais, je vais te raconter une histoire grand-père.<br />
– Mais oui mon petit, bien sûr, si tu sais. [...]</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">V. Et pour finir, plongeon au pays du pote, de Mo, Kita et Bozo</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Petit, tu connais une belle histoire ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Oué je-sais-je-sais, je vais te raconter une histoire grand-père.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Mais oui mon petit, bien sûr, si tu sais.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Ouésh<span id="easy-footnote-156-30861" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/un-etrange-pays-5-5/#easy-footnote-bottom-156-30861" title="<p>abuser &amp;#8211; exagérer</p>
<p>arrache &amp;#8211; impressionner</p>
<p>badass &amp;#8211; dur à cuire</p>
<p>baé &amp;#8211; copine</p>
<p>balek &amp;#8211; je m’en bats les couilles</p>
<p>boloss &amp;#8211; naze</p>
<p>cassé &amp;#8211; vaincre</p>
<p>cassos &amp;#8211; cas social</p>
<p>chiller &amp;#8211; se calmer</p>
<p>chiner &amp;#8211; draguer</p>
<p>clasher &amp;#8211; anéantir</p>
<p>cool &amp;#8211; agréable, bien</p>
<p>crème (ça passe) &amp;#8211; comme dans du beurre</p>
<p>déter &amp;#8211; chaud, partant, déterminé</p>
<p>fils de pute &amp;#8211; juron</p>
<p>génial &amp;#8211; très bien, excellent</p>
<p>hess &amp;#8211; misère</p>
<p>hype &amp;#8211; battage médiatique</p>
<p>lové &amp;#8211; argent</p>
<p>meuf	&amp;#8211; femme, fille</p>
<p>noraj &amp;#8211; ne pas s’énerver</p>
<p>OKLM	&amp;#8211; au calme</p>
<p>omagad	&amp;#8211; oh my god</p>
<p>ouésh	&amp;#8211; oui, c’est ça</p>
<p>sbeul	&amp;#8211; désordre</p>
<p>seum	&amp;#8211; haine, rage</p>
<p>socoman	&amp;#8211; c’est comment? </p>
<p>soss	&amp;#8211; pote</p>
<p>staïve	&amp;#8211; c’est ta vie</p>
<p>surkiffer	&amp;#8211; aimer beaucoup</p>
<p>t’inquiète	&amp;#8211; rester tranquille, se calmer</p>
<p>wesh	&amp;#8211; ça va? </p>
<p>yo	&amp;#8211; salut</p>
<p>yolo	&amp;#8211; on n’a qu’une vie</p>
<p>zouz	&amp;#8211; femme, fille</p>
"><sup>156</sup></a></span>. Y a un soss badass Mo qui surkiffe une baé mais elle elle sais pas, la meuf Kita arrache, des nibs comac…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– !…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– …trop cool, alors viens un pote à lui lui dit: yo, wesh ?, omagad, t’sé, y’a ce boloss à la zone, Bozo, c’est la hess chez lui…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– !!…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– t’sé ?, et Mo y fais: ouésh ?, l’autre y fais: fils de pute y veut chiné la zouz, c’est le hype à l’école, faut clasher ce cassos…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Mais…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– …alors Mo y fais: t’inquiè-ète mec, faut chillé, noraj, balek, slaïve, et l’autre alors, la seum: yolo duc, t’abuse là, socoman…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Mais… mais enfin… tu as lu…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– … socoman alors ? t’as pas les cohones ? badass de mes deux, là t’es cassé là… on le gomme, ça passe la crème, moi je suis déter…&nbsp;</p>



<p class="wp-block-paragraph">– …tu as vu où cette… enfin… histoire ?!</p>



<p class="wp-block-paragraph">– OKLM mec, fait le Mo, ça va giclé la sbeul… passe-moi un peu des lové…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Héi ! Heei, stop. Je t’ai demandé où t’as appris cette histoire ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">– …toi génial, fait le pote… comment ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">– ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">– …mais… sur Insta, grand-père, sur Insta.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– …</p>



<p class="wp-block-paragraph">[7 février 2020 – 31 janvier 2022]</p>
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		<title>Un étrange pays 4/5</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 02 Jul 2022 07:00:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Crack ! «Ah ça ! Encoore...» A chaque pas, le branchage filou semble s’épaissir. Plus moyen de se faufiler sans bruit à travers l’enchevêtrement de rameaux secs et de bûches pourries garnies d’une grosse mousse tantôt ambre, tantôt verte. Et encore pock ! [...]</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">IV. Les jumeaux trappeurs, la vilaine sorcière et le prince persan</p>



<p class="wp-block-paragraph">(Au même moment:)</p>



<p class="wp-block-paragraph">Crack ! «Ah ça ! Encoore…» A chaque pas, le branchage filou semble s’épaissir. Plus moyen de se faufiler sans bruit à travers l’enchevêtrement de rameaux secs et de bûches pourries garnies d’une grosse mousse tantôt ambre, tantôt verte. Et encore pock ! «Pas la peine de… ça doit être un bolet écrasé. Börk ! Bon, en avant toujours.» Le soleil est rare. Par endroits, quelques flèches d’or gagnent sur la feuillée touffue. «Heureusement.» Serrer <em>LaDiva</em> c’est instinctif. Et la crosse en noyer répond, car main et <em>LaDiva</em> ne font qu’une. Sans elle ce serait une ânerie. «Aaah !» Eh oui, normalement <em>LaDiva</em> est d’abord un double canon acier suédois calibre 12, mais là, c’est sa crosse qui sauve d’un sillon traître. «Heureusement. Un instant de trop et c’était l’entorse, ce qui manquait.» Des sons. «Stop.» Chuuut. Quelqu’un chantonne. Ou quelqu’une. C’est loin. C’est vague. C’est faible. De nouveau crack ! «Aahh !» Silence. «Stop.» Pas un pas. Ça fredonne. Plus fort ? Plus près ? Sûr, plus près. Un susurrement. Une source ! Sûrement une source. Les flèches dorées jaillissent en bouquets. Une percée ? «Stop.» Si. Au loin quelque chose rouge bouge. «Enfin.» Mais qu’est-ce ? À présent, la chanson on l’entend bien: et c’est une fille. Et c’est une berceuse. Dernier embranchement, dernier buisson et… ah, ça alors! Un torrent doré inonde une petite clairière. Le petit chaperon rouge est là, au milieu, dans l’herbe. Elle tient sur ses genoux la grosse tête de Ferguston, le grand méchant loup, qui est affalé de tout son corps gris et poilu. Comme mort. Mais il n’est pas mort. Oxalie, le petit chaperon rouge, lui caresse tendrement le museau, la tête, les yeux fermés, les moustaches. On entend:</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">“Dors, dors, gentil toutou,</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">Qu’il est doux ce petit loup.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">Aimes-tu la belle chanson ?</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">Dors en paix mon Ferguston”.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Mais c’est quoi ça ?! Il est malade, ce loup ?! Blessé ?!» Crack ! «Ah, zut ! Encore une branche.» Le petit chaperon rouge sursaute et se tait. Bref regard à gauche, à droite. Le grand méchant loup entrouvre lentement un œil. Et alors stupeur ! Encore un, deux crack, et soudain le buisson devant eux s’ouvre pour laisser jaillir deux jumeaux trappeurs haletants tout de kaki vêtus, longue plume au bonnet, qui déboulent vers les deux chéris, brancard à la main. Oxalie sort un petit cri de bonheur-horreur tandis que Ferguston referme mollement l’œil. Les brancardiers stoppent net et droit aux pieds du couple. Les ongles mordent dans la crosse en noyer de <em>LaDiva</em> comme dans du beurre, car le spectacle est irréel. «Heureusement. Sans elle, il y aurait quoi à serrer ?!» La vilaine sorcière Daphneh, à cheval sur son balai, tout de satin blanc vêtue, visage rayonnant, descend des airs pour se poser tel un gros flocon de neige derrière Oxalie. «Ouste !» fait-elle vers les jumeaux. «C’est mon anniversaire.» Et des plis de sa cape légère d’hermine elle sort un magnifique gâteau fraise-pistache à trois étages. Les jumeaux s’évanouissent aussitôt dans la forêt, le petit chaperon rouge s’évanouit à la renverse dans l’herbe et le grand méchant loup s’évanouit dans les bras du petit chaperon rouge évanoui. À l’instant, voici Zal, le beau prince charmant persan, surgit de nulle part sur son étalon. Ses cheveux et sa longue barbe sont aussi blancs que son cheval, puisque le prince est très âgé comme il est aussi un célibataire réputé. Agile, il saute à terre, dégaine sa glaive et tranche d’un coup sec le gâteau et la main gauche de la vilaine sorcière qui s’évanouit à côté du chaperon rouge évanoui sans même se donner le temps de pousser un cri d’horreur. Resté coi car sans adversaire, le beau prince persan est soudainement perdu. Pourtant le pire vient des moitiés de gâteau tombées par terre, que désormais nul ne pourra savourer puisque deux armées opposées se les partagent déjà. D’un côté les myrmidons rouges. Ils sont des centaines sur leur moitié de bouse rose-verte, ferrés, munis de leurs tridents et filets. En face, des milliers de sauterelles naines, armées jusqu’aux dents, avec dagues, arbalètes et casques. Quelques instants plus tard, le gâteau bousé n’existe plus, sauf dans le ventre des guerriers. Zal est toujours coi. Le lendemain encore. Vient l’automne, puis l’hiver; digne, sa statue de glace se dresse au milieu de la prairie. Cela fait un bail qu’à coups d’efforts, le grand méchant loup a réussi à manger le chaperon rouge et qu’ensuite la manchote sorcière a mangé le méchant loup malade, avant d’enfourcher la queue de son balai et s’envoler brinquebalante, ventre plein. Le gel de l’hiver a ainsi sauvé le beau vieux prince d’une honteuse fin viscérale. Sauf que le printemps l’a fait fondre comme neige au soleil et le voilà nourrir la source du coin. Et la source va au ruisseau, et le ruisseau va à la rivière, et la rivière va au fleuve, et le fleuve va à la mer, et la mer se lève énorme et vient dessus, alors hors la pagaie pour frapper l’eau, et frapper, et frapp…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Héi ! Héei ! Hé-éé-ei ! Réveilles-toi enfin, grand-père !</p>



<p class="wp-block-paragraph">– … hein… quoi… zbgl… flmh…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Quel zbgl ? Quel flmh ? Tu rêvais, général. De quoi t’as rêvé ?!</p>



<p class="wp-block-paragraph">– !…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Allez, dis, qu’est-ce qu’il y a ? T’as eu peur de quelque chose ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">(La petite voix de la fille est si douce, cela fait toujours si bien de l’entendre…)</p>



<p class="wp-block-paragraph">– …le prince… la vilaine sorcière manchote… le gâteau…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Quoi ?! Mais qu’est-ce que tu racontes-là ?!</p>



<p class="wp-block-paragraph">– …sais pas… il est… le garçon est là ? il est où le garçon ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Non, le garçon n’est pas là, il est parti à l’école. Mais pourquoi tu demandes ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Il a pris ma pagaie et mon fusil ?!</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Maais noon, pourquoi aurait-il pris ton fusil ? Ha-ha-ha ! Non, tu sais bien qu’il n’a pas le droit de le toucher.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Pas-le-doigt.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Ha-ha-ha, tu vois ? Même le perroquet le sait ! Allez hop, debout, c’est le matin, et ne fais pas cette moue.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">[7 février 2020 – 31 janvier 2022]</p>
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		<title>Un étrange pays 3/5</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 18 Jun 2022 06:09:41 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Avec cette eau jusqu’au dessus de la poitrine puis ces flots qui vont dans tous les sens et trop vite montent jusqu’au menton, je risque à tout moment d’avaler des gorgées insoupçonnées. Mais j’avance tant bien que mal,... [...]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">III. Le gradon, le grand-père et le grand méchant chaperon rouge</p>



<p class="wp-block-paragraph">Avec cette eau jusqu’au dessus de la poitrine puis ces flots qui vont dans tous les sens et trop vite montent jusqu’au menton, je risque à tout moment d’avaler des gorgées insoupçonnées. Mais j’avance tant bien que mal, en essayant d’éviter tous les obstacles rencontrés presqu’à chaque pas. Que fais-je ici ? Comment suis-je arrivé là ? Il est où grand-père ? Et grand-mère, et maman, et papa ? Je contourne lentement et avec la plus grande attention les objets les plus divers qui gisent sur le sol : jouets, patins, lampes, flûtes, livres, cloches, pelles. Merci à l’eau qui est si lim…</p>



<p class="wp-block-paragraph">gloup !</p>



<p class="wp-block-paragraph">…pide qu’il n’y a la moindre peine à les voir, même de loin. Qui plus est, le soleil brille d’une clarté éblouissante. Par moments, tel des bouées de sauvetage, un roi ou une reine, poussés par les vagues, viennent me toucher délicatement. Flottant sur le dos avec leurs ventres énormes, on dirait des baudruches. Ils sourient, clignent de l’œil, après quoi ils détournent leur regard et repartent, chacun dans sa direction. Quant à moi, j’ai une seule idée dans ma tête : gagner l’île au trésor dont j’ai tellement entendu parler. Elle est là, là-là, pas très loin. Le palmier dressé à</p>



<p class="wp-block-paragraph">goulp !</p>



<p class="wp-block-paragraph">son sommet je le vois parfaitement. Mais je sais aussi que l’île est gardée par l’homme au manteau noir qui me fait terriblement peur. Lui, l’homme, je ne le vois pas, en revanche je sais où il se trouve : il se cache derrière le palmier, je vois – pardon, madame reine ! – son grand chapeau dépassant de chaque côté. Aussi j’avance, j’avance malgré la crainte, malgré l’eau, malgré les vagues, les baudruches, les objets et le soleil qui brille en mille reflets. <em>Flueooo, flueooo, flu…</em> et j’entends <em>“Au son du pas-pas-pas mi-li-taaaaire…”</em>, je regarde derrière et j’aperçois grand-père tout</p>



<p class="wp-block-paragraph">gloup !</p>



<p class="wp-block-paragraph">souriant qui avance bien plus vite que moi et entonne à gorge éclatée. <em>“…le petit soldat-dat-dat…” </em>Bientôt il va me rattraper. <em>“Hé, grand-père, grand-père !”</em> <em>“Oui, mon petit, c’est moi, j’arrive, j’arrive.”</em> Grand-père approche à grande vitesse et j’observe qu’avec sa grosse barbe blanche qui part dans tous les sens il ressemble – pardon, monsieur roi ! – beaucoup au père Noël. Mais grand-père ne marche pas comme moi : il pagaye sur un immense cocodrille jaune aux yeux bleus, plus long que le tuyau d’arrosage du jardin et plus dodu que le palmier. On dirait un bateau à aubes. Quand</p>



<p class="wp-block-paragraph">goulp !</p>



<p class="wp-block-paragraph">il me rattrape puis me dépasse, je ne vois pas en son dos le sac tout rond, immense, rempli de jouets, seulement mon grand arc en rotin avec les flèches reçues pour mon précédent anniversaire. Comme c’était sage de les prendre avec, grand-père ! Fonçant comme moi vers l’île au trésor, il slalome à toute vitesse entre rois et reines alors que je profite pour m’engouffrer dans le sillon. Quand la cible n’est plus qu’à une lancée de grand-père, je sens derrière moi ce que je soupçonne être une épouvantable menace. Je m’époumone <em>“Grand-père… Noël !!!”.</em> Sauf qu’il est déjà presqu’au</p>



<p class="wp-block-paragraph">gloup !</p>



<p class="wp-block-paragraph">but. Les flots cassent ma voix et tout autour de moi s’étend une ombre qui ne cesse de s’agrandir. <em>Ooufle, ooufle, ooufle, oouf…</em> je me décide enfin de regarder en haut et je souffle : c’est le gradon multicolore, c’est mon énorme gradon touuut gentil ! Je suis très content. Il m’a fait la meilleure des surprises au meilleur moment en venant m’accompagner. Zdroïng ! Ah, boulp, boulp ! Pour dire bonjour à mon ami je ne l’ai pas vu, ce piano ! Bien heureusement j’arrive à présent près de l’île et j’ouvre les yeux : malheureusement il y a là aussi le méchant loup tout-tout maig…</p>



<p class="wp-block-paragraph">goulp !</p>



<p class="wp-block-paragraph">…re qui sort des sables comme une énorme chenille poilue. C’est une mauvaise surprise, celle-la : ça veut dire que le petit chaperon rouge et là également quelque part et que le loup va très vite la manger, mais alors où pourrait-elle bien être, pour que je puisse la sauver ?! L’île est aussi petite que ma chambre et m’y voilà arrivé. Je cours dans tous les sens, le loup – ses yeux grand rouges – derrière moi, et toujours pas d’homme au manteau noir, juste son chapeau qui dépasse de chaque côté du palmier, je pense qu’il doit tournoyer comme un hélicoptère au…</p>



<p class="wp-block-paragraph">gloup !</p>



<p class="wp-block-paragraph">tour du palmier. C’est là qu’une rafale de vent l’emporte et le projète contre moi. Il me renverse. Je tombe à terre, son visage contre le mien. Je suis en train de m’évanouir et je pousse un énorme cri de horreur-bonheur. Au fait, l’homme au manteau noir est bien le chaperon rouge qui ne porte plus de capuchon mais un énorme chapeau noir et un yatagan. Elle commence à me secouer pour que je retrouve mes esprits lorsque l’affreux méchant loup bondit vers nous pour nous manger. Alors d’un seul geste, le chaperon rouge sort son fusil et s’emploie à frapp…</p>



<p class="wp-block-paragraph">goulp !</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Héi ! Héei ! Hé-éé-ei ! Réveilles-toi enfin, jeune homme !</p>



<p class="wp-block-paragraph">– … hein… quoi… zbgl… flmh…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Quel zbgl ? Quel flmh ? Tu rêvais, soldat. De quoi t’as rêvé ?!</p>



<p class="wp-block-paragraph">– !…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Allez, dis, qu’est-ce qu’il y a ? T’as eu peur de quelque chose ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">(La petite voix de maman est si douce, cela fait toujours si bien de l’entendre…)</p>



<p class="wp-block-paragraph">– …le loup… le grand méchant chaperon rouge… le yatagan…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Quoi ?! Mais qu’est-ce que tu racontes-là ?!</p>



<p class="wp-block-paragraph">– …sais pas… il est… grand-père est là ? il est où grand-père ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Non, grand-père n’est pas là, il est parti à l’aube pour chasser sur l’île d’en face. Mais pourquoi tu demandes ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Il a pris mon arc et mes flèches ?!</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Maais noon, pourquoi aurait-il pris ton arc ? Ha-ha-ha ! Non, tu sais bien qu’il a toujours son vieux fusil de chasse, lui.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Il-A-Son-Fou-Chasse.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Ha-ha-ha, tu vois ? Même le perroquet le sait ! Allez hop, debout, c’est le matin, et ne fais pas cette moue.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">[7 février 2020 – 31 janvier 2022]</p>
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		<title>Un étrange pays 2/5</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 08 Jun 2022 08:34:41 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>- Eh bien, jusqu’au jour où l’on apprit avec une grande surprise qu’un voyageur particulièrement étrange, vêtu d’une large pèlerine noire et d’un grand chapeau noir, apparu d’on ne savait pas où... […]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">II. L’étranger à la pèlerine noire et au grand chapeau noir</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Eh bien, jusqu’au jour où l’on apprit avec une grande surprise qu’un voyageur particulièrement étrange, vêtu d’une large pèlerine noire et d’un grand chapeau noir, apparu d’on ne savait pas où et dont on ne savait rien, s’était installé dans une auberge du coin, sur la colline, en payant une année à l’avance la plus grande chambre qui n’était pas encore occupée. Cet homme ne sortait jamais, ne laissait personne le visiter, même pas le voir, et on avait aperçu plusieurs fois de l’eau qui s’écoulait depuis sa chambre, par dessous la porte, tu vois…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– …oh… et c’est pas bien grand-père ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Si, non, enfin… pas beaucoup d’eau, et en plus elle était très claire cette eau-là, très bonne même, et après quelque temps elle s’arrêtait, elle séchait, voilà, les gens ne pouvaient se l’expliquer, même pas l’aubergiste, qui était un bonhomme avec une grosse moustache et qui avait l’habitude de tout savoir.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Ah… … tache…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Ils ne pouvaient pas. Ils ne savaient pas. Mais attends, car bientôt c’est devenu encore plus étrange.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Quooi ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Eh bien parce que peu de jours après son arrivée, il s’est passé une chose ab-so-lu-ment in-cro-ya-ble.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Quooooi ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Quoi ? Imagines-toi que dans ce pays-là où – depuis qu’il existait ce pays – tout baignait au soleil, où tout était vert, les champs, les pâturages, les forêts, les rivages, les… et sans la moindre goutte de pluie, un jour, comme ça, pouf !, venus de nulle part, des nuages tout noirs couvrirent le soleil, le ciel entier s’assombrit et… nah-nah! devine !</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Quoi ?! Quoi ?! Il comme…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Il commença à pleuvoir !</p>



<p class="wp-block-paragraph">– …à pleuvoir, aahh !</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Exactement, à pleuvoir, et alors – crois-moi – il fallait vraiment les voir, tous ces rois et toutes ces reines. Au début, quand il virent les nuages s’entasser, ils furent pris par une peur terrible, parce qu’ils pensaient que le ciel allait…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– …tomber sur leurs têtes, ha-ha-ha !…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– … eh oui, tu connais l’histoire, mais après qu’ils sentirent les premières gouttes leur tombant dessus, il fallait les voir, avec leurs couronnes et tout, se jeter dos à terre, ouvrir larges leurs bouches, bras et jambes, et se laisser inonder par la pluie, et mon Dieu, quelle pluie ! Queeelle pluie !</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Quelle…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Écoute, des rivières d’eau tombaient du ciel, ça glougloutait partout, par terre, sur les toits des maisons, à la surface des lacs, partout je te dis, mais les gens, les rois et les reines, restaient là, couchés sur le dos, car ils n’avaient jamais connu ça, tant d’eau, et crois-moi, cette eau-là était bonne et limpide, bonne et limpide.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Mais grand-père, y avait pas des voitures ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Comment ? Comment ça, des voitures ? Oui, il y avait des voitures, bien sûr, mais pour…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Et les voitures les écrasaient pas ? Papa me dit toujours de faire attention aux voitures dans la rue, attention aux voitures !</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Ah oui, ha-ha, non, les voitures ne les écrasaient pas puisque – vois-tu ? – comment auraient-elles pu les écraser, ces rois et ces reines, alors que c’était justement eux-mêmes qui les conduisaient, ces voitures, à part les quelques chauffeurs et cochers qui se trouvaient par là, mais qui, eux aussi, s’étaient arrêtés et profitaient de cette toute bonne pluie.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Ah, alors…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Mais oui. N’aie pas peur. Donc, qu’est-ce que je disais ?…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– L’eau était bonne.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– L’eau était tellement bonne qu’ils ne voulaient gaspiller aucune goutte, alors ils buvaient, ils buvaient, et ils en buvaient, et leurs ventres commencèrent à gonfler, gonfler, gonfler jusqu’à devenir comme de gros ballons tout ronds…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Oh…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– …et ils n’arrivaient plus à bouger, comme ça qu’ils avaient bu tant d’eau qu’ils étaient trop lourds pour se lever, mais entre-temps, avec ce déluge, l’eau avait…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Mais il neigeait pas grand-père, pourquoi y avait des luges ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">– …monté… quoi ? quel… des luges ?! Ha-ha-ha, noon, ils n’avaient pas des luges, bien sûr, il y avait déluge, les grands eaux, l’inondation, trop d’eau, c’était ça.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Ah… puis…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Tu vois ? L’eau avait beaucoup-beaucoup monté et certaines reines commençaient à gentiment flotter sur le dos, mais d’autres, ainsi que certains rois, surtout ceux qui étaient déjà un peu plus grassouillets, n’arrivaient plus à garder leurs têtes hors de l’eau et risquaient ainsi de se noyer. Pour dire qu’avec le vent qui soufflait et les vagues qui balayaient la surface, cela devenait vraiment dangereux, lorsque…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Quoi ?!…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– …lorsque tout à coup on entendit un grand bruit, comme un bruit de tonnerre, la porte de l’auberge s’ouvrit brusquement avec force, l’inconnu fonça dehors, avec sa cape flottant dans le vent et son grand chapeau, tout de noir vêtu, jeta autour son regard ardent, se planta bien dans ses bottes et d’un geste vif leva les yeux et les bras vers le ciel en criant d’une voix forte :</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Ooooh ! Grand-père… tu fais peur…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Non-non, tu ne dois pas avoir peur, écoute. Il cria d’une voix très forte : “Ounakaï ectana” ! et à…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– …ooohhh…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– &nbsp;…à l’instant ces cascades qui venaient du ciel cessèrent. Alors l’inconnu à nouveau cria “Tellabou questim !” et les nuages se mirent à descendre, et…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– « À table ! »</p>



<p class="wp-block-paragraph">– …et en descendant ils changeaient, de sorte qu’arrivés à terre ils étaient devenus comme d’énormes éponges des mers, blanchâtres et bien moelleuses, absorbant les flots qu’eux-mêmes – c’est-à-dire les nuages – avaient déversés.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Ooooh !</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Incroyable, n’est-ce pas ? Comme ça, bientôt il n’y avait plus une seule goutte d’eau par terre. En plus, tous les rois trempés et toutes leurs reines mouillées étaient maintenant bien au chaud et au sec, couverts douillettement par ces merveilleux poufs immen…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– « J’ai dit à taaable !! »</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Oh, mince, on nous appelle, je crois qu’on doit y aller, autre…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Hi-hi, grand-père, grand-père, t’as dit un gros mot.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– J’ai… quoi ? ah oui, c’est vrai, pardon, ça m’a échappé, tu ne le diras pas à maman, on est d’accord ? Et surtout, surtout, il ne faut pas dire des gros mots.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Oui.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Allons-y.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– « Eeenfin ! Bon appétit, les raconteurs.»</p>



<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">[7 février 2020 – 31 janvier 2022]</p>
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		<title>Un étrange pays 1/5</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 21 May 2022 08:12:02 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>– Grand-père, raconte une belle histoire… s’il te plaaaît….</p>
<p>– Oh-ho-hooo… tu sais petit, des belles il y en a plus de nos jours, surtout pas comme celles que j’écoutais quand j’étais comme toi, dans mon enfance. Aujourd’hui la plupart des hist… […]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="has-text-align-center etrange-pays wp-block-paragraph">I. Le pays des mille rois, des mille reines et des mille palais</p>



<p>– Grand-père, raconte une belle histoire… s’il te plaaaît….</p><p>– Oh-ho-hooo… tu sais petit, des belles il y en a plus de nos jours, surtout pas comme celles que j’écoutais quand j’étais comme toi, dans mon enfance. Aujourd’hui la plupart des hist…</p><p>– Grand-père, t’as aussi été enfant ?! Comme moi ? Comme moi-moi ?</p><p>– Mais bien sûr mon brave, j’ai aussi ét…</p><p>– Et t’as eu toujours cette barbe comme ça blanche ? Et grand-mère avait aussi la barbe ?</p><p>– Mais non, chez les grands-pères la barbe vient plus tard. Je disais donc, à présent les histoires font peur aux enfants. Ce ne sont pas de belles histoires, je ne saurait pas dire pourquoi. Mais j’essaierai de m’en souvenir une de belle… attends… viens déjà ici sur mes genoux… allez, monte… voiiilà, bien.</p><p>– Dis, grand-père.</p><p>– Oui, je sais. Écoute. Voilà, il y avait une fois un pays étrange…</p><p>– Il existe plus, ce pays ?</p><p>– Non, enfin… je ne crois pas.</p><p>– Il est où ce pays ?</p><p>– Attends, laisse-moi parler. Si ce pays était étrange, c’est parce que là-bas il se passait toutes sortes de choses incroyables.</p><p>– Quoi ?</p><p>– Tiens, par exemple le soleil brillait toujours, mais alors toujours, toujours, nuit et jour, et…</p><p>– Mais comm…</p><p>– …enfin, ha-ha, on ne peut pas dire qu’il brillait la nuit, car justement, il n’y avait pas de nuit, non ? Tu comprends ?</p><p>– Eh… oui…</p><p>– Voilà, donc puisqu’il n’y avait pas de nuit, évidemment que les gens ne dormaient jamais, si tu vois ce que je veux dire…</p><p>– Ooohhh…</p><p>– Eh oui, ils avaient beaucoup de chance les gens là-bas, pas comme nous, pas comme toi, oh-la-la !</p><p>– Oui…</p><p>– Et puis, comme le soleil brillait en permanence, il ne pleuvait pas, les gens ne connaissaient donc pas les nuages, la pluie, les orages… ils n’étaient jamais trempés et n’avaient pas de parapluies.</p><p>– Oh…</p><p>– Evidemment, ils connaissaient l’eau, mais pour avoir de l’eau ils prenaient leurs seaux et allaient à la rivière, un peu comme nous si tu veux, enfin, presque.</p><p>– Mais nous on a le robinet, moi je prends l’eau au robinet.</p><p>– Oui, je sais, mais pas eux. Tu sais, finalement ce n’est pas important, puisque l’eau du robinet vient aussi de la rivière.</p><p>– Ah…</p><p>– Oui, et comme eux, leurs animaux aussi buvaient à la source, les vaches, les chevaux, les lapins, les cochons, enfin, tous les…</p><p>– Les cochons ?…</p><p>– Exact. Alors ces…</p><p>– Mais les cochons ne boivent pas, ils mangent des… des choses… sales…</p><p>– Non-non mon petit, les cochons, comme tous les animaux, comme nous, comme les plantes aussi, tous boivent de l’eau, car – tu vois ? – sans elle les animaux et les plantes ne peuvent pas vivre, nous non plus. Tu sais ça.</p><p>– Ah… Mes poissons aussi ?</p><p>– Hé-hé, tu es drôle, eux n’ont pas besoin de boire de l’eau puisqu’ils baignent là-dedans, un peu comme Obélix qui est…</p><p>– …dans la marmite quand il était tout petit, je sais ! Ouiii !</p><p>– Voilà. À présent, comme je disais, c’était un pays étrange, mais pas seulement à cause du soleil…</p><p>– Quoi ?</p><p>– …à cause aussi que… tu sais que nous avons un roi, avec sa couronne, et lui il est marié, il a une épouse qui est la reine, sa reine, avec aussi sa couronne, plus petite celle-là…</p><p>– Au palais. C’est quoi une épouse grand-père ?</p><p>– C’est sa femme, qu’il a épousé, ils sont mariés, et ils ont une foule de serviteurs, enfin, des gens qui sont là pour les aider quand ils ont besoin, ou quand ils on envie, ou quand ils sortent du palais, non ? Ou pour toute autre chose. Tu sais ça.</p><p>– Oui.</p><p>– Voilà. Ben… ce pays-là n’avait ni roi ni reine. Devine pourquoi ?</p><p>– Pourquoi ?</p><p>– Hé-hé, parce que la plupart des gens étaient rois, et leurs femmes étaient reines, et tous et toutes portaient des couronnes, t’imagines ça ?!</p><p>– …oo-uui…</p><p>– Incroyable, et…</p><p>– …ils habitaient des palais ?…</p><p>– Exact ! Il fallait le voir ce pays, que des palais, un à côté de l’autre, un plus beau que l’autre, plus brillant, avec des écuries, pavillons, bassins, jets d’eau et fontaines, des oiseaux étonnants, de beaux arb…</p><p>– Alors ils pouvaient boire !</p><p>– Mais oui, c’était facile pour eux, pourtant il y avait un souci.</p><p>– Quoi ?</p><p>– Cette eau-là n’était pas toujours bonne à boire, personne ne savait pourquoi elle était parfois trouble, ou avait un goût bizarre, donc un roi ou une reine tombait souvent malade.</p><p>– Ah…</p><p>– Voilà, maintenant, sauf ce…</p><p>– Mais grand-père, ils avaient un docteur, non ?</p><p>– Oui-oui, certainement, mais… comment dire ? ça restait encore un souci. Maintenant, sauf ce problème-là, ils avaient un autre souci, et – crois-moi – pas plus simple.</p><p>– Quoi ?</p><p>– Eh bien, notre roi et notre reine n’ont pas longtemps à chercher leurs serviteurs, il y en a plein, tout le monde voudrait travailler pour eux.</p><p>– Ah oui ?… Toi aussi grand-père ?</p><p>– Bien sûr, mais moi je n’ai plus l’âge. Tu sais, travailler au palais est un honneur, mais dans ce pays-là trouver un domestique n’était pas facile. Très rares – les serviteurs. Alors tous ces rois et leurs reines devaient se les chercher dans les pays voisins. Comme tu vois donc, un vrai souci.</p><p>– Et comment ils faisaient ?</p><p>– Ben… justement, c’est là que ça devient intéressant. Comme ils n’avaient pas tant le choix, ces rois et ces reines s’étaient habitués à se débrouiller seuls. Comme nous à la maison, comme papa et maman.</p><p>– Ah oui ?</p><p>– Oui. Et je crois que cela marchait assez bien. Parfois, s’ils n’arrivaient pas à faire quelque chose tous seuls, ils se prêtaient l’un l’autre qui une femme de chambre, qui un cocher ou un cuisinier, un chauffeur, qui un jardinier, mais pour le reste tout se passait avec simplicité et dans la bonne humeur.</p><p>– Ah, je suis content.</p><p>– Et pourquoi ?!</p><p>– Parce que le roi doit être gai.</p><p>– Oui… enfin… bien sûr, c’est préférable. Donc voilà, à la fin tout allait pour le mieux là-bas, jusqu’au jour où…</p><p>– Quoi-quoi ?!</p>



<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">[7 février 2020 – 31 janvier 2022]</p>
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		<title>L’histoire extroyable de Félix Doussett (4/4)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 10 Apr 2022 18:50:38 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Les heures passent. Il y a cependant urgence, d’abord légale sur la décision à prendre, ensuite de santé, vus l’état d’Alma, le choix à faire et le risque encouru. Le collège médical passe au vote et le soir venu réveille Jean. [...]</p>
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<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">Le prélude</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">L’avènement</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">L’éclosion</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">La coupure</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">Les suites</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">Le tournant</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">La cassure</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">L’envol</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">L’éclat</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">La vérité</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">Le changement</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>L’épreuve</strong></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>La décision</strong></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>Le sage</strong></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>L’apogée</strong></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>La fin</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les heures passent. Il y a cependant urgence, d’abord légale sur la décision à prendre, ensuite de santé, vus l’état d’Alma, le choix à faire et le risque encouru. Le collège médical passe au vote et le soir venu réveille Jean. Étonné et docile, il ne se rappelle de rien. On lui explique le poids crucial de l’enjeu. Il consent mi éveillé et signe. On le ramène au lit de sa femme sous l’étroite protection de rigueur. Encore dans un état tiers, Jean entend malgré tout sa petite voix lunaire lui souffler: «Mon amour, surtout ne t’en veux pas. Pouvoir t’aimer est le don du Ciel. Promets-moi de prendre soin et d’aimer notre enfant.» Les yeux fermés, elle soupire.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Jean retourne au salon et reçoit un autre sédatif. La césarienne se pratique sans délai avec succès. Pour le garçon – que trois jours plus tard, dès son retour parmi les vivants, son père appelle sans hésiter Vladyme. Même que largement prématuré, le nouveau-né se porte bien, toutefois de l’avis général la prudence n’est pas un luxe dans un tel cas. Une équipe dédiée garde donc l’enfant sous observation à la maternité, pendant qu’une autre veille à l’état du père dans la réserve dédiée aux traumatismes psychologique. Dix jours passent, puis père et fils rentrent chez eux, où le service de puériculture assigne une sage-femme aux soins basiques du bébé.</p>



<p class="wp-block-paragraph">À l’entrée de l’immeuble, une demi douzaine de minibus et une autre de types armés jusqu’aux dents de caméras, microphones et projecteurs. Changer l’identité c’est bien mais pas assez: le drame fuit le jour même. C’est une performance de joindre sans un seul mot l’appartement, où attend une cerise sur le gâteau, pour dire. La tâche de la femme de ménage est le ménage, pas la nourriture. Le vieux Le Chien est ainsi retrouvé étouffé, sans vie, sur le sol de la cuisine. Fou de faim à la chasse au pâté, il est emmêlé dans un bas de nylon. Coup de chance, au moins Alma n’est plus là pour le pleurer et pour les funérailles, dont se chargent les survivants.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les récentes épreuves creusent des sillons profonds. D’abord, et tout au contraire de ses habitudes, Félix exige de la sage-femme Indumathi qu’elle remplace sur-le-champ l’horaire diurne par un permanent et qu’elle s’installe durablement dans une des pièces. Les sorties et les venues sont exclues, en échange d’un salaire hors normes. Ensuite, huit des vigiles affectés au service de sécurité du groupe changent de postes: quatre se relayent – par deux – devant la porte de son immeuble, quatre devant celle de l’appartement. Enfin, toutes ses charges chez Oltent et auprès des autres entités économiques, sociales et politiques sont abandonnées sans délai.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>La décision</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">L’homme devient ermite. De la tragédie il a un souvenir vague. À force de pressions et à contre gré des médecins, pourtant Félix finit par l’apprendre en détail: les états répétés d’Alma, ses visites en solitaire, les complications, l’urgence, le collapsus, l’impossible choix, le résultat de l’autopsie. Conclusion: au grand jamais il ne peut se pardonner son rôle – certes involontaire mais lourdement coupable – au centre de cette catastrophe. Fruit de leurs amours, d’une certaine façon Vladyme suit ses propres traces: à son insu, il est le bourreau non de ses parents mais de sa mère. La décision de Félix est entérinée: sa vie recluse sera dédiée à leur enfant.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le nom de l’enfant, à première vue ridicule, est en réalité plein de sens, puisqu’il réunit les lettres typiques des noms portés par – cette fois – les trois femmes de sa vie: Alma, Yvy et Médæa. C’est la meilleure manière qu’il a trouvée pour garder à tout moment leur souvenir. L’enfant a tout de sa mère et tout de son père, qui s’y dévoue à corps perdu. Il emplit son existence. Il apprend à se relayer avec son aide pour tarir la nuit des révoltes chaque trois heures, torcher le popotin rose, changer les linges, tiédir le lait, manier le biberon, faire la bicyclette, bercer, baigner, dormir œil ouvert et oreille dressée. Il n’avait jamais rêvé si sublime corvée.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Une année passe. Vient le jour de la coiffure. Indumathi quitte, copieusement remerciée. Elle garde quelques vifs regrets, puisque la vie sous cloche lui a fait découvrir un mouflet charmant et un papa poule comme elle n’aurait jamais penser connaître. Le soir, l’anniversaire intime se fait aux chandelles et au jus de pommes. Un gâteau mirobolant, rond, tout en chocolat, trône sur la table. En son milieu, un petit 1 en cire que le papa allume et le blondin réussit enfin à souffler. Larme à l’œil, Félix aperçoit sur la nuque chauve une mini mèche qu’il sépare et coupe d’une main indécise pour la ranger dans le même écrin où repose l’alliance d’Alma.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La vie close n’est pas vraiment un problème si les ressources ne posent problème. C’est le cas. L’offre complète de services est là. Si ce n’est simplement dans l’immeuble, comme le nettoyage et la lessive, alors c’est sur appel téléphonique pour toutes les sortes de livraisons et les prestations occasionnelles à domicile – avocat, notaire, docteur, installateur, avocat, coiffeur. Aussi, la télévision&nbsp; ouvre la voie aux jeux et aux cours. Les années s’enchaînent et le garçon grandit. C’est bien le père seul qui élève son fils et fait son éducation, mais un besoin externe se ressent. C’est après un long doute et un choix ardu qu’est préféré monsieur I. de la Maria.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Monsieur I. de la Maria a soixante-quatre ans, Vladyme a six et Félix quarante-sept. Ce monsieur de la Maria a d’extraordinaires états pédagogiques et un gros souci: s’adapter à la fois au mental de ce petit garçon brillant et à celui de ce père à l’exigence rare. Vladyme a le mental argent vif et trois gros soucis: il révère son père, en pratique il ne connaît que lui et n’a jamais joué avec un autre enfant. Félix n’est plus à présenter et a également trois gros soucis: il craint que sa complicité avec son fils ne soit minée par l’arrivée de monsieur I. de la Maria, que cette autarcie ne nuit à la relation avec les banques et que le fisc ne souhaite le contrôler.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Son avoir est tout à fait légal, donc ce n’est pas sa composition qui pose problème. La cause sont simplement les dix zéros de son magot qui englobe argent liquide, participations et actifs divers. Peu ou prou, depuis ce trauma de l’accouchement, l’homme put s’effacer de la vie sociale et privée avec tous leurs interstices, puis réussit à se faire oublier, mais l’abondance de sa fortune lui reste collée derrière. Gérer en mode furtif, qui plus est avec un enfant en bas âge, s’avère hasardeux. Chaque moyen utilisé pour couper le lien richesse-personne laisse fort à désirer, même le recours à un cordon de mandataires. Une autre décision radicale s’impose.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>Le sage</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Avide de tout connaître et curieux par nature, il y a une chose dont Félix n’entend être dépourvu à aucun prix: l’information, au sens et plus large et plus minutieux. Une énigme, une anomalie, une analogie, une invention, un <em>news</em> (comme ça se dit à présent) – le travaillent systématiquement et il les travaille obsessivement. Les lectures d’abord, suivies par la radio, la presse, la télévision, parfois le téléphone, tout abreuve cette soif constante. S’ajoutent les échanges sans cesse plus suivis avec ce monsieur I. de la Maria, tout aussi veuf que lui, installé dans l’ex-pièce de l’ex-Indumathi et dont les rapports avec son fils ont finis validés par le père.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Monsieur I. de la Maria apprécie, respecte et vouvoie monsieur Félix, indépendamment d’une rétribution qu’il n’a pas eu besoin de négocier, tandis que ce dernier apprécie, respecte et vouvoie monsieur I. de la Maria malgré l’argent que ça lui coûte. Cela dit, monsieur I. de la Maria se rend bien compte, ne serait-ce que par la masse et l’excentricité des signes intérieurs de richesse, que des choses pas si banales expliqueraient l’état, le choix et la vie de ce monsieur. Alors l’un avec ses signaux et l’autre avec ses tracas, ils se tournent autour, s’examinent et se reniflent. Puis, un soir, le fils couché, finissent par se rapprocher autour d’une bouteille.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Félix n’a qu’une conscience et elle l’écrase. Quelque temps déjà qu’un bouquet d’idées germe dans sa tête, une en tête. Il est vite parti suivre ses traces mais elles sont enchevêtrées, s’entremêlent, s’embourbent et finalement se perdent. Isidor (là, du coup, ils se tutoient) ne connait pas ce type de tracas. En revanche il connaît un peu des gens qui pourraient s’y connaître un peu. Ils se ruent ensemble sur la bibliothèque débordante d’Alma pour y passer la nuit entre mémoires, biographies, matériel didactique, études et autres critiques. C’est un Vladyme étonné qui secoue le matin un père – large sourire sur le visage – noyé dans des livres ouverts.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>[Oltent, comme l’univers économique en général, se relève avec peine de la récente débâcle boursière pendant qu’un système politique mondial supposé mûr s’écroule, et que la mort blanche sème détresse et terreur, décimant hommes et femmes, jeunes et moins jeunes. D’énormes moyens financiers et militaires sont levés dans la chasse aux fossoyeurs choyés avec des noms aristocrates: prince, baron, seigneur. Un des plus cruels faucheurs est une vieille accointance de cinquante-cinq ans parvenue au sommet du pouvoir et de l’opprobre. Et c’est bien réfugiée au sommet de son palais fourré dans la jungle qu’elle est tirée tel une chienne galeuse par un commando d’élite. Son nom est Morgand (Mort) Kricken.]</em></p>



<p class="wp-block-paragraph">La recherche est soutenue, fébrile et compliquée. Remonter en douceur informations et personnes pour atteindre la source exige beaucoup d’habileté et de patience. Toutes les méthodes sont de rigueur, y compris la mise sur pieds d’un dédale d’intermédiaires aboutissant dans les mains de Félix. Isidor de la Maria à présent. Il a ouvert la voie. Il a longtemps conduit – puis suivi – Félix dans sa quête. Il commence à sentir le poids de l’âge et son dos lui fait mal. Vladyme est sur ses quatorze ans, parfaitement formé, et en fait il n’a plus grand chose à lui apprendre. Enfin, dorénavant il a de quoi vivre sans aucun souci. Vient alors l’adieu des hommes.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le grand jour arrive. Le fils est seul à connaître le plan du père, qui sera absent pour vingt heures. Une première La nuit, déguisé, méconnaissable, ni vu ni connu Félix s’extirpe de sa prison dorée et joint en taxi l’aéroport où il s’enfonce dans un petit jet. Quatre heures après l’avion se pose sur une route taillée en pleine steppe. L’homme s’engouffre dans un tout-terrain décrépit où une heure durant il cogne sièges, vitres et toit. À l’arrêt rien qu’un lac bordé d’arbres, un canot et comme une tache noire au loin. Il s’assied et rame vers la tache, où il s’enlise peu après. C’est une petite île. Au milieu, une cabane, porte ouverte. Le ciel jaunit. Il ose entrer.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Assieds-toi. Là.» Il voit et entend tout juste, car il fait sombre et la voix semble centenaire. Il s’assied par terre. «J’ai lu tes mots. Ils sont sincères. J’ai lu ta douleur. Tu as bien fait de venir. Cette charge est très lourde. D’autres l’ont aussi. Mais tu dis être décidé de la déposer. Une voie existe. Pour la plupart, elle est âpre. Sauf pour toi. Peut-être. Alors tu ne dois chanceler.» Les mots, faibles, coupent comme une lame dans la paix du lac. La nuit pâlit et les traits de la voix se devinent peu à peu. ‘Il doit avoir mille ans.’ se dit Félix, sidéré et muet. «Voilà… Maintenant dis-moi: es-tu sûr de toi ? » Un instant Félix se le demande, puis dit: «Oui.» «Bien.»</p>



<p class="wp-block-paragraph">«L’homme ne choisit pas de naître. Dès qu’il naît, il doit porter le poids de la vie. Pour certains, c’est une joie, et ils sont heureux. Pour d’autres, c’est une calvaire, et ils sont malheureux. Les uns à peine tirent leurs jours. Les autres ne savent qu’en faire. Il n’y a pas d’entre-deux. Ainsi va ce monde. Ton fardeau est très lourd: décharges-toi en entier. Dépose-le et donne le tout au miséreux. Tu verras leur joie et la tienne. Et tu vivras de leur joie et eux de la tienne. C’est tout.» Félix est prosterné: «Tout mon être te crie merci. Qui est tu ?» «Je suis celui qui te dit merci.» «Pourquoi ?!» «Parce que je vois que je ne suis pas seul. Va, et sois heureux.»</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>L’apogée</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>[Dans toute histoire d’action et notamment d’amour telle que celle-ci, à un certain moment donné du récit vient inévitablement une sorte de bouleversement angulaire qui déclenche un déroulement différent, où le cours bascule et où plus rien n’est comme avant, le rythme se casse, les séquences changent, l’intrigue s’accélère, la direction se perd, une espèce de poussée apparaît, le volet dramatique s’amplifie, la dynamique prend des à-coups, les revirements s’entassent, les imprévus prennent le dessus, les situations s’entrechoquent, les contrariétés se suivent, les problèmes déferlent et le doute s’installe. Eh bien, il est temps de conclure que pour Félix Doussett, son histoire n’est pas une d’action ni d’amour, mais de…]</em></p>



<p class="wp-block-paragraph">Le retour se passe beaucoup plus vite, puisque Félix est ailleurs,&nbsp; incapable d’émerger de ses pensées. Aussi rentre-t-il avant terme, à la joie de son fils, pour lancer une activité intense qu’il poursuit plusieurs années. Les préparatifs sont laborieux, car empreints de la plus haute prudence. Il organise un premier cercle de notaires assermentés, bâtit un réseau d’agents calés dans les recherches et les analyses sociales, restructure à fond ses relations avec le fisc et met sur pieds une règle close pour les échanges avec les banques. Le tout à distance, dans l’anonymat. Il se considère suffisamment hors société pour laisser son fils rejoindre l’école secondaire.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Une fois tout le système soigneusement mis en place, l’homme peut déclencher son plan grandiose, qu’il voit comme sa mission. Les montants sont à disposition. Tous les opérateurs sont à leurs postes. Il est superflu de s’assurer les médias, puisque les <em>news</em> s’en occupent naturellement. Ce ne sont pas les cibles qui manquent: hôpitaux, asiles, paroisses, orphelinats, crèches, hospices, écoles, pénitenciers… Enfin, une loterie spécifique est créée, uniquement adressée aux plus démunis. C’est le tournant du millénaire. Avec lui, vient celui des liens entre les hommes. Sa cinquantaine est là et Félix s’apprête à découvrir où peut mener la bonté absolue.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le jour de l’an, le système démarre tel une machine colossale et merveilleuse que l’opinion publique guette cœur serré parce que habilement mise au parfum à travers des “fuites” et rumeurs bien distillées <em>crescendo</em>. Le coup d’envoi est lancé dans une préventive pour un bougre mal appuyé par une avocate stagiaire mal payée par l’État, dans une petite paroisse où le toit de l’église risque de tomber, un hôpital avec plus d’alités que de lits, un asile qui sert les mêmes plats chaque semaine et l’école d’un village où la vieille pompe est souvent en panne. Le début est favorable, la demande élevée, et cela fait un bail que les médias n’ont eu meilleur scoop.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dès lors, l’éclat du phénomène est presque instantané et aussi proportionnel au mystère qui entoure la source des dons. Ensuite le phénomène suit la liste de requêtes, qui menace de submerger l’équipe dédiée au projet. En une année le disponible passe de dix à neuf zéros. Qu’importe: c’est l’excitation mondiale. Les paris et pronostics vont bon train. Cette campagne d’humanité accapare les unes des quotidiens et des journaux télévisés avides de casser l’énigme, alors qu’internet entre en jeu. Les zéros peuvent partir l’un après l’autre: il reste assez à boire et à manger. Enfin, le plus important est que l’on attend de pied ferme la loterie annoncée.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Sa préparation se déroule sur huit ans. Elle est lancée en pleine nouvelle déconfiture financière, et c’est la ruée. Sa fiche d’impôt à preuve, un pauvre peut risquer un et gagner cent mille. Malgré l’invasion, les intérêts sur l’avoir atténuent sa baisse. Mais encore plus surprenante est l’apparition de deux nouveaux phénomènes. Des fortunes tierces, anonymes ou non, se rallient de plus en plus à cette action. Leurs motifs, publics ou non, sont certes aussi de nature fiscale. N’empêche: c’est une bouffée d’air pour les caisses. Puis des témoignages déferlent dans les médias et sur les réseaux sociaux, dans une sorte de surenchère sur l’échelle de l’émotion.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Je ne sais pas qui fait ça et pourquoi, mais il a changé ma vie.» dit le détenu. «J’aimerais tant dire de tout mon cœur un énorme merci à ces gens, si seulement je pouvais faire voir ma gratitude.» dit le médecin. «Merci monsieur, merci !» dit l’orphelin. «Soyez bénis !» dit la nonne. «Il n’y a pas de mots… faire autant de bien sans contrepartie…» dit le vieux. «Ma reconnaissance est infinie.» dit l’infirme. «L’espoir est dans l’air et il se voit. Une telle charité donnant tant d’espoir, c’est qu’il y a de l’amour dans l’air. Et où il y a l’amour, c’est qu’il y a tout.» dit le professeur. «Quel meilleur exemple de bonté !?» dit l’indigent. «On vous aime ! Sachez ça.»</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>La fin</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Assis dans son canapé devant la télé, Félix ne cesse de pleurer. Ils ne le savent pas, mais sa contrepartie il l’a, lui, qui chaque jour recueille bien plus que ce qu’il ne sème. Vers le soir de sa vie, il se la retrace et voit que son destin fut de toujours vivre des amours des autres. Le tour à présent d’en faire de même. Il se garde donc le strict nécessaire et donne le tout aux autres. Puis il voit que la moitié de cette vie il fut tout seul, soit avec son seul fils, soit avec lui-même. Et il s’endort muet et serein, souvent sur son canapé, mais toujours seul, écrasé sous le poids d’un océan d’amours. Son système fonctionne tout seul. La suite de l’histoire est sans relief.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et à la fin de ses longs jours, Félix Doussett mourut d’amours.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[26 octobre 2021]</p>
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		<title>L’histoire extroyable de Félix Doussett (3/4)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 26 Mar 2022 07:00:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Voici comment, depuis l’au-delà des vivants, en quelques mots qu’un fonctionnaire certifie, l’amour de Médæa projette ce Félix - sauvé des ruines - dans la stratosphère du gratin, lui qui au bout de ses études était personne, à part un étudiant hors normes. [...]</p>
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<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">Le prélude</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">L’avènement</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">L’éclosion</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">La coupure</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">Les suites</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">Le tournant</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">La cassure</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">L’envol</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>L’éclat</strong></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>La vérité</strong></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>Le changement</strong></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>L’épreuve</strong></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">La décision</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">Le sage</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">L’apogée</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">La fin</p>



<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>L’éclat</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Voici comment, depuis l’au-delà des vivants, en quelques mots qu’un fonctionnaire certifie, l’amour de Médæa projette ce Félix – sauvé des ruines – dans la stratosphère du gratin, lui qui au bout de ses études était personne, à part un étudiant hors normes. Les magazines s’emparent de son cas. Il est hissé dans les six premiers sur la liste des cent plus nantis. On commence à s’en référer à lui comme plus convoitée âme jeune et seule, mais divorcer est hors de question. C’est le déluge. Son monde autour change <em>ex abrupto</em>. Un associé reprend le projet pédagogique tant chéri. Le comble: à trente-deux ans seulement, il s’accorde un congé sabbatique.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’eau calme. Une mer entière encore plus, tant qu’elle et calme. Sur son voilier, seul, il a tout ce qui lui faut – surtout la paix et le temps – pour assoir ses esprits et se les retrouver. Et du temps, il y passe. Quelquefois les flots montent, néanmoins pas beaucoup, seulement pour rappeler que l’existence n’est pas un océan vaste et paisible. Rembobinant les étapes de sa courte vie, à sa surprise voit que la bobine est nettement plus fournie que ce qu’il pensait d’habitude. Le mot ultime de Médæa le travaille. Dire qu’elle est celle qui lui a offert sa gratitude, alors qu’elle avait tout fait pour qu’il devienne celui qu’il est ! Retour à terre, corps et âme remis.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Au manoir, où il vit seul et occupe à présent la suite centrale de la mère, Bongani, soulagé mais crispé, lui fait les honneurs de l’accueil sur le perron fleuri après des semaines d’absence, à part que Félix connaît les yeux fermé son indestructible majordome pour qu’il repère illico un certain détail, autrement insaisissable: sa tunique blanche est boutonnée deux sur trois. Regard fuyant vers le Zoulou de pierre. Compris. Coup d’ œil vers les fenêtres du salon: un rideau bouge. Il s’y rend et découvre quatre hommes debout, l’air plat. Un est en uniforme. Cinq minutes plus tard, ils sont cinq à quitter l’Aqaïa. L’un d’entre eux porte des menottes.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>[Dans toute histoire d’action et notamment d’amour telle que celle-ci, à un certain moment donné du récit vient inévitablement une sorte de bouleversement angulaire qui déclenche un déroulement différent, où le cours bascule et où plus rien n’est comme avant, le rythme se casse, les séquences changent, l’intrigue s’accélère, la direction se perd, une espèce de poussée apparaît, le volet dramatique s’amplifie, la dynamique prend des à-coups, les revirements s’entassent, les imprévus prennent le dessus, les situations s’entrechoquent, les contrariétés se suivent, les problèmes déferlent et le doute s’installe. Eh bien, il convient à présent de dire que pour Félix Doussett et son l’histoire ce temps semble enfin approcher.]</em></p>



<p class="wp-block-paragraph">Un huissier de justice, un juriste d’office, un inspecteur-chef et un sergent composent le quatuor qui procède à l’arrestation. Les charges pesant sur Félix sont lourdes. Le prévenu l’apprend par la voix grave du juge d’instruction. Le parquet a été saisi pour viol aggravé, attribution de paternité et violences avec non assistance à personne en danger. Trois plaintes distinctes déposées par trois personnes diverses, dans ce cas trois femmes différentes. Groupe et Mecanolt sont sans dessus dessous. Une défense redoutable se dresse, à hauteur des moyens et de l’enjeu. Sa contre-attaque vise en premier à libérer sous caution l’accusé. Ce que Félix refuse.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les semaines passées en mer l’ont vieilli, en tou cas blanchi. Il s’est assagi, immergé au plus profond de l’apparence illusoire des choses, ayant pour finir parfait sur la vie une conception intègre et intégrale qu’il s’approprie solidement. Veuf de femme vivante, il se laisse pousser barbe et cheveux. Sa rage violente d’accomplir s’éteint petit à petit devant le soin croissant pour le devenir, qui remplit le vide. User de son influence, profiter de ses ressources, appeler à ses relations, pratiquer les tours de passe-passe, tout ça l’horrifie. Arrive alors pour lui l’heure de l’épreuve et de l’éclat. Il se défend seul, muni de son armure suprême: la vérité absolue.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le bruit part en vrille sur la ville, la région, le pays et au-delà. Que le monde soit déchiré par des guerres, ou que des économies entrent en crise ne l’empêche pas de faire la une. Il est isolé, alors que son univers est vaste comme son prestige, ou l’inverse. Il n’y a pas d’aveugle plus seul à ne pas apercevoir la formidable vague de sympathie et de solidarité qui se lève. Sous le silence humide de ses murs, Félix ne poursuit jour et nuit qu’un but: ne pas s’égarer, ne pas laisser lui échapper la vérité. Cela tandis qu’en attente du procès, dehors est réuni le plus large front de soutien jamais vu. De cette disparité vite intenable surgit la résurrection de Félix.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>La vérité</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">La vérité ? Laquelle ? Pour l’action à ouvrir après seize mois de travail, le parquet vient surtout avec les déclarations des victimes supposées suivies par une dizaine de témoignages, directs ou non. Le jour fixé, le procès n’ouvre pourtant pas. Logique. Depuis leur réunion, après moult examens croisés, un mois avant lancement, par toutes les voies de diffusion ouvertes, les avocats du CCFF – soit le “Comité de Combat du Front Félix” – publient froidement la vérité cachée au public et au parquet: les trois plaignantes et leurs témoins sont payé(e)s selon un plan aussi secret qu’odieux. Procès mort-né, Félix libre sans délai et charges renversées.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Inimaginable, une pression populaire en mesure de suppléer la justice, sans violence et par des preuves inattaquables. Mais alors&nbsp; pourquoi ?! Et qui, derrière cette machination abjecte ?! Affaibli par tant de rations maigres et fades, notre héros se concentre sur l’après-prison, laissant la presse résoudre l’énigme. Au manoir et au groupe, on fait bien plus que célébrer un revenant: on vénère presqu’un demi-dieu. Sauf que son intérêt est ailleurs. D’abord, il reprend esprit et forces. Ensuite, il invite sa “défense” à l’Aqaïa. Ils sont des centaines, d’où un cordon de sécurité ayant cette fois appris la leçon du passé. L’effusion est partout, et des deux côtés.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Mes chères et mes chers, mots ou gestes sont – hélas – par trop faibles pour contenir et vous exprimer le sentiment qui me saisit lorsque je vous regarde tous d’un coup puis chacune et chacun en particulier. Ils sont inaptes à vous le transmettre, pour vous faire comprendre ses dimension et nature. La seule allégorie qui vient à l’esprit est le feu du soleil. J’ignore totalement la cause de votre énorme élan d’amitié et de générosité, mais croyez qu’il me brûle. Qu’ai-je fait à mériter autant ? Qui suis-je à être frappé par tant de bonté ? Pardo… excuse…» Gagné par l’émotion, il s’éclipse sous un orage d’hourras et une jeune femme sort de la mer de têtes.</p>



<p class="wp-block-paragraph">« Vous qui êtes ici en réponse à son appel, je veux lui parler au nom de tous: Félix, si la racine de cet élan t’échappe, cela signifie qu’elle est encore plus fondée. Si tu ne sais pour quelle raison tu nous mérites, sache qu’elle n’est pas seule: ce sont ton exemple, ta vision, ton courage, ta droiture, ta décence, ton parcours, ta foi. Et si non plus tu ne sais qui tu serais à avoir été frappé par tant de bonté, comme tu le dis, sache que pour toutes ces raisons-ci il ne s’agit pas de bonté, mais juste d’amour. En bref, nous espérons être dignes de toi. Offres-nous le privilège de pouvoir jouir aussi de ton amour.» Sur quoi, elle rejoint la foule. La suite se devine.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Sonné, Félix ne revient plus sur la pelouse, où l’on fait la foire jusque tard au soir. Bongani et Thulile s’occupent de recueillir les cadeaux qui affluent – qui un dessin, qui un pot de fleurs, qui un poème, qui une tarte-maison ou juste un mot avec son nom. Pour sûr, de cette attaque très mal partie il s’en sort grandi. Et comme un bonheur ne vient jamais seul, de retour au poste des surprises l’attendent. Une mini-guerre bien placée affole le coût du pétrole et permet à l’unité “matériel d’exploitation” de Mecanolt de lever sa marge. Mieux encore: l’État s’alimente aux réserves du groupe et sollicite des forages plus soutenus dans les zones maritimes.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>Le changement</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Fin de la crise. Oltent célèbre le jubilé de son demi-centenaire. Hissé au sommet de l’industrie lourde – sidérurgique, ferroviaire, navale, extractive, chimique, en même temps le groupe s’érige en poids lourd politique, en “faiseur de rois” comme on dit. Riche, pleinement épanoui, légalement marié, métaphoriquement veuf, concrètement célibataire, âge trente-sept, voici Félix en tête de la fusion MecanErg, malgré plein d’avis qui le poussent à prendre la direction générale. La voie qu’il s’est tracée – d’abord devenir, puis accomplir – il ne veut surtout pas la perdre. Dans ce but, il tire profit des fréquentes sorties solitaires en mer sur son voilier.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>[L’époque est trouble. Un malheur nouveau s’empare du monde. C’est une maladie hautement mortelle, abreuvée par un vieux fléau appelé du nom chic d’“héroïne” et qui monte en puissance. Pour les plus nombreux, il y a triple malheur: au début on s’infecte, ensuite on sème à tous vents et enfin on meurt jeune. Pour les peu nombreux, il y a un seul bonheur, de taille: le marché – culture, fabrication, contrebande et vente – surgit, donc les prix explosent. Des coins jusqu’alors anodins s’affirment en tant que plaques tournantes de premier ordre et empoisonnent le marché de l’argent par des circuits opaques. Ils attirent la vermine mondiale avide de gains faciles et fabuleux, dont fait partie un certain spécimen connu.]</em></p>



<p class="wp-block-paragraph">Sœur Yda (non, la cupide trafiqueuse n’est pas elle) pendant ce temps remplit les trois vœux essentiels, à part que l’un d’eux pose problème. C’est ainsi qu’un jour, Bongani, grisonnant et un peu voûté, remet à Félix un pli affranchi au village. Le cachet gris est moitié effacé: <em>blssnt t. cair-au-nts</em>. Mais l’homme se rappelle bien la main, ouvre le pli et lit: “Ma joie en Dieu est sans mots, voilée seulement par notre liaison passée, pour laquelle depuis huit ans tu n’as plus d’obligation. Puisses-tu suivre l’admirable voie que tu t’es choisie, Félix, dans la chaleur de mon affection. Ceci te libère ainsi de tout engagement. Sœur Yda / Yvonne Oltent-Doussett.”</p>



<p class="wp-block-paragraph">À vrai dire, le choix n’est pas permis: c’est une invitation claire. Elle-même parle de sa “joie voilée” par leur mariage. Il a la main libre et l’option facile. De surcroît, même pas besoin de rompre les noces, car à l’époque il n’y a pas eu d’union à l’église, il ne sait plus pourquoi. La première idée – de prendre bons conseils chez les Guldenstandt – se révèle vite caduque: en effet, le dilemme est faux, par conséquent une procédure simplifiée s’engage sans délai sous la baguette d’Alma, sa deuxième secrétaire (chez Mecanolt) qui lui obéit tel à un demi-dieu, passée à coups de masters chef juridique de MecanErg et conseillère de son comité directorial.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Alma Zedqoff, que ses collègues badins appellent “de A à Z” ou “AZ” tout court, puisque – il faut le dire – de par sa nature elle est au courant, à tout instant, de tout et sur tous. Cette jeune femme férue de lectures, qui occupe seule un cinq pièces cossu en vieille ville, est depuis la première heure une de ses inconditionnées les plus ferventes, fondatrice du CCFF, où ses recherches acharnées contribuent beaucoup au succès final. AZ mène l’action tambour battant, de sorte que la décision de la juge tombe dans l’année: le voile est ôté de la joie d’Yda et du quotidien de Félix par l’union Oltent-Doussett qui s’éteint, suivie d’une autre qui s’allume.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Bientôt deux fois six années que du matin six heures au soir six heures, deux fois six heures donc, Alma partage six jours sur sept le temps si chargé de son patron. Tranquillement, patiemment, sobrement, consciencieusement, fidèlement, ils passent ensemble six fois davantage d’heures que lui ne passe avec son (ex-)épouse. Elle lui passe tous ses caprices, fière dépositrice de ses passions, peurs, doutes, joies et on en passe. Il occupe en pratique toute sa vie, excepté son animal qui l’accompagne partout: un vieux nano chien gâté et détesté par tous, sauf par Félix, acheté comme pour se venger de la mort de Louki et qu’elle a baptisé Le Chien.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Disons ainsi: deux êtres dans la fleur de l’âge, une au bord de la quarantaine, l’autre cinq ans de moins, agréables, se retrouvent libres, seules, amies, intègres, engageantes, autonomes. Qu’est ce qu’elles ont à se dire ? Il y a fort à parier qu’elles se disent “oui” devant l’officier de l’état civil. Et, du coup, voici créée la nouvelle famille Doussett-Zedqoff. Et, du coup, tout s’emballe. Félix vend l’Aqaïa, prend congé de l’effectif coi par de larges rentes viagères, prend domicile dans le cinq pièces et prend enfin les commandes des industries Oltent lors de la suivante AG, à l’euphorie de tous.&nbsp; Alma, elle, se retire et prend le chemin si difficile de la gestation.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ces revirements soudains et spectaculaires excitent des médias dernièrement un peu endormis sur le cas Félix. Points de presse, interviews, bourse, articles, émissions, prises de position, débats, état de la future maman, déclarations, opinions – tout y est. On veut déceler une force publique en devenir, représentant brillant d’une nouvelle vague jeune, fortunée et inspirée. Le politique est là aussi. On lui imagine un avenir parlementaire ou ministériel, diplomatique ou présidentiel. La tornade s’abat en quelques jours pour des mois. Et il se plie en plus de sa charge chez Oltent. Félix est aspiré tel l’eau des égouts. Pendant ce temps, Alma, seule…</p>



<p class="wp-block-paragraph">…s’occupe. Combattre les affres de la grossesse. Chercher dans sa nouvelle condition un autre sens, au-delà du foisonnement de témoignages présentés par les brochures nutritives, les livres de conseils ou les émissions jeune maman. Ne pas faillir de soutenir Félix malgré la souffrance de son absence. Ne pas faiblir. L’aide à vaincre le guet infini vient surtout de Le Chien, qui git sans répit dans ses bras. Mais à force de, son état se gâte, puis empire. Des douleurs frappent, des crampes déchirent. Seule, elle panique par crainte de complication. L’énergie lâche. Elle tombe. Le soir, c’est sirène, examens, doutes, appels, coups d’œil, effroi, puis sommeil.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>L’épreuve</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>[À voir le bien et le mal dans le monde; si Héphaïstos n’était pas un mythe; s’il forgeait une balance grande comme la Terre entière; si bien et mal avait une masse; si on pouvait les hisser sur chaque plateau de la balance à les peser, ce ne serait pas surprenant que celui du mal plonge et que sa chaîne casse. Seize ans que la hyène rôde, douze que sa poudre blanche tue à distance, neuf qu’il coiffe un réseau interlope et deux qu’il loue les diables pour la mort de son vice-président de père, son farouche juge moral. Son bras est long, si long que lors d’une visite médicale de routine Alma reçoit d’un infiltré un “calmant” puis, le lendemain se fait livrer une pizza “bien relevée” par – fait curieux – la même personne.]</em></p>



<p class="wp-block-paragraph">Au réveil tout est blanc. Penché au dessus, son dieu la remplit de ce regard inestimable qui soulage tout malheur, sauf le sien. À travers ses grands yeux vifs, Alma voit et lit jusqu’au tréfonds de son âme de dieu. Elle lit alors en silence: l’enfant va bien; pas toi. Et l’âme de son dieu devient un trou noir. Ses yeux vifs fondent dans la brume. Et de l’eau coule. Un homme flou, avec bouche et sans visage, s’approche en prononçant des mots muets. Ça se voit à ses lèvres qui bougent mais elle et son dieu sont trop loin. Puis, tout à coup, elle croit entendre: «…il faudra… faire le choix… im… po… ssible…». Elle chute sans fin, à nouveau seule. Félix est parti.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Sorti seulement. En fait, le dieu est au milieu du couloir voisin, où les civières, les chaises, les lits et les gens se heurtent dans un tourbillon incessant. De là il gagne finalement la sortie. Après, il gagne le centre de la Terre avec un hurlement de loup, déchirant au passage ses habits, barbe et cheveux, puis se jetant au sol avec les spasmes d’un possédé. On le retrouve un peu plus loin, sans le reconnaître. Fouillé, identifié et transporté dans un salon privé, le dieu est un ancien homme ou plutôt un spectre. On lui colle le matricule 0192 Jean Dieumerci (Sexe: M). On le prend en charge, lui injecte un sédatif et attache au lit, pour l’avoir sous contrôle.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les heures passent. Il y a cependant urgence, d’abord légale sur la décision à prendre, ensuite de santé, vus l’état d’Alma, le choix à faire et le risque encouru. Le collège médical passe au vote et le soir venu réveille Jean. Étonné et docile, il ne se rappelle de rien. On lui explique le poids crucial de l’enjeu. Il consent mi éveillé et signe. On le ramène au lit de sa femme sous l’étroite protection de rigueur. Encore dans un état tiers, Jean entend malgré tout sa petite voix lunaire lui souffler: «Mon amour, surtout ne t’en veux pas. Pouvoir t’aimer est le don du Ciel. Promets-moi de prendre soin et d’aimer notre enfant.» Les yeux fermés, elle soupire.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">[26 octobre 2021]</p>
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		<title>L’histoire extroyable de Félix Doussett (2/4)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 14 Mar 2022 08:57:04 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Très vite, notre héros reprend déjà ses esprits, puis un complet sur mesure offert par le recteur, enfin un second original de son diplôme, cette fois sous cristal Lalique. [...]</p>
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<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">Le prélude</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">L’avènement</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">L’éclosion</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">La coupure</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>Les suites</strong></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>Le tournant</strong></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>La cassure</strong></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>L’envol</strong></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">L’éclat</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">La vérité</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">Le changement</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">L’épreuve</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">La décision</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">Le sage</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">L’apogée</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">La fin</p>



<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>[Dans toute histoire d’action et notamment d’amour telle que celle-ci, à un certain moment donné du récit vient inévitablement une sorte de bouleversement angulaire qui déclenche un déroulement différent, où le cours bascule et où plus rien n’est comme avant, le rythme se casse, les séquences changent, l’intrigue s’accélère, la direction se perd, une espèce de poussée apparaît, le volet dramatique s’amplifie, la dynamique prend des à-coups, les revirements s’entassent, les imprévus prennent le dessus, les situations s’entrechoquent, les contrariétés se suivent, les problèmes déferlent et le doute s’installe. Eh bien, il faut admettre que pour Félix Doussett et son l’histoire, ce temps n’est pas venu. Pas encore du moins.]</em></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>Les suites</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Très vite, notre héros reprend déjà ses esprits, puis un complet sur mesure offert par le recteur, enfin un second original de son diplôme, cette fois sous cristal Lalique. Soigné aux frais de l’ITC dans l’aile privée des Étblssmnts St. Vicaire-au-Monts, il guérit aussi très vite. Morgand est foudroyé par le désespoir au rappel du tableau passionnel dont il a été le témoin accidentel. De son cerveau réputé aride jaillit aussi sec un effrayant torrent d’idées barbares. Tout au contraire, Yvy et sa Médæa de mère unissent euphories, soupirs et souhaits dans un hymne unique. Pour elles, le récent imprévu explosif n’est qu’un signe explicite des dieux.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Tout s’emballe. Elles invitent le Félix récemment rétabli venir occuper une pièce avec vue au deuxième étage de leur manoir – l’Aqaïa. Il accepte et passe la grande porte du riche univers des Oltent, chaudement accueilli par les Zoulous Bongani et Thulile, maître et maîtresse de maison. Une petite semaine lui suffit pour récolter toutes les faveurs: du jardinier à la cuisinière, en passant par le chauffeur et les femmes de chambre. Il est aimé de tous. Enjoué, délicat, discret, habile, éclairé, zélé, instruit, moins d’un mois plus tard on le veut rester. Félix se cherche, car il a d’autres plans. Pourtant les Oltent lui font une offre qu’il ne peut refuser.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Feu l’époux-père a bâti un lourd groupe industriel – chimie, mécanique, énergie, bâtiment – dont Médæa est la présidente du conseil d’administration en plus de celui – académique – de l’ITC, école financée par sa fondation. Elle lui propose une affectation d’assistant chez le vice-président technologique même. Le jeune homme sent la finesse: le but est Yvy, pas l’emploi. Yvy, il l’aime bien, sans plus. La fille a des rêves de mariage, tandis que lui il en a de carrière. Le jeune ingénieur mécanicien entend vite aborder une deuxième formation, juridique. Partant, il veut passer chez les Guldenstandt, ses parents (adoptifs), prendre bon conseil.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Puis Félix se laisse gentiment submergé par la déferlante de la fille et de la mère. Rien n’est trop peu et tout y passe. Sans effort, sans insistances déplacées, sans intimidation aucune de leur part, les perspectives qui se dessinent finissent simplement par l’avoir. Pour lui, c’est l’occasion de faire ses preuves dans la pratique, et en même temps déjà de bâtir son expérience. Pour Yvy de faire tranquillement ses études de physique, son bien-aimé à ses côtés. Pour sa mère, d’assurer dans la famille les prémices de la relève. Rendez-vous est donc pris avec le secrétariat du vice-président technologique, M. Egon I. Kricken. Oui-oui, le père de Morgand.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>Le tournant</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Une dérogation sans précédent à la loi sur le travail permet à notre adolescent de se lancer sur une orbite astrale unique, parce que le missile Félix I<sup>er</sup> carbure au triglomérat fait d’intelligence, d’excellence et d’ardeur. La majorité à peine là, il dirige le corps de contrôle de l’unité chimique. Laques, solvants, engrais – tous les produits finis et avec eux la gloire de la maison sont entre ses mains. Il y passe deux ans féconds, puis accepte la place vacante de coordonateur au centre de recherches du groupe. Il écarte les premières offres de la concurrence. Ses compétences et sa nature irradient déjà très loin. De toutes parts on se l’arrache pour chef.</p>



<p class="wp-block-paragraph">En privé, Médæa prépare posément sa retraite du groupe et de l’école. Dans ce but, elle prend toujours plus habitude d’associer Félix aux réunions de direction et aux séjours d’affaires. Le jeune homme loge toujours au manoir Aqaïa, mais depuis a troqué sa mansarde pour un appartement à l’aile gauche du premier étage, opposé à celui qu’Yvy occupe près du kiwi. La suite de la mère se trouve entre les deux, les trois avec vue sur le parvis d’accueil. Le vouvoiement est désuet: il y règne un climat farouchement filial, franc, fraternel. Par une vive ressemblance, on pourrait croire les deux jeunes frère et sœur, ou l’inverse. Seule la barbe les sépare.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Vingt-deux ans les deux et dix jours entre. Vierges, ascendants jumeaux. Coïncidence ou non, ils consolident conjointement une connivence complice: lui lui concède son comportement par trop convenant, elle lui conteste sa conduite pas trop convenue. Par contre et de concert, ils concoctent des combines coriaces à des convives conquis. Cette conjoncture fait que leur connexion n’est plus contestée, au point qu’un soir, content, le commis de cuisine se présente devant Thulile avec un billet où il est écrit «madam FYlyx ont comander des oufs à la cock»! Par conséquent, ce coco consacre concomitamment la conjugaison de leurs co-personnes.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et Kricken senior alors ?!… Et son junior de belphégor, avec sa formation chaotique, sa frustration dantesque et son torrent de plans féroces de rétorsion ?! Ah-la-la, patience, patience pour les rebondissements. Il s’agit donc des FYlyx. Entre professionnel, privé et public, c’est disons le méli-mélo dans la vie de ce Félix. Il trempe dans l’harmonie d’une famille qui n’est pas la sienne, sa carrière explose dans un contexte de tous les dangers et, pour un sommet, il commence encore un projet pédagogique important dans l’institut même où le souvenir de sa “performance finale” est resté dans les mémoires des quelques nullités encore scolarisées.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le parcours de Félix Doussett est ponctué par deux proverbes de valeur: ‘Qui trop embrasse mal étreint’ et ‘Qui se brûle avec la soupe souffle dans le yaourt’. Vingt-six ans chacun maintenant et déjà douze de complicité. L’été indien berce la propriété entière d’une douce lumière cristalline. Les vendanges battent le plein. Les pruniers plient sous la charge. L’année est bonne. Yvy et Félix choisissent ce bel après-midi d’octobre pour s’unir. Ce n’est que simple logique et cela ne contrarie personne ou presque. La liste des invités fait huit pages. Le pré fourmille de convives, les tables drapées débordent et l’air est rempli d’un vif Dixieland revival.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le tournant vient le lendemain. La mariée et ses demoiselles se prélassent. Le marié se précipite vers ses nouvelles obligations de délégué à l’assemblée des actionnaires, programmée l’après-midi. De passage au siège, il paraphe le récent contrat d’Énergolte pour la livraison de gaz aux ménages de la région, sur dix ans. Médæa a décidé à l’avance de s’offrir des jours de repos après le raffut de la veille. Bongani et Thulile en tête, tout l’effectif d’Aqaïa s’affole à mettre en ordre le domaine et les environs. Sous ces auspices, le fait de retrouver un petit chien pattes en l’air dans les buissons&nbsp; qui entourent l’étang passe pour ainsi dire quasiment inaperçu.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est un extra qui fait la découverte. Un sac, et la dépouille est posée par terre dans le bûcher. Les heures passent et personne ne passe. Il fait chaud. Tard le soir, notre commis vient chercher du bois pour le four et y trébuche. Le sac ne contient pas “un” chien: c’est bien le joyau de la famille et le chéri de Félix, le carlin Louki lui même. Le Louki a la bave à la gueule. La perplexité se propage telle une décharge électrique dans l’eau. C’est l’alarme de guerre, puis le conseil de guerre. Quand, comment, qui, pourquoi ?! On interpelle l’extra. Il jure sur la tête de sa fille. Que faire ? Appeler la police ? Ne rien bouger ? Et si ce ne serait qu’un pur accident ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">Mais que non ! C’est un projet clair de tuer. Nuit blanche. Le matin, Louki est porté au dépositoire, pour examen. Verdict net: septicémie, due à un éclat d’os en bakélite qui a perforé l’intestin. Et, surtout, l’on trouve des grains de phénocarboxate cyanuloïde mélangés à de la sauce bolonaise, dont le joyau raffolait. Le doute est dépassé: c’était un appât trempé dans de la “mort aux clebs”. Le deuil – immense – s’installe. Le jeune délégué à l’assemblée est anéanti. Sa patriarche de belle-mère aligne les AVC. Cinq mois après, la jeune physicienne fait une fausse couche. Qui pour leur vouloir tant de mal ? Grand Dieu, et pour quelle raison funeste ?!</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>La cassure</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>[C’est connu: la vie est une suite continue de mystères, faisant penser qu’en réalité et en majorité elle ne serait qu’un puzzle de hasards. Pas dans notre cas, cependant. À dessein ou à son insu, chaque action ou inertie d’un homme entraîne une réaction, bonne ou souvent mauvaise. Alors qu’au QG le frais retraité vice-président technologique ignore tout des plans délétères ourdis par son rejeton, même que rejeté en bloc par sa famille épuisée celui-ci s’emploie à l’ouvrage. Et ce n’est pas l’occasion en or d’une fête à huit cents invités qu’il manque. Trouver donc un allié parmi, ou alors ne serait-ce que la demi-sœur d’un allié, ou au moins une amie d’un collègue de la demi-sœur d’un allie, n’est pas si difficile.]</em></p>



<p class="wp-block-paragraph">Hélas, la désolation est un plat qui se digère lentement. La fin tragique de Louki est un souvenir ferme. Les FYlyx ne sont plus tout à fait les mêmes. Le temps passe et ne panse pas, surtout que l’enquête bat le pas et prive l’énigme de réponses. La fougue de Félix a reçu un coup et c’est presque par devoir qu’il prend la tête de Mecanolt plus la place au CA qui va avec, car depuis ce jour d’automne-là Médæa ne cesse de faiblir. Au travail, à tel point le personnel l’entoure de ses précieuses amitié, énergie et loyauté, que le premier exercice comptable de Félix comme PDG s’achève sur un bénéfice net en hausse de 26%. On dirait le cap dépassé.</p>



<p class="wp-block-paragraph">On dirait… Des choses, on en dit plein. En cette année si pas comme les autres, Yvy est à nouveau enceinte mais perd sa mère, l’amie d’une vie. Sa fin est lente. Qu’importe, le choc est cruel et le souvenir de Louki, irremplaçable, s’estompe. Le drame revient: IVG pour raison de psychose pré-partum. De fait, mère et enfant perdus la même année, c’en est trop. Les FYlyx ont beau être sur leurs vingt-neuf ans: Félix a le vent en poupe alors que la carrière d’Yvy semble gelée par des tragédies, et on lui apprend qu’elle ne pourra plus enfanter. Adieu donc famille tant désirée ! Tonnerre: trois mois plus tard, elle fait le bond jusqu’alors invraisemblable.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le froid est sec. Hagarde, elle se fait ouvrir à grande peine par la sœur cénobite Xénnia le portail millénaire en chêne rond ferré du Couvent St. Vicaire-au-Monts. Rentré au soir, le mari n’a qu’a découvrir abasourdi le papier fermé que lui remet Bongani. Il lit: “Mon amour, dorénavant je m’occuperai d’essayer à sauver ce qui serait encore de bon dans mon âme. Tu sais ce qui m’arrive. Je ne puis rester ta femme. Ce pas vient de mon seul jugement. Tu n’as rien pour t’en vouloir. Te connaître a été un bonheur. Vivre avec toi, un don du Ciel. Pardonne-moi et soit béni ! Puisses-tu avoir une vie heureuse. Ne me cherche pas. Je t’aimerai à jamais. Yvy”</p>



<p class="wp-block-paragraph">Arides sont – oh ! – les mots qui illustrent le fleuve de pensées lui inondant l’esprit et le flot de projets qui le jette sur le canapé. Le brave Bongani se pointe furtivement avec pilule, carafe d’eau et verre de whisky. Cassé, Félix dégringole dans le gouffre de son destin. Yeux fermés, il s’endort aussitôt. Ou il s’évanouit. Ou les deux. Le matin venu, à 39.7° de fièvre il manque en première les rapports de son adjoint. Pris de délire, il reste au lit le jour entier et se lève encore frileux la nuit tombée. Le chauffeur le conduit au couvent, où il frappe au portail une fois, dix fois, cent fois, et encore plus fort. Autant dire que le portail reste fermé pour lui.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pour lui mais aussi pour les autres, qu’il y dépêche en son nom. D’une part, la fatigue de ces tentatives vaines s’installe. D’autre part, il pense que les délégués ont une chance de tromper cette vigilance des sœurs, elles qui ne peuvent tout de même pas avoir un don surnaturel pour toujours faire le bon tri. Illusoire. Croire qu’en effet elles l’en ont bien, ce don surnaturel. Et ça s’enchaîne durant de très longues semaines, à divers moments du jour et de la nuit, à deux, à trois ou en équipe. Entre temps, son travail est en deuil, l’état de Mecanolt également. Sept mois jour pour jour après le départ d’Yvy, il se force d’arrêter. Son “deuil” prend fin.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Peu après arrive la trentaine. Le lendemain matin d’un souper festif en petit comité, une colombe passée par la baie ouverte de sa chambre à coucher dépose un billet sur son épaule. L’homme connaît l’écriture et lit: «Je ne pourrai jamais te savoir assez gré pour l’arrêt de tes efforts. Suis ton chemin lumineux dans la paix. Sache que mon affection est avec toi pour toujours. Je crois fort en Dieu, et après Lui je crois fort en toi et prie pour ce que tu vas devenir. Sœur Yda.» Un nouveau coup, alors qu’il vient de ranger cette étape derrière lui. Se réjouir, s’attrister ? Il tranche que joie et tristesse peuvent aller ensemble. Et sur ce, il part à son travail.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>L’envol</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Privé des deux femmes ayant pesé le plus dans sa vie, Félix sent le poids d’états d’âme contrastés, voire opposés. Condamné à leur absence, elles lui manquent durement. En revanche, un horizon ample, unique et inédit s’ouvre: la liberté totale d’ériger des plans à la hauteur de ses idéaux et le pouvoir de les mettre en œuvre. Non, Yvy et sa mère étaient tout sauf des fardeaux, mais cet air frais grise. Son combat intérieur l’épuise et alourdit la remontée de la pente. Le travail se ressent, aussi que les résultats financiers. La mort de Médæa Oltent impose le scrutin légal pour compléter le CA, où Félix manque de volonté pour prendre la commande.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et puisqu’il s’agit de la disparue. L’ouverture prompte de son testament, longtemps restée confidentielle, demeure sans effets tant que le labyrinthe des sociétés du groupe et les participations croisées de la défunte empêchent le lancement de la succession. Pour finir, le notaire invite le jour venu une centaine d’intéressés&nbsp; dans le grand salon du manoir. Les hommages, l’exposé, la lecture des dispositions, les débats, les questions-réponses et enfin les pauses occupent l’après-midi. L’issue d’un tel événement est sans surprises: les déçu(e)s dépassent le nombre des satisfait(e)s. Un seul absent notoire: Félix, qui, de surcroît, est le gagnant du lot.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Par simple respect pour la mémoire de sa noble inspiratrice, il répugne à notre héros d’assister au escarmouches entre chacals qu’il pressentent, ainsi choisit-il exprès de passer sa journée seul, au lac St. Vicaire, loin du manoir, où il ne retourne que tard, le soir de l’envol, pour se faire remettre dans une enveloppe scellée le papier officiel du notaire. Il ne l’ouvre pas, remercie le bon et fidèle Bongani et tombe dans son lit comme un roc, se refusant le loisir de se douter qu’un pan nouveau de sa vie s’ouvrirait au réveil. Cette fois il croise toutes les femmes de sa vie sans aucune exception, réunies dans un rêve singulier qu’il n’oubliera pas.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Sont là: Alice Gneil, sa toute première et vraie mère, qu’il peut ainsi connaître, Claire Guldenstandt, sa deuxième mère, qui le sauve des ruines, Elvira da Silva, sa troisième comme une mère, qui lui sauve son l’école, Médæa Oltent, sa quatrième comme une mère, qui le propulse vers son avenir, Yvonne Oltent-Doussett, sa première femme, qui le quitte pour Dieu, Talulla, sa première secrétaire, qui le prend pour un demi-dieu, Alma, sa deuxième secrétaire, qui lui obéit tel à un demi-dieu, Thulile, la maîtresse de maison, qui lui est toujours fidèle, Ena, la cuisinière, qui choie ses plats et Adila, la femme de chambre, qui range sa chambre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Infini pré près de la mer. Marche lente le long du promontoire jaune. Chambre, avion, monastère, école, manoir, refuge, voiture, bureau, salon, lac, train, auditoire… Presses hydrauliques. Louki. Manchots. Dialogue… Railleries. Frederic, Egon, M’sieur da Silva, Bongani, Morgand… Aucun Félix… Coup dans le dos… Vide noir, béant, froid. Écho… Chute. Plongée… Averse de bouses. Culbute… Piqué… Frein… Filet de mains… Alice, Thulile, Médæa, Claire… Elvira, Yvonne, Talulla, Ena, Adila, Alma, Claire… Sable blanc, mou. Chœur suave de colombes. Marche lente le long de la plage chaude. Voilier dégarni. Pont désert. Vent levé. En avant ! Réveil.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Félix ouvre le pli. Les conclusions du testament disent que par une clé précise, deux dizaines d’aspirants se partagent deux-tiers du patrimoine. Trois pages lui sont dédiées. Il lit leur en-tête. “Je pleure mon destin qui m’empêche d’admirer ton épanouissement afin de m’en aller comblée. Accepte donc ce qui me reste encore à t’offrir de tout mon cœur, en signe de gratitude pour m’avoir si soigneusement enseigné à me réjouir des plus petites et simples choses de la vie. Moi, Médæa, qui aurait tant aimé être ta mère.” Yvy – fille unique – ayant depuis fait vœu définitif de pauvreté, la suite dispose que cet héritier reçoit la moitié des avoirs Oltent.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">[26 octobre 2021]</p>
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		<title>L’histoire extroyable de Félix Doussett (1/4)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 27 Feb 2022 15:24:56 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>Le prélude</strong></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>L’avènement</strong></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>L’éclosion</strong></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>La coupure</strong></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">Les suites</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">Le tournant</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">La cassure</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">L’envol</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">L’éclat</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">La vérité</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">Le changement</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">L’épreuve</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">La décision</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">Le sage</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">L’apogée</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">La fin</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et à la fin de ses longs jours, Félix Doussett mourut d’amours.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>Le prélude</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Mais avant de mourir d’amours, Félix Doussett en vécut. Déjà qu’il est né d’amours: celui de sa mère, qui lui offrit la moitié de sa vie, et celui de son père, qui lui en offrit l’autre. Cela se passe sous les bombes lors de la guerre civile. Pilotte de chasse, sa mère saute <em>in extremis</em> au dessus du refuge bondé où son père infirmier réformé soigne les mutilés et veille auprès des mourants. Dans sa chute, elle ne peut éviter son avion hors de contrôle, devenu par lui-même une bombe. Elle perd ses deux bras, mais elle garde ses deux jambes dont elle use pour se ruer dans le refuge tout proche où elle s’écroule dans les deux bras du père infirmier réformé.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il n’y a plus de place dans les lits, dans les dortoirs, couloirs et toilettes. D’ailleurs, pour parler de vraies toilettes, il n’y en a plus non plus, puisqu’atomisées par la hécabombe d’un sadique lâchée au bon endroit et muées depuis en fécatombes. Le père est donc obligé de loger la mère sans ses deux bras dans sa propre cabine, aux côtés d’autres sinistrés avec et sans un ou plusieurs membres. Des jours passent, des nuits aussi. Les soins arrivent à temps, de telle sorte qu’elle peut s’en sortir tant bien que mal pour vivre au milieu de ceux qui s’éteignent tour à tour autour. C’est très triste mais très beau, car de cette grande détresse naît un grand amour.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le père n’est pas très laid et même sans ses deux bras la mère est très belle. Par conséquent s’éprennent-ils vite l’un de l’autre. Une infortune tenace les ombre cependant: dans leur cadre létal, il est exclu de conclure une quelconque passion. S’enlacer ? Exclu. S’embrasser ? Rare, et déjà un exploit soldé. Ils sont encore assez jeunes et débordant d’un dynamisme frénétique. Au fil du temps, rechercher une vraie solution devient dès lors presqu’un devoir. Le devoir continu et salvateur du père l’empêche en revanche de s’absenter pour trouver cette solution à l’extérieur, tandis que le quotidien piteux de la mère se réduit fatalement au seul refuge.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Jusqu’au jour où – comme sous le coup d’un miracle – tout finit par s’arranger, basculant dans l’horreur. Les gens meurent à vive allure. Aux alentours il ne reste plus le moindre mur debout. Au retour de ses besoins, le père se fait hacher fin sur le pas de porte par les éclats d’un obus perdu. Il perd ses deux jambes mais garde ses deux bras, dont il use pour serpenter jusqu’à sa chambre où il s’étale aux deux pieds de la mère sans les deux bras. Comme il ne reste plus le moindre docteur debout, les deux autres infirmiers lui viennent sitôt en aide. Des soins expéditifs sont vite donnés, sauf que le père réformé est une grande nature et peut survivre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le miracle est qu’à part les deux amants, il n’y a plus âme qui vive dans le refuge, puisque les derniers moribonds ont trépassé la veille. Aussi peuvent-ils enfin conclure leur prélude et passer à l’union de leurs ardeurs. La mère ne saurant enserrer le père dans des bras qu’elle n’a plus, pas moyen donc de joindre leurs amours au lit. C’est déjà assez laborieux d’enlever les écrans en coton et nylon pour parvenir au toucher soyeux, encore que froid, du lino vert. Les attentes, les retenues, les souffrances, les pleurs – le tout est balayé par deux énormes vagues d’amours hautes comme deux menhirs se heurtant sans cesse dans un délicat fracas saccadé.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Vidé presque de ses agonisants, à présent le refuge n’est qu’un lieu terne, animé seulement par ces deux amoureux et par quatre ou cinq chiens jadis errants, qui ont pris la place des occupants malades. De temps en temps, à tour de rôle et par des tours de passe-passe, les gosses d’une fratrie voisine glissent au couple de survivants des vivres volés. Première absente: l’hygiène. Faim et soif – solides et tenaces. Malgré cette précarité lourde, immuable, rien n’ébranle l’amour vigoureux et quasi journalier entrepris par le père envers la mère et l’inverse. Des mois entiers passent ainsi, puis toute une année jusqu’au jour bienheureux de la délivrance.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>L’avènement</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">De longs instants, minutes, heures, jours d’une folle intensité. Pénuries et privations aidant, le quotidien de la mère et du père s’étale du nadir de la décrépitude physique au zénith de l’extase passionnel. Le peu de nourriture que la mère partage avec le père passe en entier à la création qu’elle porte dans le ventre, afin que le fruit puisse rester en vie. L’image est abominable: deux formes anorexiques, l’une d’elles avec l’échine déformée par son ventre hypertrophié, l’autre à le croire sorti des camps de travail. Enfin, fi d’hurlements, pleurs de douleur et cris de joie, le père pose sur les seins plats de la mère un bébé mâle, sale, rose, dodu et joufflu.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est Félix. La mère s’appelle Alice, mais le père l’appelle Alix. Le père s’appelle Frederic, mais la mère l’appelle Féri. Au début, ils lui choisissent le nom d’Alfred, ensuite se ravisent au souvenir de la dynamite et d’autres explosifs qui les ont tant mutilés. Pour consacrer et couronner leur acte, il ne reste donc qu’un seul nom à gratifier le bambin et c’est Félix. Gage du délice nourrissant l’enfantement, preuve des amours réunis pour lui donner la vie, signe de l’avenir qu’ils lui souhaitent, et au mépris complet d’une dot pour le moins embarrassante, puisque ce Frederic Doussett vient d’Angleterre tandis qu’Alice Gneil vient d’Allemagne.</p>



<p class="wp-block-paragraph">D’une certaine manière, l’enfant fait vivre ses parents. Lui, sa mère et son père passent ensemble cinq jours entiers bercés par un bonheur absolu. Au sixième, l’âme de Féri s’enfuit de sa cage d’os, suivie le lendemain par celle d’Alix, poussée à bout de forces tant par l’inanition que par la rage de Félix d’obtenir le semblant de lait maigre qu’elle porte encore. Peu après, l’aînée de la fratrie découvre un nourrisson gémissant, nu et sale, tenaillé entre deux sortes de squelettes incomplets en haillons. Venus sur-le-champ, les parents voisins mettent à l’abri le nouveau-né dans leur foyer épargné, puis enterrent décemment Féri et Alix, côte à côte.</p>



<p class="wp-block-paragraph">En pratique, Félix ne peut avoir connaissance de ses géniteurs, et encore moins des aspects si prodigieux de sa venue au monde. Il faut dire que sa famille d’accueil est un exemple de bonne foi, refusant l’idée d’usurper l’identité d’une ascendance si héroïque. Aussi, il apprend qu’il est le fils du Père Noël et d’une cigogne, et qu’il ne doit pas s’étonner de son aspect, alors que par nature un enfant du Père Noël et d’une cigogne n’a ni fez rouge, ni bec, ni barbe, ni plumes. Ses aînés jouent ce jeu le long de ses premières années d’une vie remplie de joie, pureté et tendresse. Clairement et dès son avènement, l’enfant connaît l’amour simple et direct.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>L’éclosion</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">La guerre finie, en âge de l’école, il doit changer la maison pour l’internat. Là, en première, un mouflet tordu insiste au point de le persuader que son histoire d’ascendance ne tient pas debout. Il en reste tellement ahuri, que les moqueries des autres plaisantins comptent peu. Cependant ça devient pesant à force. Par chance pour lui, élève assidu et sage, Félix attrape la faiblesse de m’sieur da Silva, l’instituteur, qui vient d’un pays mystérieux: le Portugal. M’sieur da Silva est au courant de sa genèse et l’honore avec une franche affection. Il l’appelle – seul élève – par son seul prénom et l’invite en famille pour les dîners très solennels de dimanche.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Entouré – si ce n’est accompagné – comme il l’est, sa blessure se ferme vite et ne laisse guère de cicatrice. Son passé lui est devenu indifférent. Puisqu’en quelque sorte il est différent – du moins quant aux détails de sa naissance – il en éprouve même une certaine et vague fierté latente et maîtrisée. Ainsi libéré, sous la tutelle attentionnée de son tuteur, son éclosion est remarquée et rapide. Au fait, d’une certaine façon il récupère à grands pas son histoire agitée. Des pas tellement grands qu’avant même l’âge des premiers signes de virilité notre héros finit brillamment le cursus secondaire. À présent, un avenir radieux se dresse devant lui.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Treize ans révolus et c’est un garçon chétif, un peu perdu, qui fait grincer péniblement la colossale porte bicentenaire en chêne ouvragé de l’Institut Technique Civil. Il veut devenir ingénieur mécanicien. Il veut construire des avions. Et peut-être même des trains. De vrais. Et il veut aussi réaliser des outillages et machines pour construire des pièces dont sont faits les avions et les trains. Et peut-être de vrais bateaux. Et des machines qui fabriquent ces machines. Alors on l’ausculte: il est trop jeune. Mais son parcours et ses références interpellent sans appel: à l’évidence il s’agit d’un cas particulier, voire d’un phénomène, et Félix rentre à l’institut.</p>



<p class="wp-block-paragraph">De loin plus jeune étudiant de l’établissement, il ment sur son vrai âge, toutefois son apparence ne ment pas. À peine réussit-il à surmonter son passé compliqué avec l’appui gracieux, précieux et généreux de m’sieur da Silva, le voici devenu la risée injuste de cette institution de légende. En effet, comment, cadet candide et novice, gérer correctement un quotient à 140, du haut de ses 140 cm, sous 40 kilos avant déjeuner, et sans un poil sous les aisselles, au milieu d’une armada de jolies jeunes femmes et de forts jeunes hommes qui forniquent déjà, souvent en ville ? ‘Rira bien qui rira le dernier se dit-il’ et se met au travail comme jamais auparavant.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Une école reste cependant une école avant tout, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’un temple de l’enseignement tel que l’ITC. Dans un tel creuset, former les étudiant(e)s à l’ultime perfection passe avant tous autres considérants. Puisse-t-il s’agir de filles à barbe, de nains à bosse ou d’orphelins (sponsorisés), honorées sont juste les ressources (intellectuelles) et la passion. Le frêle Félix se voit dès lors immergé dans son élément. Et cela paye: une scolarité de cinq ans, il la comprime en deux, qui plus est <em>Summa Cum Laude</em>. En dépit du dépit de ses collègues, il devient la fierté de l’école, est porté de colloques en concours et récolte des lauriers partout.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Entre temps, il gagne aussi en neurones, taille, poids et poils. Remise des diplômes: sur le préau orné, le voilà donc à seize ans non révolus, fier, radieux, svelte, droit, robuste. Dans un silence cryptal, il ouvre le cérémonial, s’avançant droit et de pas ferme vers une présidente du collège académique sourire humide qui – toute excitée – lui décerne le fruit de son travail. Le baise-mains sobre et délicat mouille les genoux de la dame et fend le cœur de sa fille, assise au rang central. Disons que sans le savoir, Félix est depuis des mois dans l’œil et de la première et de la dernière, qui est sa collègue. À présent, un avenir radieux se dessine devant lui.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>[Bâti sur un pic qui jaillit de l’océan au milieu des nuages, l’Institut Technique Civil – l’Académie Civile pour certains – se dit aussi Le Nid des Aigles. Le rocher est un repaire âprement revendiqué autant par les aigles barbus – Haliæetus albicilla, les rois des mers et princes des prés – que par les grands albatros hurleurs – Diomedea exulans, rois des mers seulement. Les accrochages entre ces guerriers de l’espace sont fréquents, les va-et-vient également: en effet, les oisillons doivent être nourris sans cesse et la réserve de chasse se trouve ailleurs. Il n’est ainsi pas rare de les voir surveiller en vol circulaire, à très grande hauteur, au dessus des édifices, comme c’est le cas en ce jour ensoleillé de belle célébration.]</em></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><strong>La coupure</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Un regard furtif au trésor serré contre sa poitrine, cinq courtes révérences vers chaque membre ravi du directoire scolaire, une rotation de 180°, une longue inclination complice vers le parterre de collègues désappointés et enfin le retour de pas ferme droit à sa place. Qu’il n’atteint pas. Son trajet coupe celui en piqué d’une énorme fiente lâchée par les intestins d’un de ces géants des airs à l’instant où notre jeune diplômé quitte la tribune. À son insu, la coiffe noire stoppe court la chute d’une bombe puante faite d’à peu près 340 grammes de déjection, lâchée environ 102 mètres au dessus pour s’abattre à quelque 161 km/h. Le temps stoppe aussi.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le vacarme infernal déclenché par cet impact fusionne avec le silence cryptal, alimenté lui par le choc visuel. Ce qui résulte est une hystérie généralisée. Pour la victime c’est le dégoût extrême. L’intolérance aiguë à l’acide urique, à l’ammoniaque et surtout à la streptomycetaceae lui font perdre connaissance sur le coup. Il s’écroule sec. Les enseignants se volatilisent illico dans la déroute, à l’image des étudiants, sauf des plus cyniques qui ovationnent en ouvrant des bières béats de rire. Oublié de tous, anéanti, écrasé, blessé, Félix Doussett aurait pu succomber asphyxié <em>hic et nunc</em> si la fille de la présidente du collège académique n’avait pas été là.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est Yvonne. Oltent. Sa mère l’appelle Yvy. Son père l’appelait Gigi, étant mort. Yvy est donc orpheline mais riche d’un héritage considérable qu’elle partagera avec sa maman à sa maturité. Fi de la nausée et du danger, elle accourt, tire une lourde chaise encore debout, soulève le jeune homme à grande peine et l’assoit à grand effort. Assommé, lui penche pour retomber, alors désespérée et aussi sale qu’il est, Yvy arrache son pashmina turquoise et attache au dossier le martyre knock-out. Pas une âme qui respire autour, à part – au dessus – un vautour en rage, trompé par sa cible. C’est très beau, puisque de cette grande détresse naît un grand amour.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Jamais n’avais songé Yvy oser l’approcher. Jamais n’avait-elle osé faire part de ses soupirs à sa mère. Jamais n’avait sa mère osé imaginer sa fille oser l’approcher. Jamais n’avait-elle osé confier ses soupirs à sa fille. Jamais n’avait Yvy osé songer que sa mère oserait nourrir ces vœux. Jamais sa mère n’aurait-elle songé oser penser ce que sa fille oserait penser d’elle. Jamais n’aurait-il osé songer être si près de l’apothéose académique, de sa propre mort précoce et atroce et d’une fille si belle et si prometteuse – à tout le moins financièrement. Mais flottant au milieu de mille étoiles polychromes, dans son semi-coma Félix ne saurait songer à rien.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Yvy est comme seule au monde. Le visage de Félix est si près, si serein, si beau… En fait, juste ce qui se voit. Ses traits fins à peine se devinent sous la masse nauséabonde qui dégouline lentement. Le besoin violent de vomir domine, pourtant à 23 cm de distance c’est la magie de sa figure qui l’emporte. Il est enfin à sa portée. À sa discrétion, même. ‘Allez, rien qu’une fois, Yvy’, susurre-t-elle, et de son mouchoir blanc en batiste nettoie délicatement la zone qui l’intéresse, pour lui apposer une bisette en vitesse sans penser aux suites. Son cœur bat la fanfare; elle se lève vite pour s’enfuir vite, puis s’arrête horrifiée: le pantalon de Félix pompe le sang.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Transi, serrant fort son diplôme devenu torchon, il se réveille subito comme La Belle au Bois Dormant, puis vomit illico. Cela se complique évidemment, les suites étant sans surprise là. D’une part, Yvy s’affole, libère le lauréat, le relève (lui qui se déhanche) et le fait gagner l’infirmerie. D’autre part Yvy n’étant clairement pas seule au monde, sa mère, qui a tout observé par le judas de la salle où elle s’est retranchée, s’effondre. Enfin, un acteur tiers de cet épisode, néfaste et nettement plus jeune que cette mère, qui a tout observé par l’imposte du wc où, retranché, il fume, fulmine. Pour autant, un avenir radieux est toujours lié au destin de Félix.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’acteur est Morgand Kricken, soupirant voilé d’Yvy comme elle est de Félix. À l’opposé de la fille qui n’est que rêverie, bonté, douceur et beauté, lui est laid, aigre, fruste et surtout vil. Il boit par derrière, fume pr derrière et fait des choses par derrière. Ce n’est que grâce à la duplicité du doyen et aux pots-de-vin de sa famille qu’il reste encore dans l’école. En effet, passer le cap de la première année ne lui réussit guère. Le mal entraînant le mal, à force d’alcools, de cigarettes et de blagues ineptes, en revanche il réussit à bâtir autour toute une équipe de cancres, plus abruti l’un que l’autre. Ils sont les cyniques acclamant le récent incident.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>[Dans toute histoire d’action et notamment d’amour telle que celle-ci, à un certain moment donné du récit vient inévitablement une sorte de bouleversement angulaire qui déclenche un déroulement différent, où le cours bascule et où plus rien n’est comme avant, le rythme se casse, les séquences changent, l’intrigue s’accélère, la direction se perd, une espèce de poussée apparaît, le volet dramatique s’amplifie, la dynamique prend des à-coups, les revirements s’entassent, les imprévus prennent le dessus, les situations s’entrechoquent, les contrariétés se suivent, les problèmes déferlent et le doute s’installe. Eh bien, il faut admettre que pour Félix Doussett et son l’histoire, ce temps n’est pas venu. Pas encore du moins.]</em></p>



<p class="wp-block-paragraph">[…]</p>



<p class="wp-block-paragraph">[26 octobre 2021]</p>
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		<title>Et alors l’homme sans nom…</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 07 Jan 2022 14:13:43 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>...réunit plein de gens autour de lui et mit la femme au milieu.<br />
Puis se tourna vers la femme et lui demanda:<br />
«Est-tu heureuse?» [...]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">…réunit plein de gens autour de lui et mit la femme au milieu.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Puis se tourna vers la femme et lui demanda:</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Es-tu heureuse?»</p>



<p class="wp-block-paragraph">Elle lui répondit:</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Non, je suis malheureuse.»</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Pourquoi?» lui demanda l’homme sans nom.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et il se retourna vers des autres leur demandant:</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Qu’est-ce que c’est que le malheur?»</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et tour à tour, ils répondirent.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de ne pas avoir de jambes.» dit le cycliste.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de ne pas avoir de temps.» dit le pressé.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de ne pas avoir à manger.» dit la boulimique.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de tout perdre.» dit le gagnant.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de ne pas pouvoir aimer.» dit l’amoureux.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est d’être déçu.» dit l’optimiste.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de ne pas avoir de jouets.» dit la fillette.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est ne pas savoir qu’on ne sait rien.» dit le sage.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de ne pas avoir de maison.» dit le vagabond.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de ne pas avoir du travail.» dit l’ouvrier.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de ne pas avoir de cœur.» dit la nonne.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de savoir qu’on est fou.» dit l’ignorant.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de ne pas avoir d’adversaire.» dit le guerrier.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de vivre dans le monde.» dit le reclus.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de souffrir.» dit le faible.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de ne pas pouvoir tout avoir.» dit l’avare.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de ne pas avoir de besoins.» dit le riche.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est d’être enfermé.» dit le prisonnier.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de ne pas avoir de but.» dit l’erratique.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de ne pas avoir de mains.» dit la pianiste.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est d’être impuissant.» dit le pompier.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de ne pas avoir d’esprit.» dit le simplet.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de ne pas avoir de caractère.» dit quelqu’un.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de se croire tout permis.» dit un autre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est d’être trop gros.» dit l’obèse.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de ne pas avoir la santé.» dit la malade.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est l’indifférence.» dit l’égoïste.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de ne pas avoir la foi.» dit le moine.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est d’être dans le besoin.» dit la pauvre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est d’avoir gâché sa vie.» dit le vieux.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de perdre son enfant.» dit la mère.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est d’être laide.» dit la miss.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est ne pas avoir de tripes.» dit le révolutionnaire.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est d’être moqué.» dit le professeur.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de ne pas avoir de parents.» dit l’orphelin.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est d’être oubliée.» dit la vieille.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est d’être seul.» dit l’exclu.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de ne pas avoir d’enfants.» dit la stérile.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est d’être trop gros.» dit l’anorexique.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de connaître ses limites.» dit le savant.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est d’avoir d’enfants.» dit l’imbécile.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est d’être vaincu.» dit le militaire.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de ne pas avoir des yeux.» dit le peintre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de voir baisser le profit.» dit le patron.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de ne pas avoir d’amoureux.» dit la fille.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de ne pas avoir l’ouïe.» dit-elle pour le sourd.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de vivre.» dit le suicidant.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur c’est de mourir.» dit le jeune.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Le malheur serait de ne pas mourir.» dit l’ascète.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«C’est quoi le malheur?» demanda l’Alzheimer.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Mais la femme dit:</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Non, le malheur c’est de ne pas avoir de visage.»</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Pourquoi?» lui demanda l’homme sans nom en se retournant.</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Parce que le Seigneur ne peut te voir.» dit la femme sans visage.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[08.10.2021]</p>
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		<title>L’Amérique existe</title>
		<link>https://lecorbeaublanc.me/fiction/lamerique-existe/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 02 Dec 2021 08:05:07 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>«  ‘Mesdames, Messieurs, chers amis, bonsoir et bienvenue ici, dans nos studios de Zutch. Merci de nous rejoindre, cette fois pour le jubilé de votre investigation mensuelle préférée ‹ C’est pas vrai ! ›. [...]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">«  ‘Mesdames, Messieurs, chers amis, bonsoir et bienvenue ici, dans nos studios de Zutch. Merci de nous rejoindre, cette fois pour le jubilé de votre investigation mensuelle préférée ‹ C’est pas vrai ! ›.</p>



<p class="wp-block-paragraph">En effet, plus de quatre ans ont passé depuis que notre équipe s’est fixé un objectif qui est aussitôt devenu une vraie gageure : démonter l’impossible. Sous toutes ses formes, à tous les niveaux, dans tous les domaines, en toute liberté. Mettre en pièces les plus ardues théories, abattre les plus tenaces tabous, faire tomber les plus forts axiomes. Et, avec un peu de chance, faire ressortir de nouvelles vérités cachées jusqu’alors.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Nous n’avons pas toujours atteint notre but, mais chaque fois nous avons gagné en zèle pour l’épreuve suivante. Chaque enquête nous a enrichi. Surtout vous a enrichi, ce qui est pour nous la plus grande récompense. Alors ce soir, pour fêter notre 50<sup>e</sup> enquête, nous avons choisi un défi à la hauteur de l’événement. Guidés par notre devise Eos Eschatos Ostos, nous ferons donc tout et encore plus pour prouver que, pourtant, l’AMÉRIQUE EXISTE !</p>



<p class="wp-block-paragraph">Voici maintenant les invités qui nous accompagneront dans cet exploit visant à surmonter l’impossible, et que nous remercions chaleureusement d’avoir bien voulu participer à ce travail : Mlédana Jaroskelich, qui dirige le département d’études méniokarstiques à l’Institut de Technologie Appliquée de Pleshovki en Garogne, Thørg Erwald, professeur émérite de paléosémie à l’Université de Hammërstrund au Bühlemark, Kessaquo Usukara, docteur ès sciences phénoblastiques au Laboratoire de Recherches Théomantiques de Nirasaki au Kiraoudza, Ixos Galludes, premier argonaute embarqué dans le projet sidéral Kraetheos, qui nous a rejoint ici à Zutch depuis le Centre de Commande de Kouminidis, et Ondÿnash Malaana, fellow de la Fraternité Hiérotale de Malpurdouk au Garanjil Uskhawat. Madame, messieurs, merci beaucoup à tous, merci. Le débat est ouvert!</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il serait peut-être intéressant de commencer par un sujet qui est devenu récurrent ces derniers temps. De plus en plus, les scientifiques s’interrogent sur l’existence de cette région. Mais aussi sur son appellation. Certains sémanticiens vont même jusqu’à se questionner sur l’origine de ce nom, se demandant s’il n’aurait pas été inspiré par une énorme déception. Cela n’est pas sans rappeler les controverses sur l’Atlantide. Thørg Erwald, qu’en pensez-vous ?’</p>



<p class="wp-block-paragraph">‘ Oui, et ce n’est guère étonnant. La provenance est claire : Amer-ique vise une caractéristique ou une relation entre deux notions. Il s’agit de celui (ou de celle) qui est amer. Il y a plein de mots – méthodique, colérique, pharaonique – qui ont été créés de la même façon. Ils désignent celui (ou celle) qui a de la méthode, qui est en colère, ou qui a un rapport avec le pharaon. Pour revenir, il serait donc fort possible que ce vocable découle d’un quelconque chagrin. Quant à savoir si l’affliction a été subie par un individu, ou alors si elle émane de l’inconscient collectif, ceci est une autre histoire.’</p>



<p class="wp-block-paragraph">‘Effectivement…’</p>



<p class="wp-block-paragraph">‘Mais…’</p>



<p class="wp-block-paragraph">‘Oui ?’</p>



<p class="wp-block-paragraph">‘… il y a aussi la possibilité du contraire !’</p>



<p class="wp-block-paragraph">‘Ah.’</p>



<p class="wp-block-paragraph">‘Eh bien si, d’où une complication supplémentaire, cette fois-ci étymologique. Dans toute langue, les exemples de dérivations – ou de déviations – sont innombrables. Une langue est un corps vivant. Dans ce cas, le phonème amer aurait pu avoir comme origine la racine latine amar, qui se réfère à l’affect dans un sens – disons – positif, l’amour par exemple. Vous voyez donc : ce n’est pas du tout clair.’</p>



<p class="wp-block-paragraph">‘Étonnant !’</p>



<p class="wp-block-paragraph">‘D’autre part, aussi, sur les six continents que nous connaissons, Europe, Asie, Afrique, Australie, Arctique (qui serait plutôt une région) et Antarctique, la moitié porte des noms qui contiennent le suffixe -ique. Par conséquent, je pense que c’est pour donner à cette notion plus de poids, de crédibilité en quelque sorte, que dans le langage courant on a collé au préfixe amer le suffixe ique. Autrement, on aurait très bien pu l’appeler, n’est-ce pas ? Amérie, Amélie ou, que sais-je ? peut-être Améride, comme, justement,&nbsp; l’Atlantide.</p>



<p class="wp-block-paragraph">(Ixos Galludes) ‘Je pense que le problème se pose également en termes à la fois cosmologiques et cosmogoniques. Il faut savoir que lors des incursions que l’équipage a faites dans la coréosphère, une des missions était justement de – en quelque sorte – scanner le globe terrestre, à la recherche d’informations, ou pour confirmer diverses théories, comme par exemple celle de Usclenda Kalatsueffa concernant le Yiouflich. Que nous avons d’ailleurs pu attester finalement.</p>



<p class="wp-block-paragraph">‘Tout à fait. Je crois que la transmission de votre récit en direct depuis l’œil de la narkeïnne est encore dans toutes les mémoires.’</p>



<p class="wp-block-paragraph">(Ondÿnash Malaana) ‘Magnifique réussite, je me souviens’.</p>



<p class="wp-block-paragraph">‘Merci. Voilà. Pour reprendre, tout au long de ces expéditions nous avons donc littéralement passé la planète au peigne fin, des plus hauts sommets aux plus grands abysses, avec une précision du détail inégalée. Hélas, sans résultat. Des gargouillements par ci, des barbotages par là, des phénomènes à vrai dire assez étranges, des petits tsunamis, l’océan qui, par endroits et pendant quelques instants, changeait brusquement de couleur, faisant le tour complet de l’arc-en-ciel, des choses comme ça, mais, sincèrement, rien de vraiment concret. Cela a été assez frustrant, je dois dire…‘</p>



<p class="wp-block-paragraph">‘… et l’on comprend parfaitement. Docteur Usukara, cela n’inviterait pas à se référer aux observations que vous avez conduites il n’y a pas si longtemps, sauf erreur dans le secteur de Stragonsk, sur le comportement nocturne des plotifères, est qui fut aussi…’</p>



<p class="wp-block-paragraph">‘… un échec ? Car c’est bien ça, il faut appeler les choses par leurs noms. Nous avons investi des moyens matériels et humains considérables dans une campagne à large échelle. Notre laboratoire s’est même assuré la précieuse collaboration des chasseurs de Plitchuts, en Galonésie australe. Et nous n’avions pas lancé l’opération au hasard. Écoutez, l’équipe avait récolté toute une série d’indices sur ces manifestations. Il y avait eu des antécédents. Nous avions à disposition une base de données considérable, du matériel solide, sans parler de l’expérience et du savoir-faire d’une équipe qui n’était pas à sa première expédition du genre, loin de là.’</p>



<p class="wp-block-paragraph">‘Vous vous êtes aussi appuyé sur la marine, c’est bien ça ? En tout cas, ce sont les informations qui ont circulé à l’époque.’</p>



<p class="wp-block-paragraph">‘Oui et non, les Bonestains nous ont largement aidé, mais ce fut seulement vers la fin de la mission, quand nous avons commencé – hélas – à manquer de moyens et surtout d’enthousiasme, c’est clair. Car on sait que par manque de résultats la mission a dû être prolongée, et cet imprévu a modifié le déroulement de la campagne. Enfin, à présent j’essaie de mettre en place une nouvelle stratégie d’investigation, orientée plutôt vers l’analyse de matériel ontoscopique récolté directement sur place par les indigènes. C’est aussi moins cher… (Rires.) Eh oui, qu’est-ce que vous voulez, il faut s’adapter.’</p>



<p class="wp-block-paragraph">(Mlédana Jaroskelich) ‘Votre récit, docteur, est édifiant. Nous voyons donc, et à l’Institut nous avons pu constater le même phénomène, que le sujet de l’existence ou non de cette Amérique est pour le moins sournois. Vous avez traité les questions d’aboligémie, monsieur Malaana s’est longuement penché sur les aspects théontropiques, alors que notre ami de Dlibkom, Mégloun Zadarevski, s’efforce toujours de résoudre l’inconnue des coléagons. Et toutes ces essais ou études sont pour l’instant restées sans succès, correct ?’</p>



<p class="wp-block-paragraph">(Kessaquo Usukara) ‘Je ne vous le fais pas dire’.</p>



<p class="wp-block-paragraph">(Ondÿnash Malaana) ‘Effectivement, à un moment donné les travaux de Dlibkom semblaient très prometteurs, mais bon…’.</p>



<p class="wp-block-paragraph">‘Si vous permettez, à Pleshovki nous tentons une approche relativement différente. Nous sommes au courant des expériences menées un peu partout dans le monde, avec les résultats peu brillants que l’on connaît. C’est pourquoi mon équipe a décidé de privilégier la recherche sur les conséquences déontropiques des facteurs qui favorisent la molébaction, au lieu de construire des modèles qui semblent ne pas correspondre à la réalité sur place. Nous l’avons fait, je le répète, mais y avons renoncé, et je dois dire que nous attendons des signes encourageants pour bientôt.’</p>



<p class="wp-block-paragraph">‘D’accord madame, mais qu’en est-il des observations de visu ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">(Ondÿnash Malaana) ‘Exactement. Votre démarche me semble intéressante mais – vous l’affirmez aussi – le phénomène risque d’être trompeur. C’est d’ailleurs ce qui nous intrigue à la Fraternité. Nous avons eu des volontaires sur place, équipés pour un long séjour, et tout à coup sont apparus les biontosopes. La suite est connue : nous avons dû arrêter net, car nous avons déploré des pertes, certains membres ayant perdu certains de leurs membres, n’est-ce pas ?’</p>



<p class="wp-block-paragraph">(Thørg Erwald) ‘Terrible, c’est vrai, et cela me rappelle l’expédition que j’avais faite il y a déjà huit ans avec Mlédana, enfin, madame Jaroskelich, quand nous avons laissé derrière nous toute une population décimée de plotodents, pauvres bêtes. C’est ce qui se passe quand on se concentre exclusivement sur son objectif et…’</p>



<p class="wp-block-paragraph">(Mlédana Jaroskelich) ‘…on néglige toute autre chose… enfin…’</p>



<p class="wp-block-paragraph">‘Je vois, ce sont des expériences qui laissent des traces, mais je crois que nous errons dans un labyrinthe de conjectures alors que la réalité a un tout autre visage. D’accord, j’admets que l’on n’est pas au bout de cette énigme, qu’on n’a pas encore en mains assez de preuves irréfutables attestant physiquement l’existence de ce qu’on appelle couramment l’Amérique, mais permettez-moi de vous rappeler qu’il y a un certain nombre de signaux suggérant que quelque chose de bien concret est en train de se présenter ci et là, sporadiquement pour l’instant, mais ce sont tout de même des signes qu’il serait difficile de négliger, n’est-ce pas ? Tiens, justement, on me dit que nous avons déjà un premier appel d’un intervenant qui nous vient de… oui… hu… Hud-son… Tec-sas… c’est madame…’</p>



<p class="wp-block-paragraph">‘Ce n’est pas Hudson, c’est HOUSTON, Texas. Mon nom est Milly Preston. Je suis infirmière à l’hôpital Sugar Land et depuis le début de votre truc-là je n’arrête pas de me demander si vous êtes sérieux, si vous êtes en train de nous faire un sketch, ou alors si vous êtes tous frappés par le syndrome Fynert-Josst, parce que jamais je n…’</p>



<p class="wp-block-paragraph">‘… mmais mada… !…’</p>



<p class="wp-block-paragraph">‘… je n’ai compté autant d’inepties par mètre carré, c’est fou !’</p>



<p class="wp-block-paragraph">(Thørg Erwald) ‘Madame, je crois que vous n’avez pas idée du concentré de savoir qui est réuni autour de cette table et j’ai peur que le fait de côtoyer tous les jours la maladie et la mort vous a…</p>



<p class="wp-block-paragraph">‘Un instant s’il vous plaît, excusez-moi monsieur Erwald mais on m’appelle du studio, oui… pard… oui… oui… ah… comment ?!… tu veux dire que nous… atte… mmais… c’est pas possible !… u…’ »</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ce fut l’ultime son venu du studio. L’ogive de 5 Mt TNT tirée par un sous-marin stratégique nucléaire classe Bellavita de l’opération Cendrillon avait atteint l’atoll d’Éregand, 10 km plus loin.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Zutch entrait dans l’histoire alors que l’Amérique s’exprimait.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[18 décembre 2015]</p>
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		<title>La charité est la nouvelle cruauté</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 17 Mar 2021 19:02:36 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>- ...Compliqué... Oui... Mais intéressant. Bonne idée, en fin de compte.<br />
- Merci. Je le pense aussi. (Léger sourire courtois, un brin servile) [...]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">– …Compliqué… Oui… Mais intéressant. Bonne idée, en fin de compte.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Merci. Je le pense aussi. (<span class="crb">Léger sourire courtois, un brin servile</span>)</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Sans retour de manivelle ?! Aucun !?</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Positif, aucun. Autant que l’on ait pu s’assurer par les algorithmes.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Hmm… (<span class="crb">Longue réflexion</span>) Je ne couperai pourtant pas à de grosses secousses en bourse, c’est mathématique. Et pas qu’ici…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Possible, mais en même temps… c’est paradoxal, ou si vous voulez&nbsp; contradictoire, car ça ne vous concerne plus. (<span class="crb">Petit sourire courtois</span>)</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Mouais…Je veux bien ! (<span class="crb">Large rire satisfait, puis longue pause</span>)  La FAST l’a vu aussi ?… (<span class="crb">La Finance-Analysis-Strategy-Tank c’est la Force d’analyse financière et stratégique, et c’est clairement une question en guise d’assertion.</span>)</p>



<p class="wp-block-paragraph">– (<span class="crb">Courte pause, bref rictus provoqué par la difficulté de gérer poliment un tel truisme, ensuite tout simplement:</span>) Tout à fait.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– (<span class="crb">Pause.</span>) Bien. (<span class="crb">Pause.</span>) Tuu… à combien tu penses… vous pensez ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">– (<span class="crb">Immobile, méthodique</span>) Dans un premier temps nous avons tenu compte: primo – d’un effet de balancement entre la valeur indexée des stocks pétroliers, les immobilisations du patrimoine commer…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Je ne t’ai pas demandé la méthode, je t’ai demandé le montant, tu l’as ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">– …cial et le rés… (<span class="crb">Ressaisissement</span>) Bien sûr, oui-oui, 472.79 mil…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– (<span class="crb">Vite, très surpris</span>) …lions ?!?!</p>



<p class="wp-block-paragraph">– (<span class="crb">Petite crispation</span>) Milliards… edc. Équivalent dollars convertis.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Hmm… (<span class="crb">Longue réflexion, légère nervosité</span>) Cela fait quand même beaucoup, non ? (<span class="crb">La question est presque rhétorique</span>). OK, on y va !</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Entendu. (<span class="crb">Pirouette pour disposer</span>)</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Non-non, attends, et pour le solde, le disponible ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Oui, effectivement, alors… nous avons ça aussi. (<span class="crb">Brève hésitation, pour remémorer les chiffres</span>) Il s’agirait donc de… (<span class="crb">Pause requise par la vérification</span>) …de… 917.52 milli… millions. edc.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– 900 millions. 900…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Oui, millions.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Hm. On verra. (<span class="crb">Sourire plat</span>) Bien. Merci. Prépare-moi tout ça.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Lieu : Centre des Congrès, salle ‹ Pyramide 5 › comble, 1228 places dont 7 à la tribune, 19 heures, un mois après. Présents, notamment : le chef de cabinet du secrétaire général de onu, les délégués des départements visés (<span class="crb">finances, agriculture, relations internationales, tourisme, etc</span>), les ambassadeurs disponibles des 50 pays avec un pib nominal annuel par habitant inférieur à 2000 usd, les leaders de plusieurs formations politiques, les présidents de 17 organisations non-gouvernementales tiers-mondistes, les maires de 28 sur 40 mégapoles mondiales, avec leurs adjoints, les éditeurs et <em>anchors</em><span id="easy-footnote-157-30276" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/la-charite-est-la-nouvelle-cruaute/#easy-footnote-bottom-157-30276" title=" Littéralement : ancre (angl.) &amp;#8211; Présentateur vedette ou chef d’antenne"><sup>157</sup></a></span> des principaux médias nationaux et internationaux, les fondateurs d’organismes humanitaires, des représentants d’associations locales. Au total, un peu plus de 65% de la démographie terrestre<span id="easy-footnote-158-30276" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/la-charite-est-la-nouvelle-cruaute/#easy-footnote-bottom-158-30276" title=" Le pourcentage ne peut être qu’estimatif, car progressant au rythme d’environ 2.5 âmes à la seconde, au terme de la réunion &amp;#8211; qui s’étalera sur plus de 3 heures &amp;#8211; le globe aura compté 28080 humains de plus, dont 18250 rien que dans les populations visées."><sup>158</sup></a></span> est ainsi représentée à l’intérieur de cette salle par l’intermédiaire de différents facteurs de décision et d’intervention. Il s’agit des habitants des pays dits pauvres et des pauvres d’autres pays, riches, moins pauvres ou pas encore assez pauvres. La réunion est diffusée en direct sur plus de 160 chaînes TV d’information et stations internationales de radio.</p>



<p class="wp-block-paragraph">(<span class="crb">Applaudissements nourris. Suit le rituel des fonctions, titres et qualités auxquelles l’on s’adresse</span>) «…Je vous souhaite une cordiale bienvenue et vous remercie de vous être déplacés ce soir, qui désormais fera date, en ce lieu qui désormais fera l’histoire. En effet, selon nos recherches, l’événement qui nous réunit est sans précédent dans l’histoire de l’homme. Il est unique et, j’ose m’aventurer, il pourrait le rester. Mais, avec votre accord, je ne saurais usurper davantage une place dévolue à la personnalité qui – depuis si longtemps – frappe de son empreinte pratiquement chaque domaine économique majeur et à laquelle j’ai donc l’immense honneur de céder la parole.» (<span class="crb">Acclamations, remous</span>)</p>



<p class="wp-block-paragraph">«Bonsoir à tous. Bonsoir. C’est un grand privilège de m’adresser à vous en ce jour bien particulier qui, j’espère et le souhaite, marquera un nouveau départ pour l’humanité. (<span class="crb">Hourras</span>) Merci. Comme vous le savez, ces dernières années j’ai pu directement coordonner ou m’impliquer à des degrés divers dans un grand nombre d’œuvres d’assistance au développement. En clôture du dernier exercice fiscal, j’ai fait le point – on a fait le point, avec mes services – sur les résultats obtenus jusqu’à présent. Eh bien, je dois dire qu’ils sont – hélas – en deçà des attentes.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Nous avons constaté trop de gaspillage, d’arbitraire, d’érosion, trop d’influences extérieures, très souvent sans aucun rapport direct avec les cibles visées. Cependant, le plus désagréable fut de découvrir une série d’abus dus soit à des mécanismes anachroniques, archaïques même, surtout dans des pays où l’état de droit est encore fragile, fluctuant ou hésitant, soit produits par des institutions et protocoles qui sont victimes d’importantes carences. (<span class="crb">Remous</span>)</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans ces conditions, j’ai refait l’analyse circonstanciée de tous les éléments en jeu : critères, facteurs, moyens, buts, conséquences, à court, moyen et long terme. Aussi, la conclusion qui me permet de me présenter devant vous ici, ce soir, avec une toute nouvelle initiative, est arrivée presque sans surprise, et de façon extrêmement ferme. (<span class="crb">Remous, longue pause</span>) Je tiens à préciser d’emblée que pour cette fois il ne s’agit pas d’une quelconque œuvre de bienfaisance, ni d’un geste philanthropique comme tant d’autres, fut-il important, encore moins d’un don extravagant. Ce n’est non plus une sorte de nouveau plan Marshall. Nombreux sont ceux qui se sont livrés avant moi à ces passe-temps et qui le feront probablement après.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Non. Cette fois, il est question d’une autre vision, celle d’agir individuellement, dans le cadre d’un programme à vocation ouvertement planétaire qui, je l’appelle de mes souhaits, ambitionne de changer pour le mieux et de manière durable la face du monde. (<span class="crb">Ovations</span>) Les actions seront purement linéaires. J’ai conçu un système de ciblage précis et de répartition directe qui seront assurés par mes effectifs. De même, le suivi sera constant, de telle sorte qu’il sera possible à tout instant d’observer et d’examiner les résultats avec une efficacité parfaite, pour en tirer des conclusions pertinentes aptes d’ajuster ce programme selon des besoins réels, en temps réel, dans des lieux réels et en tenant compte de circonstances réelles. Et, surtout, pour de réels destinataires. (<span class="crb">Remous, applaudissements, pause</span>)</p>



<p class="wp-block-paragraph">J’adresse ce programme aux catégories de personnes mentionnées de manière exhaustive dans la brochure que vous avez pu découvrir sur la table devant votre siège. Il est lancé à l’issue même de cette réunion, à hauteur de (<span class="crb">Lentement</span>) 472.79… milliards de dollars. (<span class="crb">Long silence, trop long</span>) 473 milliards donc. (<span class="crb">Pause, remous croissant suivi d’un tonnerre d’applaudissements, acclamations fracassantes, ovations, dans un mélange babylonien, le tout s’atténuant difficilement, après de très longues minutes</span>) Merci. Merci. Je vous remercie. Cette somme donc sera…</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pour commencer, ce montant sera partagé à 100% selon une clé de répartition que nous avons élaboré suite à l’examen minutieux des éléments présentés, qui sont aussi listés dans la brochure. J’ai prévu que le travail de distribution puisse être achevé dans un intervalle de huit semaines. (<span class="crb">Remous, murmures, applaudissement</span>) Comme déjà expliqué, en fonction de l’efficacité des résultats obtenus, je… nous jugerons si et comment cette action pourra continuer. (<span class="crb">Applaudissements</span>) Une dernière précision peut-être : sera au bénéfice de ce programme un nombre d’individus estimé aujourd’hui à 4.907 milliards. Merci de votre attention. Des questions ?»</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">– (<span class="crb">Une année plus tard</span>) Alors ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">– (<span class="crb">Légère courbette. Ensuite avec aplomb:</span>) Oui. Voici la situation. Le montant par tête revient à 96.35 USD. Le total effectivement distribué s’élève à 472.789450 milliards. Le disponible est de 550074.70 USD, bien sûr sans les frais opérationnels. Et voici les pour-cent d’utilisation du montant par les bénéficiaires, en moyenne uniformément répartie, vous avez ici le détail :</p>



<p class="wp-block-paragraph">3.68% Acquittement de dettes volantes inférieures à 10 jours</p>



<p class="wp-block-paragraph">3.67% Aliments, boissons (présence d’alcool inférieure à 3%)</p>



<p class="wp-block-paragraph">1.01% Biens ménagers, habillement, chaussures, hygiène</p>



<p class="wp-block-paragraph">4.52% Boissons (présence d’alcool supérieure à 39%)</p>



<p class="wp-block-paragraph">13.08% Commissions (administration, justice, police, école, etc)</p>



<p class="wp-block-paragraph">5.30% Dépenses courantes hormis celles des autres rubriques</p>



<p class="wp-block-paragraph">0.02% Divers</p>



<p class="wp-block-paragraph">0.14% Épargne intégrale</p>



<p class="wp-block-paragraph">0.37% Épargne partielle</p>



<p class="wp-block-paragraph">24.38% Frais de transport, sans égard aux issues</p>



<p class="wp-block-paragraph">9.36% Indéterminé, perdu, égaré, non déclaré</p>



<p class="wp-block-paragraph">7.84% Jeux d’argents, paris, indépendamment des résultats</p>



<p class="wp-block-paragraph">2.11% Paiement partiel de dettes fermes supérieures à 11 jours</p>



<p class="wp-block-paragraph">9.03% Règlement de conflits internes notamment interfamilles</p>



<p class="wp-block-paragraph">6.26% Réparations en tous genres, y compris logements</p>



<p class="wp-block-paragraph">8.11% Tabac, produits toxiques, y compris stupéfiants</p>



<p class="wp-block-paragraph">1.12% Taxes, y compris arriérés</p>



<p class="wp-block-paragraph">– J’ai compris. A part ça, maintenant quelles sont les nouvelles ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Bonnes. Sur les 917519446, les 457206882 placés ont rapporté à ce jour 13716206.45. Comme prévu, et encore mieux, grâce à l’initiative on a levé 18658382 en donations diverses pour un total de 47821433067 edc, qui ont rapporté 1195535826.65 et très vite nous connaîtrons l’impact des exonérations fiscales. Mais de loin la meilleure nouvelle est que nous nous sommes assurées les clés du marché africain.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Parfait.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[15 décembre 2015]</p>
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		<title>Les AMES</title>
		<link>https://lecorbeaublanc.me/fiction/les-ames/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 01 Jan 2021 11:36:59 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Au sortir du noir sombre, l’obscure et froide forêt - brrrrr ! est brusquement derrière. Le brouillard trouble et sirupeux est largué pour finir, alors que…<br />
…une échappée lumineuse s’installe doucement. Jaune, olive, bleu, des tas de bleu, ci un peu de blanc, là des touches de violet. Un éclat de lait gagne le champ, tel l’immense voile du vaisseau qui s’estompe au loin. [...]</p>
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<p class="wp-block-paragraph">Au sortir du noir sombre, l’obscure et froide forêt – brrrrr ! est brusquement derrière. Le brouillard trouble et sirupeux est largué pour finir, alors que…</p>



<p class="wp-block-paragraph">…une échappée lumineuse s’installe doucement. Jaune, olive, bleu, des tas de bleu, ci un peu de blanc, là des touches de violet. Un éclat de lait gagne le champ, tel l’immense voile du vaisseau qui s’estompe au loin.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est béat, c’est plus que beau, puisqu’en plus c’est doux. Ce matin, les vagues tièdes d’un vent jeune ondulent les feuilles des vignes. Et c’est aussi musical. Des sons pullulent et voltent dans tous les sens, dans toutes les gammes, se diluent, volettent, s’assemblent, balancent, se jettent et se dissipent dans une joyeuse polyphonie.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les solistes sont de mini oiseaux diaphanes. Ils sautillent de tiges en feuilles, s’envolent, se posent, voltigent et slaloment en évitant les boules lilas de coton qui s’écoulent joliment du… Ciel !!! En fait ce ne sont point de mini oiseaux diaphanes, mais bien COMME de mini oiseaux diaphanes, sauf qu’ils ont un long nez ! Sans aucun doute, ce sont donc les minuscules et justement fameux éléphants poilus des glaces. Avec des ailes à la place des pavillons et une patte de moineau, une seule. Ce qu’ils sont mignons, avec les belles toisons mauve et beige qui tiennent chaud, d’autant plus que la neige est à foison cet été ! Mais ces bestioles volent comme elles veulent, et sans une bonne dose d’attention on ne les voit même pas quand ils tombent en piqué et tapent le visage comme les abeilles qui cognent follement dans la glace.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Sinon, le champ est vide d’animaux, mais pas d’enfants. Ils viennent et s’en vont dans la discipline. C’est un bouillonnement vivace de gamins et de fillettes, tous et toutes s’adonnant aux activités les plus communes. Il y a celles et ceux qui se dépêchent à la maison avec les achats, les nounous qui soignent les bébés, ceux occupés aux jeu, il y a les élèves, les vendeuses, les mécaniciens, les cosméticiennes, les cyclistes, les comédiens, les enseignantes, les médecins, les paysans.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Tout ce monde unique d’essences suaves, de gazouillis symphonique et de tons pastel, toute cette population d’éléphanteaux volants et de mouflets occupés, tout cela a un goût de pas possible. Si seulement. Mais plus loin, des papillons épanouis s’amusent en chevauchant au dos de ces nanomouths<span id="easy-footnote-159-931" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/les-ames/#easy-footnote-bottom-159-931" title=" Petit mammifère proboscidien et volant de la famille des microchiroptères."><sup>159</sup></a></span>. A qui mieux-mieux, des clans d’abeilles zélées s’agitent à l’édification d’une flopée de bâtiments à la fois : maisons, hôpital, cinéma, écoles, piscine. C’est fou ! Et c’est à cet instant-là même que du haut des collines montent les flèches du château. Que de l’onyx ! Pas que les flèches, tout le château, s’il vous plaît ! Eh bien, ça, ce n’est pas chaque nuit qu’on en voit.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Du coup, la neige stoppe, mais il pleut. Peu. Goutte à goutte, sauf que chaque goutte a la dimension d’un ballon de foot. Elles planent et dansent dans le calme puis, à la fin, pile au-dessus de la pelouse, elles changent d’aspect. Avec les deux fines jambes qui en avaient poussé, elles se posent gentiment dans le gazon, s’unissent dans une espèce de colonne de globules et se dépêchent toutes du côté de la vallée, ensuite de quoi on ne les voit plus. Qu’est-ce que c’est que… ?!</p>



<p class="wp-block-paragraph">Oups ! Une gamine juste devant, immobile, fait le pot à deux anses. Visage enjoué, longs cheveux blonds, bouclés, de beaux yeux d’opale pleins de joie sous de longs cils, taches de son dans les joues, nez camus, bouche pêche dodue, blouse cyclamen en lin à manches bouffantes et boutons bombés, jupe de soie topaze moucheté, bas kaki de soldat, bottillons blancs en peau de phoque. Six-sept ans d’âge, maximum. Une angelette, quoi ! Elle : «Tu as besoin d’aide ?»</p>



<p class="wp-block-paragraph">– <em>(«&nbsp;Quelle idée !&nbsp;» Je m’esclaffe.)</em> Non, plutôt d’explications.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– (Elle se tient là, amène.) Oui…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Que faits tu ici ? <em>(«&nbsp;Imbécile, c’est quoi ça comme question ?!&nbsp;»)</em></p>



<p class="wp-block-paragraph">– (Elle, polie et pas confondue le moins du monde.) J’habite ici… Je vis ici… Je m’occupe. Je fais plein de choses.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– (Étonnement malicieux) Ah, dis-donc, mais c’est bien, ça, bien-bien. Et où est ta maman ? Et ton papa ? Où sont papy et mamy ? (<em>«&nbsp;Quelle idiotie ! A-t-on vu un seul adulte ?! Un seul !&nbsp;»</em> Mais tout cela me semble à ce point-là hallucinant que je m’accepte quelques faiblesses. )</p>



<p class="wp-block-paragraph">– (Elle, ébahie et muette, les yeux immenses) …</p>



<p class="wp-block-paragraph">– (Pff… L’insistance est inutile dans cette voie, sans aucun doute) Bon, mais dis, qu’est-ce que tu fais… maintenant ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">– (Elle, à nouveau aimable et appliquée, débite pendant une minute, méticuleusement et à la vitesse d’une comète) Ah, oui, mainte…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– …et demain ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">– …tenant je discute avec toi, mais pas longtemps. Bientôt il faut que je m’en aille. Les cochons ont besoin de moi, c’est moi qui les soigne. (Elle fait un signe timide, comme si elle s’excusait : un cochonnet tout chou, tacheté à la dalmatienne, s’ébat et piaule dans une touffe, à ses pieds.) Le matin ils ont faim. Ils boivent du lait. <em>(«&nbsp;Ah…&nbsp;»)</em> Et ils n’aiment pas qu’on les laisse seuls, voilà. <em>(«&nbsp;Evidemment…&nbsp;»)</em> Ensuite il y a une copine à moi que j’aide aux leçons de solfège. Le chant c’est ma spécialité. Puis vite à l’école. <em>(«&nbsp;A cet âge ?!&nbsp;»)</em> J’enseigne un temps la chimie et la physique. <em>(«&nbsp;Quoi ?! Non-non, elle plaisante…&nbsp;»)</em> Un peu de biologie. <em>(«&nbsp;Ah, oui…&nbsp;»)</em> A la fin, à l’école je donne un coup de main à ceux qui sont au champ de patates. C’est à côté. Et à la plantation. C’est à côté d’à côté. Je cueillis aussi des pommes. C’est la saison. <em>(«&nbsp;Logique…&nbsp;»)</em> A midi, on mange avec les plus petits. <em>(«&nbsp;Plus petits que toi ?! Et c’est qui ce ‘on’ ?&nbsp;»)</em> Dans la colonie, on est quelques amis qui les aidons à la cantine. Quand nous avons le temps, nous aidons aussi ceux qui sont malades, ou qui ont eu moins de chance. (<em>«&nbsp;Chance ?…&nbsp;»</em> Les mots qui s’élancent de sa bouche sont comme des notes : mi, fa, sol, si. <em>«&nbsp;Cool.&nbsp;»</em>) Puis on fait tous la queue à la visite médicale (Petite feinte d’ennui badin. <em>«&nbsp;Tiens donc, tout n’est pas joli-joli ici…&nbsp;»</em>) Il le faut… <em>(«&nbsp;Absolument…&nbsp;»)</em> Ensuite je m’en vais en bateau à la messe, c’est à côté du château. <em>(«&nbsp;Ah, c’est ça, ils ont aussi une église !!! Mais qui est-ce l’officiant en couche-culottes ?!&nbsp;»)</em> Quand c’est fini, il ne faut pas que j’oublie l’eau des ficus. <em>(«&nbsp;Bien entendu, n’est-ce pas ?!…&nbsp;»)</em> Et de nouveau je me dépêche en bateau au palais des sciences : <em>(«&nbsp;!!!&nbsp;»)</em> j’étudie les maths, j’aime beaucoup ça ! <em>(«&nbsp;Voyons, c’est évident, inacceptable omission !…&nbsp;»)</em> Ensuite, au soleil couchant, j’appelle vite les lapins et je jette un coup d’œil s’ils sont tous là et en bonne santé. <em>(«&nbsp;Sans blague…&nbsp;»)</em> Si l’un d’eux manque ou qu’il n’est pas bien, il faut que je m’en occupe. <em>(«&nbsp;Que ça donc ? Que des cochons et des lapins ? Et les biquets, les oiseaux, les minets, les nanomouths ?…&nbsp;»)</em> Puis c’est le moment quand nous, les enfants, on s’échange plein de choses : habits, jouets, légos, poupées, autos, dessins, et on joue au saute-mouton. <em>(«&nbsp;!…&nbsp;»)</em> A la fin on fait la fête, on chante, on danse, on s’amuse. Ici, chez nous, chacun fait ce qu’il veut. <em>(«&nbsp;La veine, quoi ! Incontestablement…&nbsp;»)</em> Mais aussi ce qu’il y a besoin. <em>(«&nbsp;Allez, sans blague…&nbsp;»)</em> Et quand vient la nuit, je finis chez moi à la maison. Là, j’ai plein de choses qui m’attendent. Et avant le dodo, je lis un peu. De la philo. <em>(«&nbsp;Eh bien, celle-là… N’empêche, ça fait quand même pas mal d’occupations, semble-t-il…&nbsp;»)</em> A chaque nuit suffit sa joie ! <em>(«&nbsp;hein ?!…&nbsp;»)</em>Voilà, c’est tout.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Puis sans un mot d’adieu, elle s’efface délicatement dans le vent, de la même façon dont elle s’était dévoilée. « Hé ! Hééé ! Attends ! Où est tu ?! Combien vous êtes ? Et demain ? Att… ! » C’est l’excitation la plus absolue. En vain. Aussitôt, une panique envahit la pelouse. Tout le monde se demande : comment s’appelle-t-elle, la fille-là ?! Mais bon sang, en fin de compte où en est-on exactement ici ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">Bingbangbong !! Quoi ?! Déjà le matin ?! Je saute du lit, hébété.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le soleil inonde l’œil-de-bœuf de ma pièce. Je me pince et je m’avance à tâtons, extasié et un peu inquiet. En bas, sous un long panneau suspendu que le fœhn balance doucement, moue joviale et dos collé à un bouleau, la gosse me fixe. Au panneau, en dix langues – japonais, chinois, italien, hindi, allemand, anglais, slavon, espagnol, swahili, plus le mien, je lis, stupéfait :</p>



<p class="wp-block-paragraph">Bienvenue aux ALLIANCES MONDIALES DES ENFANTS SAGES.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[17 septembre 2017]</p>
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		<title>Les 201 nuits de Cheikh Chaeh Rhass-Hadd</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 03 Dec 2020 17:17:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Il était une fois un bon Cheikh avec une longue barbe et de larges habits vêtu qui depuis longtemps régnait en paix sur son petit et riche pays. [...]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">Il était une fois un bon Cheikh avec une longue barbe et de larges habits vêtu qui depuis longtemps régnait en paix sur son petit et riche pays. Comme il aimait beaucoup ses sujets, dès qu’une occasion pondait – une cérémonie, une réussite, un jubilé, une fête – il leur offrait moult faveurs. C’est pourquoi les sujets adoraient leur souverain.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Aussi, étaient-ils heureux, les uns comme les autres.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Afin de veiller aux petits soins sur leurs chéris, les familles s’entouraient de massives nourrices aux tresses d’or et joues roses, potelées et avec de grosses poitrines. Plus tard, les garçons et les filles, mais en premier lieu les garçons, étaient élevés au foyer par d’éminents maîtres issus de prestigieuses lignées étrangères. Ensuite, ils s’envolaient s’épanouir dans les plus illustres académies d’outre-mer. Rentrés au bercail après avoir acquis l’excellence – qui dans les sciences, qui dans les arts, qui dans l’usure, qui dans le négoce – ils se rangeaient derrière leurs pères, grands-pères ou arrière-grands-pères pour assurer la prospérité de leurs différents commerces.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Aussi, étaient-ils heureux, les jeunes comme les moins jeunes.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pour leur part, les filles étaient préparées à devenir les meilleures épouses et mères, elles aussi dans les écoles les plus renommées au monde, ou alors à la maison, par de sobres et zélées institutrices. Tisser, broder, crocheter, lire, chanter, s’habiller avec goût – ces aptitudes n’étaient qu’une partie du savoir-faire qu’elles allaient par la suite devoir à leurs époux. Mais c’est avant tout sur les preuves de sagesse et de retenue qu’elles étaient jugées à la fin de leur éducation. ‘Une bonne épouse tranquille et fidèle rendra son époux content et fier, de sorte qu’à son tour il pourra la combler’, sonnait l’enseignement.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Aussi, allaient-elles être heureuses, les unes comme les autres.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Sur ces entrefaites, leurs familles nombreuses prenaient du bon temps aux quatre coins du monde. Plus que tout, elles aimaient aller en vadrouille à travers les grandes cités, dorer au bord de l’eau ou s’aérer dans les bois des montagnes, pour la plus grande joie des aubergistes, carrossiers et orfèvres. Il faut dire que réunis à dix, vingt, parfois cinquante et même plus, leurs pèlerinages remplissaient partout les coffres de vendeurs qui les attendaient à portes ouvertes, alors que les bourses des pérégrins souffraient à peine.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Aussi, étaient-ils heureux, les uns comme les autres.</p>



<p class="wp-block-paragraph">De toutes et tous, le plus heureux restait à tout de même le bon vieux Cheikh. À raison. C’est lui seul qui avait pouvoir – bon, sa famille aussi – sur toutes les grandes richesses de la terre, du sous terre, de l’eau et de l’air. Alors qu’à longueur d’années il faisait plutôt chaud dans son royaume, le magnifique palais de mille pièces jouissait de l’air frais de jour comme de nuit. Tellement avait-il aimé ce nouveau jouet, qu’il en avait fait don à tout son peuple. Même les chevaux dans ses écuries hennissaient à l’air frais. Et – oh, Madonna ! – il y en avait, des chevaux ! Cinq cents par ci, sept cents par là, mille dans un box séparé, des noirs, des rouges, des blancs, tous brillants, tous bien nourris et lavés. C’est-à-dire que ce ne sont pas les domestiques qui manquaient pour ces besognes : ils étaient légion à quitter leurs piètres pays pour espérer une vie plus digne dans ce petit coin de paradis, fut-ce au prix d’un dur labeur et de moult privations. Il n’empêche que cela restait tout de même mieux que chez eux, car ils pouvaient au moins nourrir leurs familles laissées à la maison.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Aussi, étaient-ils heureux, les uns comme les autres.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est pourtant plus le prince, le fils du Cheikh, qui méritait les honneurs de ces accomplissements. Instruit au sein des meilleures sociétés, jeune, éclairé, il avait habilement réussi à faire du règne de son père un temps de plénitude. De l’Occident en passant par l’Extrême-Orient et jusqu’aux antipodes, des savants sans nombre, des docteurs de la loi et des sciences, des hommes de l’art, des marchands de toutes sortes, ils s’empressaient tous pour faire du négoce ici, d’y ériger des bâtisses, des marchés, des hospices, de tirer des routes, de mettre des navires à l’eau, dans un vif foisonnement.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et, encore une fois, étaient-ils tous heureux.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’était sans compter sur le grand méchant voisin : d’un jour à l’autre il fit tarir ce bonheur. Le petit pays n’en comptait que deux, de voisins : d’abord, au-delà du désert de pierre s’étendait le vaste et fade royaume de son beau-frère. Ils vivaient en bons semblables. Quand le bon Roi se dérangeait avec sa suite chez le Cheikh, ils jouissaient tous de l’air frais. Et quand le Cheikh avec sa famille se dérangeait à la cour du roi, c’était surtout pour écouter tous des histoires sous les palmiers. De ce côté-là, il n’y avait pas de danger.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le danger venait de l’autre voisin. Opposé au pays du roi, il y avait l’étendue nue de l’épouvantable Ogre. Plus d’une fois avait-il menacé le bon Cheikh, hurlant, grondant, rugissant. Jamais pourtant n’avait-il osé vraiment lui faire du mal. Entre-temps, dans sa propre contrée, il s’était rabattu sur les pauvres indigènes dont il était devenu le pire cauchemar. Malheur au bougre qui se serait retrouvé seul en plein champ à la tombée de la nuit : il pouvait disparaître prestement dans la gueule béante du géant. D’ailleurs, en quête d’une vie normale, ou simplement de vie, une bonne partie de la populace avait fui ces terres pour se réfugier justement au pays du Cheikh voisin.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Alors ce jour d’été-là, ou plutôt cette nuit-là, après une longue agitation, celui-ci trouvait enfin un peu de sommeil. Soudain, un sombre rêve le saisit. Il se faisait qu’une cascade de cavaliers sans tête surgissait de partout, de la terre, des airs, et se lançait vers son palais soulevant des vagues de poussière et de sang. Des étalons noirs, de leurs sabots arrachaient la pierraille au rythme des cravaches qui arrachaient leur peau, et un nuage d’aigles d’un autre temps, avec des ailes énormes, arrachait les vagues de la mer. Un passage de cet ouragan et le palais était soufflé. Lorsque la poussière retombait, derrière il ne voyait plus que de la terre sèche, alors qu’à l’horizon les montagnes se mettaient à bouger et de leur danse se levait le corps fumant, sans forme et sans fin de l’Ogre mugissant tel le tonnerre. Là, Cheikh Ras-Hadd se réveilla comme frappé par la foudre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Plusieurs battements de cœur plus tard il comprit : cela n’avait pas été un rêve. En vérité le monstre venait-il de tomber comme la foudre sur son petit pays tout entier. En vérité était-il en train d’envahir cités, villages, maisons et bientôt jusqu’à son palais. Que lui opposer ? Ses maigres forces ? A l’image de son souverain, le peuple était doux. La garde ayant déjà pris ses jambes à son cou, il décida d’en faire de même. Il saisit en un tournemain sa famille et ses quelques plus fidèles domestiques et s’éclipsa vers le royaume voisin.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les jours et les nuits passaient. Déversant ses hordes, le monstre avait mis à feu et à sang le petit pays du bon Cheikh. Les barbares abusaient les vierges et tuaient pour le plaisir. Et lui se morfondait chez son beau-frère. Mais pendant ce temps, aux quatre coins du monde, la sauvagerie n’avait laissé personne impassible. Soudain, d’abord des pays voisins, ensuite de plus loin encore, et jusqu’aux territoires les plus reculés, les appuis commencèrent d’affluer. Très vite, l’immense plaine ombragée qui s’étendait devant le palais du Roi était devenue trop exiguë pour accueillir tout ce monde.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Etaient là les mille archers roux de l’île Blanche, la cohorte de mamelouks tannés des côtes de Barbarie, les amazones en feu des Terres Saintes, les dix mousquetaires ayant fait le long chemin depuis les Cimes d’Airain, les douze grands elfes de Oual-Hallaa avec leurs jumeaux les zwölfs blonds des Montagnes d’Ailleurs et l’armée d’hommes rouges venus de la Terre Neuve. Petits, jaunes, sans yeux, les hommes-sabre fourmillaient là aussi, comme d’ailleurs les braves grenadiers de l’Entre-deux-Mondes, les deux cents casqués arrivés ni plus ni moins que depuis les steppes d’outre-mer, ainsi que les vaillants zouaves du Roi même. D’autres encore étaient en marche.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Mais la puissance de cette multitude serait restée presque vaine sans la force de frappe réunie des machines de guerre que les uns et les autres tiraient avec eux, et sans la quantité de canons embarqués sur les cent galions qui recouvraient la mer. Tous étaient venus à l’appel du Cheikh et au son du cor royal, passés de cités en collines, de collines en montagnes et de montagnes en navires.</p>



<p class="wp-block-paragraph">A leur tête à tous, le chevalier Tête-Noire, le Prince Charmant, sur sa jument blanche neige, mante dorée couvrant son torse bronzé. C’est sur lui que reposaient les maigres espoirs du Cheikh. Qui comptait les jours. Et il les comptait. Et surtout les nuits, où il n’arrivait pas à fermer l’œil. Et il les comptait, le Cheikh. Mettre au pas cette foule bariolée demandait à la fois une grande maîtrise et une grande sagesse. C’est pourquoi il lui en fallut du temps et de la patience au commandant pour donner l’assaut sous les meilleurs auspices.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Alors ce jour d’hiver-là, ou plutôt cette nuit-là, pour les troupeaux de monstres du monstre l’enfer engloutit la terre. Un orage de rage et de feu croula sur le petit pays, pour ensuite rouler sur les terres de l’Ogre. Avait-il eu beau de braver Tête-Noire en agitant le spectre de la mère des batailles, de torturer des émissaires avant d’en faire charges pour le père des canons dont il menaçait de réduire en cendres le palais du Roi fade et les autres palais des royaumes autour, jusqu’à la mer de Jade: sa parole n’avait été que piètre fanfaronnade.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Bientôt, il cessa de faire peur même au Cheikh, car de ses hordes il ne restait qu’un triste souvenir et lui-même avait disparu on ne savait où. Des années durant, l’Ogre fut chassé partout, jusqu’aux tréfonds de ses grottes, bien au-delà des terres qu’il avait lâchement fuies, pour le soulagement du peuple affligé. Trompant ses poursuivants, il s’était mué en une butte de crottin que les hommes rouges – en la découvrant – n’eurent aucun mal à écraser sous leurs bottes.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Après 201 longues nuits à se tortiller au palais du Roi, le Cheikh pu enfin revoir sa patrie, certes, en ruines, mais lui fut acclamé par tout un peuple, ce qui remplit son cœur. Répondant à cette ferveur après si dure épreuve, il les invita tous à festoyer un mois durant. A ses frais.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">La vie reprit comme avant dans son petit pays, puis dans les grandes cités, au bord de l’eau, à la montagne, pour le plus grand bonheur de tous. Et le nôtre, qui remplissons partout, à nouveau, nos coffres vidés.</p>



<p class="wp-block-paragraph">A leurs frais.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[14 septembre 2017]</p>
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		<title>La meilleure affaire</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 18 Oct 2020 15:06:41 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Au commencement ce fut une banale errance le long des rives du lac. Le soleil d’automne s’en allait. Poussant tant bien que mal le bétail branlant, les paysans revenaient des champs affamés, las et muets, la tête à la pitance, à la femme, à la maison et au lendemain. [...]</p>
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<p class="wp-block-paragraph">Au commencement ce fut une banale errance le long des rives du lac. Le soleil d’automne s’en allait. Poussant tant bien que mal le bétail branlant, les paysans revenaient des champs affamés, las et muets, la tête à la pitance, à la femme, à la maison et au lendemain.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est à ce moment-là que Æbon le découvrit, vieux, seul et immobile, sommairement vêtu et caché sans but sous les ondes d’un saule abondant. Le vieillard était assis à même la pelouse, les mains plantées dans l’herbe haute. Devant lui, un long bâton à pêche et un filet – aussi désolé que vide – stagnaient dans l’eau plate.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La lumière jaune-satin sculptait sur sa tête d’étranges reliefs, livrant un visage calme tel celui d’une statue de jade qui fixe au loin. Son air illuminé avait la beauté infinie du simple. En un mot, il était heureux.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Là, l’homme qui pêchait sentit la présence du visiteur, se tourna&nbsp; et lui dit doucement « Paix à toi. » Mais avant que Æbon puisse délier sa langue, l’arrivée d’une jeune femme lui coupa l’élan de politesse.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pendue à son cou, une enfant joufflue et bouclée somnolait comme seuls font les poussins. Attaché à sa maman, un bambin s’agitait, chassant un papillon géant qui le taquinait. Dès qu’il se défilait pour se lancer à l’assaut de l’insecte, la femme s’emballait et lui rattrapait la main. Le petit s’amusait comme un fou alors que la fillette assoupie dodelinait, le nez collé à la blouse de la femme.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’air figé, la mère suivait un parcours vague, le corps plié sous les épreuves, l’apparence minée par un calvaire ardent et durable. En approchant les deux hommes, son regard glacé les scruta tel un mort. A l’évidence, elle transportait le plus grand des malheurs.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Sur ce, Æbon toisa le vieil homme et du coup une vision le remplit.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Au même instant, il avait pu être témoin du bonheur pur et du malheur nu. A priori, rien d’étonnant dans cette trouvaille, c’est vrai. Pourtant, une émotion glauque le gagna: quelque part il sentait un déséquilibre, presque une sorte de croisement injuste entre le monde du vieux et celui de la femme. Il termina sa promenade la tête ailleurs.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ce fut une très mauvaise nuit, rien qu’à ruminer cet épisode, puis son idée, à se questionner, à se morfondre et à ordonner ses pensées. Dès l’aube, il ramassa tout un tas de fourbi, fonça droit au marché, et à midi sa tonnelle tenait debout. Au-dessus, il écrit à la hâte, mais bien en vue,</p>



<p class="has-text-align-center has-medium-font-size wp-block-paragraph"><strong><em>‘l’homme heureux’</em></strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">et juste en dessous, un peu plus petit,</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">‘<em>chez æbon –</em></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph"><em>du bonheur à vendre</em>’</p>



<p class="wp-block-paragraph">puis il ajouta</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">‘<em>et acheter</em>’.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La mise en place fut vite faite, puisque l’unique étal était vide. Pour commencer, Æbon s’assit au milieu du pavillon à sagement attendre des clients, mais à l’heure de la nuit il rentra au foyer en proie au doute: aucune affaire. Pire, à la vue de l’écriteau, les gens lui jetaient des œillades peu encourageantes, tout en chuchotant entre eux. Il se rendit vite compte que leurs sous-entendus étaient devenus inutiles.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ainsi, il y eut la première semaine et le premier mois. Lui croyait et s’y accrochait, mais cela devenait dur: autour on vantait tantôt la bonne choucroute, tantôt le potage à l’ail, tantôt la plus belle vache laitière du coin, ou encore l’indestructible harnais en cuir de bison. C’est que de l’affluence il y en avait dans ce marché-là, mais chez les voisins, pas chez lui. Finalement on l’oublia totalement.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Puis, un soir d’hiver, le pauvre Æbon aperçut dans la foule l’homme qui pêchait, regard simple, cheveux neige, visage clair de jade. Le vieux le reconnut aussi, l’approcha à pas fixe, posa net ses mains sur ses épaules et soudain tout s’arrêta. De retour à la maison, il ne sut expliquer à sa femme ni l’épisode du marché, ni le temps que le vieux était resté avec lui, ni ce qu’il avait fait. Une seule chose paraissait claire, chose qu’il sentait et qui se voyait: il n’était plus le même.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Tout avait changé d’un jour à l’autre, d’un instant à l’autre. La preuve: tôt le matin, par un froid de canard, le plus miséreux du coin le chercha. Devant le boucher, le sellier et les autres marchands voisins ébahis, l’homme heureux venait d’accueillir son premier client.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La démarche de ce gaillard trapu, dans la fleur de l’âge, reflétait encore un passé militaire, avant qu’il ne sombre dans la déchéance. On le disait suicidaire, mais personne ne savait vraiment pourquoi. Alors maintenant qu’il était sagement planté là, le regard neutre, attendant d’inaugurer les achats de la journée, il faisait moins pitié.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Mais avant autre chose, il faut savoir qu’on n’achetait pas du bonheur, autant qu’on ne vendait du malheur – ou alors l’inverse – comme si l’on achetait une paire de bottes, ou que l’on vendait du potiron. D’abord la monnaie n’y avait pas de place, s’agissant de choses de la vie. Et de la mort. Autrement dit, celui qui pouvait, il s’acquittait avec ce qu’il avait de trop, qui du bonheur, qui du malheur, et tandis que la plupart étaient – ou se disaient – des malheureux à la recherche du bonheur, les heureux ne manquaient pas pour assurer quand même l’approvisionnement. Ensuite et surtout, la transaction en soi ne pouvait évidemment se passer à la coutumière. Sinon comment alors? Eh bien, l’explication est à la fois simple et compliquée.</p>



<p class="wp-block-paragraph">En ayant eu l’idée de transvaser le bonheur et le malheur, c’est-à-dire en quelque sorte de les répartir le plus équitablement possible, du coup Æbon avait introduit les deux dans ce même récipient-là où se trouvent depuis toujours le remord, l’amour, la pitié, la haine, l’envie, la foi, la sagesse et les autres. Là, donner et recevoir sont ensemble en permanence, et sans mesure aucune, ne se quittent guère, ne s’opposent pas, et ne se valent jamais. Une fois cette mécanique admise, tout devient clair. Quant à savoir comment se faisait ce transfert, autant se demander comment est-ce que l’on tombe amoureux.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Cela dit, le kiosque était ouvert à tous, au respect cependant d’une règle infranchissable: l’heureux ne pouvait pas acquérir plus de bonheur qu’il n’en éprouvait déjà, et cela était aussi valable pour le malheureux qui aurait cherché toujours plus de malheur, par exemple pour s’anéantir. Au-delà de son côté purement moral, ce principe autorisait en même temps une certaine rationalisation. Bref, le gaillard reçut la dose de bonheur qui lui manquait, et demandant le prix, il entendit juste « Va et réjouis-toi. » Alors les gens autour bondirent, mais il disparut aussi vite, laissant la masse baba devant la guérite.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les affaires étaient donc lancées, et il y eut plein d’achats ce jour-là, et tous les jours d’après, et puis des ventes aussi, et des échanges. Un n’arrivait pas à dénicher femme à son goût, un autre s’ennuyait ferme à l’ouvrage, celle-là se suffisait du sourire des malades, une autre de ses huit enfants, celui-ci détestait son riche voisin, l’autre secourait les soldats, elle se jugeait laide, lui trop petit, un autre encore s’en moquait, qui cherchait le sens de la vie, qui l’avait trouvé, untel se croyait sans cesse persécuté, unetelle se sentait privilégiée rien que d’exister, qui avait peur de vieillir, qui en profitait, certains étaient malheureux sans raison, certains heureux, et encore…</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et encore que cela continuait sans répit, de sorte que premièrement il dut mettre sa famille entière au travail, neveux, tantes, cousins, pour ensuite engager du monde, pour à la fin s’agrandir et faire déménager l’échoppe hors du marché, puisque les voisins montraient du doigt toutes ces queues sans fin qui – comme ils se le disaient entre eux et entre les dents – gênaient semble-t-il leurs clientèles…</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les années passèrent ainsi, et le négoce ne cessa de fleurir, de grandir et de s’étendre jusqu’au bord de la mer, ensuite jusqu’aux confins du pays, puis au-delà. Et partout où il arrivait, les gens se métamorphosaient, et avec eux leurs vies, leurs villes et leurs villages. Beaucoup plus de bonheur et beaucoup moins de malheur, cela se voyait à l’œil nu et c’était beau. Quant à l’homme heureux, il vécu vieux et prospère, mais pas plus riche, prospère de sa propre vie, et il fut vénéré dans toute la péninsule jusqu’à son dernier jour.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ayant connu Paul, Æbon s’en alla le jour de ses 345 ans, au soir du 24 Brumaire de l’an 410, lors du sac de Rome par les Wisigoths.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Son négoce aussi.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[6 décembre 2015]</p>
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		<title>L’élection pestilentielle</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 05 Aug 2020 17:09:08 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Une récente étude menée au sein du fonds documentaire de la Bibliothèque d’État a mis à jour plusieurs exemplaires du ‹ Quotidien Populaire ›, restés inconnus. C’est un fait étrange et pour l’instant inexpliqué. Les articles consacrés aux événements entourant les dernières élections de cette époque révolue se révèlent comme étant particulièrement intéressants. [...]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">Une récente étude menée au sein du fonds documentaire de la Bibliothèque d’État a mis à jour plusieurs exemplaires du ‹ Quotidien Populaire ›, restés inconnus. C’est un fait étrange et pour l’instant inexpliqué. Les articles consacrés aux événements entourant les dernières élections de cette époque révolue se révèlent comme étant particulièrement intéressants. Voici un pot-pourri créé au hasard des discours prononcés et publiés dans le journal à cette occasion-là.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Avant le 1<sup>er</sup> tour, dans l’ordre chronologique, quelques séquences retenues par nos envoyés spéciaux dans les prises de position des divers candidats représentant les principales formations participantes.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">Intitulé: ‹ Le pays et moi ? Non ! Moi et le pays ! › Date : 3 juin. Lieu : Salle des Fêtes, Dijon, France. Candidat 4 : Nestor B. Cajole-Pottewein. Appartenance : PLOUF – Parti Libre Ouvert et Uni Français. Assistance : 35000 (PLOUF), 22000 (police). Durée totale : 140 ‘.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Extrait: <em>‘…car on ne peut plus, on de doit plus, continuer à défendre un idéal qui, c’est vrai, a forgé la nation, mais qui est donc notre passé, notre héritage. Je répète : il est temps d’adapter la célèbre formule et dire haut et fort, que je ne dois plus me demander ce que MOI je peux faire pour mon pays, mais bien ce que mon pays doit faire pour MOI. Prolonger le culte écrasant du collectif informe et diffus au détriment des valeurs individuelles ? Non. De l’homme créateur ? Inventeur ? Libre ? Non merci. J’ai des idées moi, un but, des envies, des besoins aussi, je ne le cache pas, et je veux profiter de tout ça. Je n’attendrai plus d’être noyé dans la masse que l’on traite tel un corps compact et inerte, dont l’unique rôle est de voter comme un seul zèbre, tel un appareil à oblitérer. Je veux me libérer de ce statut et vous demanderai de voter pour moi, pour que je puisse…’</em></p>



<p class="wp-block-paragraph">Intitulé: ‹ A bas la précarité ! Vive la prospérité ! › Date : 9 juin. Lieu : Gymnase Flanette, Lille, France. Candidate 9 : Dinette Lavacq. Appartenance : MORT – Masse Ouvrière, Radicale et Totale. Assistance : 20000 (MORT), 12000 (police). Durée totale : 115 ‘.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Extrait: <em>‘…moi je vous promets que le citoyen que je vous parle là, c’était pas un clochard par métier, il vivait pas au dos de la communauté, lui, même s’il avait pu bénéficier de l’aide sociale. Non, c’était un ancien cadre de chez Toyonda comme pas beaucoup dans cette salle, un homme qui avait des responsabilités aussi bien dans son travail que dans sa famille, et qui un jour a craqué, car c’est ce qui se passe quant t’es poussé au-delà de tes limites, et moi, cette expérience, je vous l’ai dit, j’y suis passée tout près, et croyez-moi, je veux plus la répéter. Me voir à la rue, sans foyer, à la merci de l’hiver et des gens, ça, croyez bien que je connais un peu, et je crois pas que je mérite ça, et je crois pas que quelqu’un de vous mérite ça, les amis. Je ferai donc tout le possible pour atteindre ce but, et mettre l’insécurité derrière moi, utiliser cette grosse machine à sous qu’est l’État pour me…’</em></p>



<p class="wp-block-paragraph">Intitulé: ‹ La France s’en balance tandis que moi j’avance! › Date : 11 juin. Lieu : Espace Bloriot, Nice, France. Candidat 12 : Jean E. Marre (remplaçant : Noël Vatteferre). Appartenance : CONS – Congrès Organique et Naturel du Salut. Assistance : 45000 (CONS), 32500 (police). Durée totale : 95 ‘.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Extrait: <em>‘…dans mon pays? Mais alors au grand jamais! Aucune loi, aucune norme et aucune disposition ne pourra m’empêcher de lutter et d’œuvrer pour l’avenir et le bien de mes concitoyennes et de mes concitoyens, de mes collègues en quelque sorte, puisque nous sommes, tous, d’une façon ou d’une autre, chacun à son poste, membre de ce grand équipage qui s’appelle la France, de ce grand et noble navire qui, hélas!, erre depuis trop longtemps sur les vagues troubles de l’incertitude, des compromis, des alliances douteuses, et surtout des sacrifices, puni par des capitaines qui l’ont – l’un après l’autre – quitté, ce fier navire. Mais pour que je puisse accomplir une telle mission, vous serez d’accord avec moi qu’il me faut d’abord arriver moi-même dans une position me permettant de bien saisir le timon et de le garder fermement, aussi longtemps que possible, pour que je puisse tirer parti au maximum de tout le potentiel qui…’</em></p>



<p class="wp-block-paragraph">Intitulé: ‹ Un brillant passé pour un grand avenir › Date : 18 juin. Lieu : Palais des Congrès, Nantes, France. Candidat 5 : Blaise-Yvon Tirandeau. Appartenance : FION – Front Interne Orangiste Nouveau. Assistance : 28000 (FION), 19000 (police). Durée totale : 160 ‘.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Extrait: <em>‘…ce n’était pas sans raison par rapport au contexte de l’époque. Il était où l’enthousiasme ? Nulle part ! L’avez-vous vu ? Non. Eh bien, moi non plus. L’ambition ? Aussi ! L’espoir ? Même chose. Et le désarroi alors ? Partout! Mais alors partout, je te dis! Même chose aujourd’hui. Regarde autour de toi et montre-moi la rage de vaincre sur un seul visage ! Oui ? Alors ? J’écoute. Et je regarde. Et je n’entends rien ! Et je ne vois rien ! Eh bien, c’est exactement ce qui a motivé l’appel du général ce jour-là, que nous célébrons avec humilité et fierté aujourd’hui. Et c’est bien ce qui me mobilise encore plus en cette occasion : justement, saisir l’occasion! L’occasion n’est pas un cadeau, ce n’est pas une chance, c’est un défi. Si l’on ne sait pas la saisir, l’occasion, c’est comme si elle n’avait pas existé. C’est dans sa nature même de devoir être saisie. Pour la faire vivre. Sinon cela reste de l’histoire, et encore… Grâce à vous, je suis donc déterminé à l’attraper, pour enfin m’affranchir de la… dépasser la situation…’</em></p>



<p class="wp-block-paragraph">Intitulé: ‹ La France s’enfonce ? Pas de réponses ? Eh bien, je fonce ! › Date : 14 juin. Lieu : Multiplex, Grenoble, France. Candidate 6 : Muriel Hola­wache. Appartenance: OUPS – Organisation des Ultras et des Patriotes du Sud. Assistance : 23000 (OUPS), 17500 (police). Durée totale : 130 ‘.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Extrait: <em>‘…buer au bien-être de la nation. Contribuer à quoi ? Et qui ? Nous ! Ne sommes-nous pas, tous, des contribuables ? Ne contribuons nous pas depuis belle-lurette au bien-être de ces élus voués à la luxure avec des top modèles qu’ils changent comme leurs opinions et qu’ils s’offrent aux frais de l’État ? Autre grand mot! Et comment faisons nous cela ?! Déjà par nos impôts, car au lieu de les récupérer dans de nouvelles routes, des crèches ou des retraites, on les retrouve dans les déplacements, les dîners et les cadeaux, tous officiels, non ? Mais nous sommes aussi clients de leurs déboires et de leur culte, par notre besoin de fuir la grisaille du quotidien. Eh bien moi je veux que ça cesse, qu’on accepte mes valeurs, qu’on me porte au sommet, moi et ma terre, que je puisse utiliser ce pouv…’</em></p>



<p class="wp-block-paragraph">Pour finir, comme dans le cas du 1<sup>er</sup> tour, voici les deux points d’orgue saisis par nos reporters à la veille du 2<sup>e</sup> tour.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">Intitulé: ‹ Je te salue ma France, plaine de richesses › Date: 22 juin. Lieu : Vélodrome, Lyon, France. Candidat finaliste 1 : Maxime Saccajet. Appartenance : ANUS – Action Nationale, Utilitaire et Sociale. Assistance : 75000 (ANUS), 58000 (police). Durée totale : 230 ‘.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Final: <em>‘…cet illustre personnage : je ne me demande guère ce que je devrais encore faire pour mon pays, mais ce que mon pays doit enfin faire pour moi. C’est parce que l’homme qui est aujourd’hui devant vous n’était pas un clochard de métier. Il n’a pas vécu à la charge du contribuable, même si… enfin, c’est un homme avec des idées claires et des objectifs précis. Ayant connu le chômage, il n’est non plus acquis au luxe, comme d’autres, qui se prélassent aux frais de l’État. Une fois élu, cet homme et sa famille veilleront avec une vigueur dévouée au destin du géant endormi qu’est la France, sur la base des droits conférés par la nation et du pouvoir de sa fonction. Cet homme vous demande donc aujourd’hui, maintenant, de voter en toute confiance pour lui! A moi la victoire, à moi ma chance, et vive ma France, et vive l’alternance ! ‘</em></p>



<p class="wp-block-paragraph">Intitulé: ‹ Je te salue ma France, espace d’abondance › Date: 23 juin. Lieu : Stade de France, Paris, France. Candidate finaliste 3 : Loïque Bochr-Dælle. Appartenance: GLOP – Groupement Laïque OPératif. Assistance : 63000 (GLOP), 44000 (police). Durée totale : 200 ‘.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Final: <em>‘…mais le jour viendra où le pays sera rendu à son peuple et le peuple à son pays! Le jour est proche où il n’y aura plus d’élite à nous diluer dans le troupeau confus d’électeurs, d’audimateurs, de consommateurs, d’usagers. Comme le général à l’époque, j’écraserai aussitôt ce magma amorphe et clamerai l’avènement de l’individu, qui aura débuté par ma victoire avec votre soutien. Nous voilà embarqués sur ce beau vaisseau qui porte le nom de France et qui, pour triompher, a besoin d’une capitaine forte, avec des idées précises et des objectifs clairs, et qui au lieu de se gargariser, mènera le bateau à son bon port économique, social et culturel. Cette personne c’est moi et la voix du peuple – la vôtre – est sans appel ! Je vous remercie. ‘</em></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">Un tout dernier article paru après ce fameux 2<sup>e</sup> tour annonce que les plans de la vainqueuse ont été tués net le 30 juin par le putsch du sergent Ziiz Oc’kahalé qui inaugura l’actuelle dictature séculaire en France.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ce fut il y a longtemps, lors du tricentenaire de la Révolution.<span id="easy-footnote-160-851" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/lelection-pestilentielle/#easy-footnote-bottom-160-851" title=" Toutes les devises et mentions de toute nature ont été choisies au hasard et peuvent être inter-changées ou remplacées par tout autre slogan et mention. Ou pas."><sup>160</sup></a></span></p>



<p class="wp-block-paragraph">[22 décembre 2015]</p>
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		<title>La queue pour du temps</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 04 Jun 2020 18:31:59 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>- J’ai fait un cauchemar, docteur. C’était vraiment horrible.<br />
- J’écoute. Allez, racontez-moi tout ça tranquillement.<br />
- Eh bien, j’ai rêvé que dans une boutique d’habits près de chez moi, d’un coup, un beau matin, plus aucun vêtement, en revanche plein de guichets où l’on vendait rien que des trucs impossibles : ici de l’amour, là de la richesse, du bonheur, même de la mort, mais surtout du temps ! [...]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">– J’ai fait un cauchemar, docteur. C’était vraiment horrible.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– J’écoute. Allez, racontez-moi tout ça tranquillement.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Eh bien, j’ai rêvé que dans une boutique d’habits près de chez moi, d’un coup, un beau matin, plus aucun vêtement, en revanche plein de guichets où l’on vendait rien que des trucs impossibles : ici de l’amour, là de la richesse, du bonheur, même de la mort, mais surtout du temps !</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Tiens, tiens, intéressant, mais pourquoi dites-vous ‘surtout’ ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Mais parce que comme de toute ma vie j’en avais jamais eu assez, je veux dire du temps, je me suis aussitôt dit ‘Ouais ! le bol !’, et j’ai filé au magasin pour m’en acheter autant que possible, si jamais plusieurs kilos, enfin, plusieurs minutes, ou heures, je ne sais plus.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– (Rires.) Oui, je vois tout à fait. J’avoue que c’est très alléchant.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Bien sûr. En fait je l’avais appris en croisant un voisin courir tout essoufflé, qui m’avait juste hurlé ‘Va au ‹HabiShop !›’. Sur le coup j’ai rien compris, mais je me suis dit qu’il serait pas fou lui, le voisin, pour foncer comme un malade, alors que justement, dans le quartier il était connu pour avoir plutôt une petite santé.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– En effet…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Voilà. Donc j’ai fait demi-tour illico et je me suis rué vers ce petit magasin-là, et quand j’ai ouvert la porte pour m’engouffrer, alors stupeur ! C’est qu’il y avait pas du tout…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– …de guichets ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Si ! Non ! Si, et comment ?! Mais il y avait pas du tout quatre ou cinq guichets comme je vous avais dit, il y avait – va savoir – une infinité de guichets, mille, cent, hallucinant ! Et là je me suis dit ‘Eh bien mon beau, explique-moi comment ce petit commerce il a pu engloutir autant de guichets ?!’ Et autant de monde par dessus ! Parce que dedans on aurait cru la queue à la caisse du stade pour les billets à la finale de foot. Quoi, pire, mille fois pire !</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Etonnant.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Hé, vous dites étonnant… moi j’étais tétanisé, je savais plus où donner du regard. Il y avait des écriteaux partout, partout, mais on se bousculait le plus là où c’était écrit ‹Pouvoir›, ou ‹Prestige›, ou ‹Célébrité›, ‹Santé›, ‹Bonheur›. Pourtant il y avait beaucoup plus je vous dis, sauf que je ne les distinguais point, parce qu’ils étaient trop loin, et puis les gens poussaient dans tous les sens.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Je comprends. Dites, on vendait nulle part de la patience, de la bonté, de la compassion, de l’empathie, des choses comme ça ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Franchement docteur, je n’en ai pas vu. Probablement. Enfin, j’en sais rien, avec la foule qui y avait et qui s’agitait. J’ai surtout vu ces trucs-là, ‹Gloire›, ‹Richesse›, ‹Amour›, ‹Pouvoir›, quoi.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– D’accord, mais il me semble que vous aviez parlé aussi de la mort, ou bien ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Ah… ah, oui, oui, on voyait bien cette caisse-là, c’était à la porte de sortie, mais il n’y avait pas grand monde. Enfin, laissez-moi continuer.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Bien sûr, excusez moi.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Donc je déboule là-dedans et je vois la file où les gens voulaient s’acheter du temps. Quoi, file… plutôt une queue grande comme celle au service de l’emploi.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Ah…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Je me fraie donc un chemin comme un brise-glace parmi tous ces gens. J’arrive enfin tout trempe à ma queue, ma file, en dernier.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Uf…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– …et tout au bout une grosse vache qui se bouge à peine. C’est qu’elle vendait bien du temps, mais jamais elle n’avait la moindre monnaie, en plus je vois écrit là-haut que dans une demi-heure la caisse va fermer. Sur quoi je désespère de me retrouver de nouveau sans le temps que je voulais me procurer et j’enrage: “Ils n’ont pas pu mettre plus de caisses ?!”.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Absolument. C’est toujours comme ça, voyez-vous ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Alors je commence à supplier ceux devant moi: ‘Grouillez-vous s’il vous plaaaîît, que je chope aussi un peu de temps’. Et ces abrutis bougent à peine, et moi je crie à la vache: ‘S’il vous plaît madame, qu’on ne donne qu’une minute, qu’il en reste pour tout le monde !’</p>



<p class="wp-block-paragraph">– C’est ça.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Mais c’est comme si je criais au fond d’une piscine, personne ne me regarde, et eux on dirait qu’ils font exprès, il y en a qui prennent cinq minutes, d’autres même une heure ! Et puis il y a même des malins qui se glissent devant, et personne ne proteste.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Eh oui, je connais.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– …et moi je regarde ma montre et je vois les minutes passer et je vois clairement que j’avance pas. Au contraire, la foule gonfle devant. Et plus je m’éternise à cette queue-là, plus je vieillis ; plus je m’approche péniblement de ce guichet-là, plus je suis délabré.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Oh…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Du coup je vois que je traîne une barbe blanche par terre qui ramasse tous les mégots, j’ai le nez qui coule et j’ai mal au râble. Je commence à voir comme un brouillard comme ça, et je peux plus retenir mes pets, excusez…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Pas de problème, allez-y.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Et la queue bouge toujours à peine, la file, quoi, alors du coup la meuf qui est juste devant moi ne m’intéresse plus, excusez…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– (Rire.) C’est normal.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– …je n’en ai plus rien à faire d’elle, je veux juste m’asseoir là, par terre. Si seulement j’avais pu avoir avec moi un gamin ou un cousin, quelque chose, pour m’aider à tenir mon sac où je voulais mettre un peu de temps !… Puis après il n’y a plus rien qui vaille, j’ai envie de voter pour la protection des jeunes phoques barbus.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– (Rire.) A ce point-là !</p>



<p class="wp-block-paragraph">– …oui, j’ai l’impression d’être de plus en plus un bon vieux druide sage et pourtant je donnerais n’importe quoi pour avoir une érec…, pardon, une réaction, je sais pas ce qui me prend…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– (Rire.) C’est normal, puisque je vous dis, c’est l’émotion…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Alors peu à peu je commence à vraiment tout oublier, en fait je ne sais même plus ce que je fais dans cette queue-là, et quand il ne reste plus que cinq minutes, je m’allonge par terre, épuisé, et je demande à une bonne femme à côté d’être si gentille pour m’apporter un pot, car – excusez-moi – je me pisse carrément dessus !</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Oh mais ça va, pas besoin de vous excuser pour si peu.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Enfin… et tout le monde commence à me faire… chier et je me rends compte que je n’ai plus aucune envie de vivre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Ah là, c’est maintenant que ça devient… oui, très intéressant.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Peut-être pour vous, mais autour on aurait dit que les autres gens s’en fichent la totale : ils s’occupent, jouent au sudoku, papotent, téléphonent, se lancent des blagues, ils tuent le temps, quoi.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Avant de l’avoir acheté ? (Rire.)</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Hé, oui… J’en ai donc assez et je veux partir à la maison pour mourir, mais sur ce coup-là une fille – pas la meuf blonde, une autre, très gentille – me cède sa place et j’arrive enfin au guichet.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Incroyable.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Et alors la grosse vache me demande ‘Vous voulez quoi ?’ Je dis ‘Vous avez encore du temps ?’ Et elle me répond avec sa voix blasée de vache: ‘Désolée, je n’ai plus du temps, il vient de se terminer. Vous désirez autres chose ?’ Nia-nia-nia-nia… Pfff… Et moi je dis: “Je voudrais mourir heureux.’</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Quand même…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Attendez, puis elle me nargue: ‘Mais alors vieux schnock, tu cherches quoi dans cette queue ? Tu sais pas que la queue pour du bonheur c’est à l’autre guichet ? Tu veux mourir ou tu veux être heureux ? Ou peut-être tu veux les deux ? Hé, les vétustes, jamais assez, hein ? Vous prenez la place des jeunes ! Allez, au suivant.’</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Oh la…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Oui, je l’envoie se faire… et j’y vais à la caisse à côté pour au moins m’acheter du bonheur. Et là – miracle ! – il n’y a personne, en tout cas il y a un billet où c’est écrit ‹ Retour dans 5 ›. On ne sait pas si c’est 5 minutes ou 5 heures. Alors j’attends même plus de 10 minutes, mais le bonheur ne vient plus. Par contre, la même fille sympa qui m’avait cédé sa place arrive enfin et me dit: ‘Monsieur, si vous voulez du bonheur, sachez que ça vient juste de s’épuiser, mais, disons… si vous désirez mourir, il vous faudrait aller au guichet n° 3’. “Vraiment super, cette fille”, me dis-je.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– C’est le moins que l’on puisse dire.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Tout à fait, alors même que je suis au bout de mes forces, je fais un dernier effort et j’arrive donc à cette file-là pour le guichet 3 et bien sûr qu’il y a plein de monde, mais la file avance vite, car c’est bien organisée, sur 3 rangées, et ils sont 3 vendeurs.</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Oh, cool !</p>



<p class="wp-block-paragraph">– “Tu vois comme elle est bien ordonnée, la mort ? Pas comme la vie, ou le peuple se marche dessus dès qu’il y a la période des soldes ou au service de l’immigration.” Et quand j’arrive tout mouillé et déconfit à ce guichet-là, un crétin livide (bon, ils étaient tous blafards) me demande vite ‘Tu veux quoi, charogne ?’</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Ooh !</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Ouais, mais je reste zen et je dis juste « Je veux mourir. » Et lui me dit en riant jaune: ‘T’es venu à point, le périmé, encore 2 minutes et je fermais ! Remplis cette demande et tu peux mourir.’</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Oooh !</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Attendez, attendez, ce n’est pas fini, alors du coup j’ai oublié ma fatigue et j’ai commencé à sauter de joie comme un bouffon en me disant “Mais alors le bol hénooorme que j’ai eu de trouver le guichet encore ouvert !”…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– Ah, ça…</p>



<p class="wp-block-paragraph">– …et je remplis le formulaire et je mourus. Pour de bon.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[23 décembre 2019]</p>



<p class="wp-block-paragraph">PS. Internet, c’est magique! Il y a quelques temps j’ai reçu je ne sais plus de qui un texte bref mais délicieux qui m’a aussitôt fasciné. Apparemment c’était un manuscrit étranger, écrit (ou alors transcrit) par je ne sais qui je ne sais où je ne sais quand. A force de le relire, j’ai décidé de m’en inspirer pour ce texte, qui s’en est vu étoffé. Si son auteur le lit, je souhaiterais beaucoup faire sa connaissance.</p>
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		<title>Le bronze de l&#039;eau-delà</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 27 Dec 2019 16:17:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Bien futé celui qui trouverait un document quelconque, ou le reste d’une trace écrite, voire le plus maigre aveu, enfin ne serait-ce que le vague souvenir d’un ancêtre, sur le comment et le pourquoi de la statue qui trône depuis Dieu sait quand au milieu de la place.<br />
Moi, je sais. [...]</p>
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<p class="wp-block-paragraph">Bien futé celui qui trouverait un document quelconque, ou le reste d’une trace écrite, voire le plus maigre aveu, enfin ne serait-ce que le vague souvenir d’un ancêtre, sur le comment et le pourquoi de la statue qui trône depuis Dieu sait quand au milieu de la place.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Moi, je sais. […]</p>



<p class="wp-block-paragraph">Un beau jour, ou plutôt un terne jour, le ciel s’assombrit et il commença à pleuvoir. Bien sûr, personne n’y prêta la moindre attention : la pluie, on la connaissait par trop bien là-bas. Elle était – comment dire ça ? – une habitude, une routine, presque une tradition. Cela faisait partie du rituel inébranlable de la vie quotidienne. Il pleuvait des jours entiers, et des nuits, l’été comme l’automne, et le printemps, et même l’hiver, car l’air était doux. Puis, comme si les nuages en avaient peut-être marre de chialer, la pluie s’arrêtait, mais pas pour longtemps, un jour ou deux, rarement une semaine. Le fait est qu’une fois partis se ravitailler, les nuages revenaient, et ça repartait de plus belle – façon de dire. De grand-père en père et de père en fils, on avait appris par s’en faire, puis carrément par s’en moquer. On avait pris coutume de vivre avec. La pluie faisait partie de la vie, comme on dit.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ce jour-là donc, à nouveau le ciel s’assombrit et se mit à pleuvoir. A peine si quelqu’un souleva le regard, pour – ne sais-je – apprécier combien de temps cela pouvait durer, sonder l’épaisseur de la couche de nuages, leurs formes, leur altitude… Non : tout cela n’intéressait évidemment personne, et on a vu pourquoi. Les gens vivaient avec la pluie. Sans elle, il y avait comme un manque, et ceci on pouvait maintenant le comprendre. Eh bien, pour cette fois-là ils avaient eu tort, car si le ciel s’obscurcit, ce ne fut que pour laisser tomber les premières averses, un peu plus tout de même. Affairés, têtes baissées par besoin et par habitude, n’avaient-ils non plus prêté quelconque attention à la forme ayant discrètement gagné le milieu de cette place. La suite allait pourtant les désavouer.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est qu’elle avait surgi de nulle part, peut-être en slalomant avec adresse entre les moyens de locomotion et en évitant ainsi les impacts. Fait est qu’elle s’était fermement plantée en plein centre du rond-point, là où depuis des années la mairie avait promis d’ériger un mausolée à la gloire du Libérateur. L’engagement officiel d’offrir aux habitants ce symbole si convoité, si mérité, datait d’une époque (désormais éteinte) imprégnée d’une vide ardeur patriotique. Las : à coups de boniments, séances de vulgarisation, campagnes d’affichage, appels de fonds, maquettes et autres coûteuses et vaines initiatives, le monument avait fini par se matérialiser seulement dans l’imaginaire de la population, qui le voyait installé là où il devait être, sauf qu’il ne l’était pas. Raison de plus alors pour les passants de ne pas la remarquer – cette forme, nouvelle, vivante et inconnue.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Je disais : dans l’indifférence générale, la forme se fixa à l’endroit prévu pour la statue, et la pluie cessa aussitôt, presque partout… Au début nul ne remarqua le phénomène, ensuite, peu à peu, on s’arrêta déconcerté, contrarié même, regardant le ciel (toujours couvert), puis à gauche, à droite, puis à nouveau le ciel… A peine la pluie était donc revenue, qu’elle avait mystérieusement disparu. Bizarre… Sans précédent même. Tellement étrange, que le tourbillon mécanique sur la place se bloqua dans la confusion. Instinctivement, des conducteurs et des passagers quittèrent les moyens de transport et, comme d’autres piétons, commencèrent à lentement se diriger vers son centre. Les contractuelles sifflaient, les gens vociféraient, les chiens aboyaient. Une clameur lourde s’élevait dans l’air, mais à mesure qu’on s’y approchait, elle mourrait dans un silence perplexe.&nbsp;</p>



<p class="wp-block-paragraph">Car là, stupeur ! Tous les croquis et modèles réduits qui s’étaient succédés pour figurer le bronze grandeur nature du héros national avaient montré le Libérateur – carrure épaisse et habits de parade – dans diverses positions martiales de bel allant : torse bombé, tête fière scrutant l’horizon, grosse moustache à l’impériale, pied droit devant, bras gauche plié, serrant la Constitution, bras droit saluant (probablement) la nation dans un élan protecteur. En revanche, la forme qu’ils découvraient là était tout l’opposé de leurs visions sur le monument de l’illustre dirigeant : un individu droit, glabre, grand, jambes serrées, les bras le long du corps émacié, la tête fixant ses pieds. Le tout immobile, figé, on aurait dit inerte. La foule vite forma un grand cercle, à une certaine distance… L’on ne pouvait voir ses yeux, s’ils étaient ouverts ou fermés. Mais on voyait trop bien que… Oooh ! Ciel : la créature était nue !</p>



<p class="wp-block-paragraph">Nue ! A poil. Mais alors nue de chez les nues ! Même pas la feuille de vigne régulière ! Et c’était déjà l’automne. Du coup, le public vînt à s’agiter : qui se retournait révulsé, qui couvrait les yeux écarquillés de l’enfant, en tout cas la forme ne passait pas inaperçue, les gens chuchotaient, glosaient, s’exclamaient. C’est une sirène qui fit baisser l’ébullition. On s’écarta, laissant s’avancer sévères deux agents trapus. Une ronde autour, deux-trois légers sondages bâtons tendus, histoire d’obtenir une réaction. Rien. On s’approcha avec prudence, main sur la crosse. Affirmatif : les yeux étaient fermés. Une première sommation, deux, trois : que dal. « Menottes, on l’embarque. » Tu parles, exclu : on aurait dit de la <em>rigor mortis</em>. On essaya de le déloger : autant bouger un arbre. « Qu’est-ce qu’on fait, chef ? » demanda le plus jeune, s’essuyant. Le chef, pantois : « Il est mort, l’abruti ».</p>



<p class="wp-block-paragraph">Remous dans la masse. « Mais non qu’il n’est pas mort, puisqu’à peine vingt minutes avant il n’y était pas ! » « Quelqu’un l’a amené et posé là. » « Mais non, qui ? Quand ? Pourquoi faire ? » « En attendant notre statue du héros natio… » « Qui ? » « Le Libérat… » « Arrête, c’est insensé. » « Et même qu’il serait mort, il tient comment debout ?! » « Ah, ça ! » Sur ce, on vit les policiers lentement lever les yeux vers le ciel. La foule pareil, et sur la place le frémissement s’étrangla net, car on réalisait soudainement que les deux étaient trempe, comme la forme d’ailleurs. Non par effort, mais parce qu’il pleuvait ! Sur les trois, pile sur les trois, uniquement. L’onde d’une rumeur d’épouvante balaya le public et le cercle s’élargit spontanément, provoquant un mouvement ondulatoire qui vida le rond-point en moins de temps qu’il ne fallut pour le raconter. Le spectacle était hallucinant et le décor chaotique.</p>



<p class="wp-block-paragraph">A l’axe du giratoire, une colonne de pluie se dressait – voire : tombait –&nbsp; sur les trois personnages. Trempes, les agents, vaincue la prostration initiale à la vue du phénomène, avaient fini par faire le pas qu’il fallait hors de cette colonne-là, tandis que la forme n’avait pas bougé. Entre-temps, le ciel s’était bien dégagé, et le flot vertical était devenu nettement visible. Sur un cercle d’un mètre carré le sol était mouillé, comme partout ailleurs il était déjà sec : le soleil était à l’œuvre sur le court arrosage d’avant. Le pourtour de la place héritait d’un amas d’objets les plus divers, des vélos jusqu’aux habits, en passant par des personnes âgées, fauchées tel des quilles, qui essayaient péniblement de fuir les lieux. Tout à coup une fenêtre s’ouvrit et une fillette cria aux policiers encore ébahis : « Il respire ! ». Méfiant, le chef enleva ses gants, s’aventura sous la douche et toucha la forme : elle était chaude.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>(‘Il aurait mieux valu qu’elle soit morte !’)</em> s’horrifia-t-il. <em>(‘Que faire à présent ?! Comment traiter ce petit obélisque vivant mais indestructible et inébranlable ? Comment est-ce qu’il peut tenir comme ça ? On dirait qu’il est rivé au bitume. Non mais, s’il est vivant, c’est qu’il y a problème : une forme n’est pas soumise aux lois, un homme si. Mais d’abord, à propos, est-ce un homme ?… Crétin, il serait quoi sinon ? Bon, on se ressaisit ».’)</em> Vers son camarade : « Il n’est pas mort. Allez, on rentre au rapport ». L’autre, ramassant ses mots : « Oui, mais… on devrait peut-être couvrir la personne… » Vrai, il n’avait pas pensé, le chef. Autrement il devrait l’arrêter pour attentat à la pudeur, trouble de l’ordre public, exhibitionnisme, et on en passe. Heureusement qu’ils avaient des couvertures dans la voiture. Une fit l’affaire. D’attraction urbaine, voici donc l’individu transformé en triste épouvantail.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le rapport de police ne put déboucher sur une quelconque contrainte ou punition. D’abord parce que l’enquête n’avait trouvé aucun délit réel et volontaire à sa charge. Ensuite, parce que tout essai de le déplacer par les moyens ordinaires s’était révélé vain et que la requête adressée à la garnison de pouvoir utiliser la puissance des 550 chevaux de son Sisu E15TP 10×10<span id="easy-footnote-161-668" class="easy-footnote-margin-adjust"></span><span class="easy-footnote"><a href="https://lecorbeaublanc.me/fiction/le-bronze-de-leau-dela/#easy-footnote-bottom-161-668" title=" Gros véhicule militaire finlandais tout terrain."><sup>161</sup></a></span> avait été refusée. Et pour terminer, parce qu’en réalité déjà au fil des jours, puis des semaines, deux camps irréconciliables s’étaient formés aux niveau du pouvoir – municipalité, préfecture, justice, police, armée : d’un côté une majorité d’adeptes de la <em>manu militari</em> pour se débarrasser sur-le-champ de ce <em>«&nbsp;quelque chose&nbsp;»</em> qui perturbait la région, et d’un autre une minorité qui voyait en cette forme un signe ou un don du ciel, alors elle menaçait de poursuites tous azimuts ne fut-ce que si on la touchait.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Imperméable à ces passions, inexpressive, pendant ce temps la créature se suffisait d’exister au milieu de la place. Les parties étaient tombées d’accord pour qu’un cadre médical officiel la consulte une fois par semaine. Ainsi, il devînt clair que son état général se maintenait systématiquement et étonnement stable pour un être en permanence exposé nu aux intempéries. (Parce que, oui, effectivement, parce que le phénomène déclenché ce jour-là s’était inscrit fermement sur la durée. Individu et colonne d’eau ne faisaient qu’un, alors que – depuis – le climat avait radicalement changé : des pluies éparses, occasionnelles, à présent vivement attendues, suffisaient à peine pour ne pas laisser périr plantes, bêtes et hommes.) Pourtant donc, aucun signe de faiblesse ou de détresse sur la forme, nul symptôme d’une affection quelconque, parlons même pas de fatigue.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Au contraire. On aurait dit que le flot d’eau en quelque sorte nourrissait le «&nbsp;quelque chose&nbsp;» qui, hormis la chaleur de l’organisme et le rythme régulier d’un cœur évident, ne donnait aucun autre signe de vie telle que connue : pas de souffle, pas de clignement, pas de besoins, pas de mots, pas de réactions. Il n’en fallut pas longtemps pour que d’élément soi-disant perturbateur – en tout cas pour certains – elle devienne sympathique, et même facteur d’intérêt pour la majorité de la population. Puis son statut grimpa d’un cran : elle fut perçue comme une espèce de mascotte, pour enfin accéder à l’honneur suprême comme symbole de la ville. A ce stade, décision fut prise de la protéger. Dès lors, une clôture circulaire en fer forgé munie d’une guérite et de projecteurs de nuit fut installée autour de la forme et de sa colonne d’eau. Des militaires se relayaient toutes les trois heures.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’opprobre jadis soulevé par sa nudité ? Un vague souvenir. Elle servait à présent aux professeurs de sciences naturelles pour des leçons d’anatomie <em>in vivo</em> et en plein air – seul volet scientifique lié à la forme, dont l’étude qui la visait avait été abandonnée, le phénomène restant ainsi inexpliqué. Peut-être justement pour cette raison, en ce lieu et dans ses environs, elle soutenait une vie propre et suscitait même une curiosité qui ne fit que se propager. La place prospéra, et avec elle la ville entière, proportionnellement. Un tourisme particulier s’installa. Sous le soleil ou la neige, les gens venaient de loin pour se faire prendre en photo devant l’homme-statue toujours trempé. Moyennant d’onéreuses autorisations spéciales, certains s’accordaient ce privilège directement sous la pluie, à ses côtés. Jamais la mairie n’avait-elle prévu un tel essor et notamment sur cette base.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans une ville dépourvue de gloire et de repères précis, marquée par un passé douteux, enlisée dans un présent plat et cherchant sans conviction vers un avenir incertain, le comble était pourtant ailleurs : dans la relation que les habitants – genres, âges et métiers confondus – développèrent avec cette créature qui, je le rappelle, n’affichait aucune émotion et ne communiquait rien vers l’extérieur. Et pourtant. Tout laissait croire qu’elle exerçait un magnétisme bien actif, incompréhensible et inexplicable pour autant. Femmes, jeunes, retraités, ouvriers, religieux, marins, les gens venaient là non pour se photographier, mais pour… enfin… discuter (probablement), dialoguer avec l’individu. On les voyait s’asseoir par terre jambes en tailleur, ou sur des tabourets portatifs, et ils pouvaient rester comme ça, là, sans limite de temps, gesticulant, ou non, comme au confessionnal…</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les années passèrent tout comme les vies de ceux qui connurent la genèse de cette étrange histoire. Les générations se suivirent. Lorsqu’en devenant petit à petit source d’eau potable la forme dut franchir son statut d’image de la ville, personne ne s’étonna : la nappe phréatique se faisait mince et la situation empirait. Aussi, en parallèle à l’aspect purement symbolique, une majorité d’électeurs de la nouvelle administration salua une nouvelle fonction – pratique et vitale – de l’homme-statue. Dans ces conditions, entre vecteur de renommée, facteur majeur de publicité, jalon pour le trafic, élément de mobilier urbain, cible d’un tourisme soutenu, rôle de confesseur et fonction de robinet inépuisable pour une file continue d’habitants en ravitaillement, le moins que l’on aurait été en droit de s’attendre c’était que – d’une manière ou d’une autre – la forme se dilue, s’épuise. Erreur.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Sérieux : des volumes d’eau (très pure d’ailleurs) sans fin avaient balayé ou macéré un nombre incalculable de couvertures, bâches et autres protections utilisées au fil du temps, pour ensuite glisser sur sa peau dans ce qui apparaissait de plus en plus comme une liaison constante entre ciel et terre. Pourtant, la peau avait seulement commencé par changer imperceptiblement de couleur, ensuite d’aspect, puis de consistance, d’épaisseur, de dureté, les rapports médicaux l’attestaient. Chose certaine entre toutes : sa propreté permanente, absolue. Mais comme tout phénomène très lent et progressif, cette évolution ne pouvait sauter aux yeux, à moins de s’en distancer dans le temps. Eh bien, l’occasion s’offrit au médecin en charge à l’époque : un cas de force majeure l’obligea de quitter temporairement le pays et donc d’interrompre son affectation auprès du symbole urbain.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Reprenant sa tâche un été plus tard, il découvrit médusé la nouvelle réalité : cette forme qu’il avait connu et suivi, brillait à présent de mille éclats bronzés. Alerté, transi, ce jour même le maire fixa aux pieds de la statue une plaque. Y était écrit : Le Libérateur.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="has-normal-font-size wp-block-paragraph">(Fin août. Inventaire annuel des archives municipales. L’employé arrivé en urgence au sous-sol poussiéreux se joint à l’effroi du préposé. Au fond de la zone 1 (A-L), face à la section inférieure (I) du secteur 2 (B), il se soutiennent l’un l’autre devant le 5e rayon (E), où de tout temps s’accumulent les classeurs voués au monument du héros national. Entre les séparations Q et S, bourrées d’objets et classeurs encrassés comme tout le reste, celle de la lettre R, toute propre, est vide.)</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est à regret que pour créer de la place aux nouveaux arrivages, tout le matériel obsolète me visant, je l’ai nettoyé.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[9 septembre 2017]</p>
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		<title>L’homme solitaire et l’homme seul</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 02 Nov 2019 22:26:06 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Ni vu ni connu, Claude est content, car ce n’est que là que l’on peut faire et ne pas faire tout ce que l’on ne peut faire et tout ce que l’on ne peut ne pas faire tant que l’on est en communauté. Et de surcroît bien posément. [...]</p>
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<p class="wp-block-paragraph">Ni vu ni connu, Claude est content, car ce n’est que là que l’on peut faire et ne pas faire tout ce que l’on ne peut faire et tout ce que l’on ne peut ne pas faire tant que l’on est en communauté. Et de surcroît bien posément.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Par exemple, déjà ne rien faire, mais aussi, tiens !, ronfler en paix, mater (de loin) un mec ou une nana, faire tourner son moteur, ou sa télé, dire des choses, piquer comme ça, gaver le chien, lorgner une belle caisse, laisser les lumières allumées, se gratter l’oreille, ou le bas du dos, ou le nez, ne pas admirer un tableau dada, picoler, jeter son mégot par terre, ne pas laver bébé toutes les demi-heures, ni la vaisselle toutes les heures, rester à poil dans le fauteuil, gargouiller son café chaud, renifler, ne pas saluer, rêvasser au lit, lorgner un collier, et ho-hoo!, combien d’autres trucs chouettes encore.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Comme d’ordinaire ces instants sont assez rares, ils sont logiquement d’autant plus épiés. Aussi, à la première occasion vient naturellement l’impulsion de l’exploiter au maximum, d’accomplir le plus d’audaces par unité de temps, si possible – et de plus en plus – simultanément. À force d’être convoités, ces moments finissent donc par être recherchés, surtout lorsque certaines activités restent insupportablement inachevées. Mais augmenter la cadence a un coût, car l’on sait bien qu’entre user et abuser il n’y a qu’un pas.</p>



<p class="wp-block-paragraph">À ce stade, Claude devient solitaire, alors que même dans l’auto-isolement il reste toujours ce quelque chose-là collé à sa personne : son soi, son autre soi, son <em>alter ego</em>, sa conscience, son œil tiers, que l’on ne saurait tromper.</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">En personnage du monde, Dominique semble tout connaître sauf la solitude : associant, contrôlant, entourant, assaillant, participant, échangeant, conversant, exposant, l’on parle là d’un élément de la masse, en permanence actif, fait qui l’éloigne systématiquement – et de plus en plus – du soi-même. Au fond, son isolement est bien plus important que celui de notre Claude. La grande différence est que ce Claude en est conscient et garde précieusement son soi. Dominique non.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Qui disait déjà que <em>‘Nous mourons tous comme des inconnus’ </em>?</p>



<p class="wp-block-paragraph">(Le comble : pour nous-mêmes.)</p>



<p class="wp-block-paragraph">[14 janvier 2016]<br></p>
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		<title>Les nouveaux contes</title>
		<link>https://lecorbeaublanc.me/fiction/les-nouveaux-contes/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 10 Aug 2019 16:04:16 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Eh bien, au temps où les étoiles - tombant sur la terre - se faisaient pluie et l’herbe poussait à l’envers, il y avait une fois un très petit peuple, dans un très petit pays, où depuis très longtemps régnait un empereur très vieux, très petit et très riche. [...]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">« Eh bien, au temps où les étoiles – tombant sur la terre – se faisaient pluie et l’herbe poussait à l’envers, il y avait une fois un très petit peuple, dans un très petit pays, où depuis très longtemps régnait un empereur très vieux, très petit et très riche. Cet empereur avait une femme très belle, très petite et très vieille aussi. Ensemble, ils avaient une très petite fille âgée de 3 ans. Tous les trois étaient très aimés par ce petit peuple. Ils vivaient très heureux dans leur petit palais, et ne manquaient de rien, sauf qu’ils se faisaient du souci pour la princesse, car elle n’avait pas encore trouvé un beau prince à sa mesure.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et tout cela est absolument vrai.</p>



<p class="wp-block-paragraph">En ce temps-là on picolait à gogo du sirop d’aneth, la mangeaille pendouillait dans les sapins et l’on amenait les ânes s’abreuver à la rivière de chocolat. Il y avait des pitres, des magiciens et des café guignols à chaque coin de rue, les cochers fouettaient les attelages d’abeilles à s’arracher les mains, et on tirait joyeusement le loup-garou au fusil à pop-corn. Les gens faisaient – pardon – leurs besoins partout, faisaient couï-couï-yop-yop partout, faisaient des rototos et lâchaient des gaz partout, enfin partout où ils en avaient besoin, ou envie. Ou les deux.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et tout cela était fort bien.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et tout à coup, pendant qu’il s’ennuyait à barboter dans l’étang de son petit jardin, l’empereur tomba malade. Il attrapa la gale. Puis sa femme, puis leur fille. Alors le peuple tomba lui carrément des nues, car de toute sa vie il ne l’avait jamais vu ainsi, ni d’ailleurs l’impératrice, ni la princesse. Ils s’étaient réfugiés dans leurs piaules dorées et ne voulaient écouter personne, ni parler à personne, ni voir personne, ni quoi que ce soit de rien du tout. Mais tout le monde savait trop bien qu’ils gisaient là comme de pitoyables brebis galeuses.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et tout cela était bien dommage.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et alors, voyant que les choses empiraient, que plus personne n’était aux affaires, que donc le pays entier tombait en ruines, le grand chambellan, qui était aussi le Premier Ministre, appela au secours les guérisseurs. Aussitôt, une foule de mages et de rebouteurs accourut pour avoir le droit de soigner la princesse et ses parents. En vain pourtant, car les malades n’en faisaient qu’à leur tête, ne recevant personne. Mais pendant ce temps, la maladie les rongeait, ils se grattaient jusqu’à l’os, la fièvre montait et ils n’arrêtaient de gémir.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et tout cela faisait cruellement pitié.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et puis un jour que le peuple pleurait l’empereur sur son lit de mort, un minuscule et infect crapaud se planta devant le Premier Ministre sur le parvis du palais. ‘Je vais voir l’empereur pour le guérir’, fit-il d’une voix insolente. ‘Sache que Sa Majesté ne reçoit personne’ grogna le dignitaire tout en essayant de l’écraser avec sa botte. Sur quoi l’ignoble bestiole feinta son bourreau par quelques bonds habiles, puis encore quelques gardes, et visant le trou de la serrure, se retrouva droit sur le plumard de Sa Majesté. Aussitôt, le peuple entier frémit d’horreur.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et tout cela était comme cela.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et quand on croyait l’empereur perdu, quelle ne fut la surprise des gens de découvrir toute la famille, radieuse, au balcon fastueux, et le crapaud sur le parapet, avec un large et fier sourire. Un énorme ‘Hourra !’ retentit. Sur ce, par trois culbutes avant, le crapaud pouf ! aussitôt se mua en un beau prince âgé de 4 ans. S’exclama l’empereur : ‘Mais qui est tu ?!’ Répondit l’ancien crapaud : ‘Je suis Charmant, Prince Charmant, et je veux demander la main de ta fille’. Alors sans hésiter, l’empereur la lui offrit, puis la moitié de son royaume, et ils vécurent jusqu’à la mort. »</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">Lorsque la bête verte et muqueuse avait failli se faire broyer par le premier vilain ministre, l’enfant dormait déjà. La grand-mère se leva très lentement, ferma furtivement la porte, gagna son fauteuil à pas de chat, s’y vautra et alluma la télé. ‘Ouf !’.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Venait juste de commencer l’épisode 26, saison 11, de la série fétiche <em>‹ SPA – Succès, passions et amitiés ›</em>.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[14 janvier 2016]</p>
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		<title>La défaite finale</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 25 Dec 2018 12:08:13 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>24 décembre, après-midi, jour unique, jour d’extrême torture pour les moins nombreux et de suprême gloire pour les plus nombreux. [...]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>24 décembre, après-midi, jour unique, jour d’extrême torture pour les moins nombreux et de suprême gloire pour les plus nombreux.</p>
<p>« Bon, il faut que je force pour ce cadeau. » Iris F. est une mère accomplie. Sa fille passe en premier. Dans ce cas, cela signifie qu’en disant ce cadeau, elle pense : LE cadeau qui comblera sa chère Julia.</p>
<p>Louis B. a ficelé son brave Alex – à l’affût depuis une semaine – pour qu’il croie que même ce matin son père travaille. Sinon l’effet de surprise aurait été ruiné, et par la suite tout le bonheur qui vient avec.</p>
<p>Le <i>mall</i> craque, bazar de jouets en tête. Chaussures, sport, habits, gâteaux aussi. L’intérêt des enfants pour la vaisselle, les meubles et les cigares étant nul, les parents osent alors l’informatique: Wii, Xbox, Pebble, Playstation, iPhone. Mais les prix alors !… Retour donc aux jouets.</p>
<p>« Voyons déjà pour une Barbie », dit Iris F., se rappelant vite que les Barbies estropiées de sa petite Julia gisent sous le lit. Pharmacie, lapin, trousse de beauté, télescope: idem. Bingo: resterait l’appareil karaoké, la <i>Catwoman</i> latex, le robot <i>Zuppy-Dog</i>, la planche <i>FastDrive</i>. Elle se décide enfin pour une poupée <i>Draculaura</i> polymère.</p>
<p>Pour Louis B. c’est un peu pareil, sachant que le cher Alex, cela fait un bail depuis qu’il a lâché microscope, rollers, camion, puzzle et lego, l’heure étant au <i>Humanoid</i>, <i>Batroborg</i>, <i>GTA</i>, <i>Super Blaster</i> et autres <i>Transformers</i>. Vive alors le <i>LightSaber </i>de Yoda !</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p>Écroulé sur une banquise de Väylä, en Laponie, devant son igloo qui commence a fondre suite au changement climatique, à côté de son traîneau rouillé et de son attelage de rennes affalés puisque réduits à l’état végétatif, appuyé à l’immense sac en toile de jute débordant de nounours et de tambours, un tout vénérable monsieur verse des larmes de glace.</p>
<p>Dépassé, inconsolé, obsolète, brisé, c’est qu’il se meure, notre bon vieux Père Noël.</p>
<p>[14 janvier 2016]</p>
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		<title>Le voyage brownien</title>
		<link>https://lecorbeaublanc.me/fiction/le-voyage-brownien/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 13 Nov 2018 20:28:55 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Zéro vent, ciel turquoise, plein soleil et les oiseaux gazouillent. (“Qu’importe ? On ne va pas s’arrêter en si bon chemin !”) C’est exactement ce que Denis n’arrête de se rappeler depuis qu’il existe. A vrai dire, depuis même avant. Eh oui, c’est une histoire assez curieuse. [...]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">Zéro vent, ciel turquoise, plein soleil et les oiseaux gazouillent. <em>(“Qu’importe ? On ne va pas s’arrêter en si bon chemin !”)</em> C’est exactement ce que Denis n’arrête de se rappeler depuis qu’il existe. A vrai dire, depuis même avant. Eh oui, c’est une histoire assez curieuse.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Après un épisode tout à fait mémorable de forte passion, une inquiétude diffuse s’empara petit à petit de sa future maman. Sans avoir exactement des douleurs, elle se sentait mal, ou plutôt elle n’était pas bien, mais incapable de situer la source de ces troubles. Par moments, il y avait comme une sorte de gêne instable qui l’ennuyait, accompagnée – le comble ! – d’une sensation de bien être. Encore à l’état microscopique, c’est que Denis était déjà à l’ouvrage.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pour elle, l’accouchement fut aussi soulageant qu’éprouvant. Soulageant, car cela mettait fin à des mois de violences gastriques. Éprouvant, car la sage-femme désespérait de faire sortir le petit qui n’arrêtait pas de pointer sa bille, pour se réfugier aussitôt dans sa cachette. On aurait dit que déjà il avait hâte de bouger et de jouer. Et pour commencer, rien de plus qu’avec l’endurance des adultes.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Mais son penchant particulier ne se déclencha réellement qu’une fois dehors. Dès qu’il vit la lumière du jour, et avant même d’avoir entonné son premier cri héroïque, le nouveau-né commença à s’agiter tel un accro en manque. C’est ce qui lança un déchaînement sans fin d’essais frénétiques visant à se libérer d’abord de son berceau, puis de son landau, puis de son lit, puis de la chaise ou table à laquelle on avait pris l’habitude – et le bon soin – de l’attacher. A l’âge de sept ans, il réussit finalement l’affranchissement tant rêvé. Et on ne le revit jamais. Enfin, on entend par là ses parents, sa famille, ses camarades, ses voisins, tout son monde autour de la maison, car d’un autre côté il put côtoyer pratiquement le monde entier.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dégagé ainsi de ses liens, il poussa un cri plus héroïque encore que celui initial et prit la clé des champs vers une vie d’exception. Sa maturation se fit d’un trait et sur le tas, si bien que malgré son jeune âge, il parvint à établir son principal – et unique – objectif.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Son objectif, son rêve aussi, était somme toute assez simple : rien que relier – sur la carte – des points plus ou moins rapprochés ou éloignés entre eux, en les suivant dans un ordre qu’il se créait lui-même ad-hoc, sans hiérarchie ou suite logique. Dès le début, il obéit donc à un principe unique : celui de tout bonnement marcher sans escale, de parcourir. Ainsi, dès qu’en regardant la mappemonde il érigeait un point quelconque au rang de cible, et qu’il y arrivait, l’objectif était atteint, et du coup c’était le suivant qui l’intéressait.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ce système présentait plusieurs avantages : la marche constante et posée lui assurait jour et nuit la pleine forme ; il trouvait sans arrêt des lieux, des gens et des faits nouveaux, toujours différents ; cette suite continue lui épargnait de s’enquérir de lui-même, au contraire, elle lui apportait quantité d’occasions et lui ouvrait plein d’horizons variés ; mais l’avantage capital était que cela saturait justement – et à fond – sa soif innée de se mouvoir en permanence. Et pour tout parachever, en y ayant bien réfléchi, il n’en voyait aucun désavantage.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Denis marchait donc tout le temps. Trois ans après s’être évadé de la maison, il avait déjà presque fait le tour de la Terre, et au seuil de l’adolescence c’était comme s’il avait abattu un tiers du trajet jusqu’à la Lune. La vérité est que jamais il ne s’arrêtait, forçant ses objectifs jusqu’à s’agiter sur les bateaux qu’il devait prendre pour traverser les mers, et dans les trains, où il se retrouvait par inadvertance. Là, il arpentait les ponts de la poupe à la proue et vice-versa, ou les couloirs de la locomotive jusqu’au dernier wagon et retour, dans un va-et-vient incessant. Il dormait aussi, comme font la recrue et la girafe. Il mangeait comme fait le commis voyageur. Pour le reste, il s’arrangeait, on ne sait trop comment. Cela étant, avec le temps et tout en cumulant les milliards de pas et les millions de kilomètres, il était devenu plus connu que le Pape. En trente ans et d’une façon ou d’une autre, il avait vu défiler devant ses yeux la majeure partie de l’humanité.&nbsp;</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans sa marche increvable, Denis vit les pêcheurs du Baïkal, les Innus du Québec, les astronautes de Houston, les sherpas de Katmandou, les mollahs de Qom, les marins d’Arkhangelsk, miss Brésil à Natal, les marathoniens de New York, les bédouins de Mauritanie, les plongeurs de Touamotu, les orangistes de Belfast, les Maasaï du Kenya, les scientifiques de la base Amundsen-Scott, la Landsgemeinde de Glaris, les Amish du Wisconsin, les métallurgistes de Wuhan, les grévistes de Toulouse, les paysans de Medellín, les pirates de Mindanao, les mineurs du Donbass, les toréadors de Séville, les infirmières de Bangui, les motards de Los Angeles, les surfeurs de Brisbane, les moines des Météores, les ouvrières de Shenzhen, les trappeurs d’Anchorage, les banquiers de Yokohama, les mères folles de Buenos Aires, les diamantaires du Transvaal, les pèlerins d’Allahabad, les jodlers d’Innsbruck, et tant d’autres. Tout cela faisait immensément plus que tout homme – avec toute sa lignée – aurait pu réussir de fréquenter durant toutes leurs vies réunies.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Fait curieux, il déclara sa déception de ne pas croiser le chemin de Saint Nicolas au Laos. Il se consola en revanche, et encore amplement, avec six diplômes de ‘Routard de l’Année’. Trois fois fut-il nommé ‘Voyageur de la Décennie’ et il entra dans la légende le jour où on lui décerna, sur le pont du Bosphore, le titre de ‘Touriste Émérite du Siècle’.</p>



<p class="wp-block-paragraph">En fait, exerçant justement ce tourisme infini, et malgré qu’il avait pratiquement épuisé les cibles inédites, il continuait machinalement d’aligner des points déjà biffés au moins une fois, ensuite plusieurs fois, ce qui l’amena à traverser, l’un après l’autre, encore et encore, des lieux qu’il avait pourtant déjà parcourus.&nbsp;</p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">Mais pour revenir, ce jour-là c’était vent nul, ciel azur et plein soleil. <em>(“Peu m’importe, je ne vais quand même pas m’arrêter en si bon chemin !”)</em>, pensa donc Denis, et il reprit aussitôt sa marche immuable pour se diriger – lentement mais sûrement – nulle part.</p>



<p class="wp-block-paragraph">D’ailleurs il semblerait qu’il y tourne toujours.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[14 janvier 2016]</p>
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		<title>Le non-sens arithmétique</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 07 Sep 2018 14:31:04 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Midi, mais on dirait minuit. Les rafales d’une pluie froide fouettent les trottoirs et balaient la foule dans tous les sens. On dit que le métro est sous l’eau ; en tout cas les bus sont bondés. Ah, encore un de perdu ! Son parapluie déployé à l’envers, c’est bon plutôt pour la photo souvenir, de toute façon elle est trempée jusqu’à l’os, elle a faim et aussi elle en a marre. Probablement comme tout le monde, d’ailleurs. [...]</p>
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<p class="wp-block-paragraph">Midi, mais on dirait minuit. Les rafales d’une pluie froide fouettent les trottoirs et balaient la foule dans tous les sens. On dit que le métro est sous l’eau ; en tout cas les bus sont bondés. Ah, encore un de perdu ! Son parapluie déployé à l’envers, c’est bon plutôt pour la photo souvenir, de toute façon elle est trempée jusqu’à l’os, elle a faim et aussi elle en a marre. Probablement comme tout le monde, d’ailleurs.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Bruit infernal, tel le gargouillis d’un estomac géant, puissance mille. Dans la rue, un tapis de voitures stagne, donc klaxonne, on ne sait pas qui et pourquoi. Au milieu, une <em>stretch limo</em> noire, vitres noires, frappe l’œil : interminable myriapode mécanique comme sorti d’une bande dessinée. Et voilà que la vitre arrière descend mollement malgré les averses. Une main enjouée se glisse à travers la fente, un soutien-gorge d’un blanc brillant au bout de l’index, l’agite gauche-droite pour qu’on le voit bien, puis le lance à la rue. La vitre remonte.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est à rester baba : comme pieds de nez, c’est génial ça, il y a difficilement mieux. Ou plutôt pire. Du coup, ça lui donne à réfléchir.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>(“L’être le plus riche pèse cent milliards. Une dépense, un gain, une perte ou un investissement d’un milliard, ce serait 1% (un pour cent) de son avoir total, le prix du plus gros paquebot actuel, pouvant tenir 8500 personnes, alors que cent millions ce serait 1‰ (un pour mille) de cet avoir, le prix d’un gros porteur de 200 places.</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Hmmm…</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Un nanti très fortuné possède, justement, cent millions, 1‰ de la fortune du précédent. Pour se retrouver avec les mêmes rapports ci-dessus, soit de nouveau 1% et 1‰, ses dépense, gain, perte ou investissement devraient être d’un million, grosso modo le prix d’un yacht de 50 pieds et – respectivement – de cent milles, le prix d’une voiture d’un certain niveau, pour ne pas dire d’un niveau certain.</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Hmm…</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Un quidam plus ou moins aisé dispose de cent milles. Le pas (mille fois moins) et les rapports (% et 1‰) resteraient inchangés. Cette fois, les montants des dépense, gain, perte ou investissement seraient de mille, soit le prix d’un banal téléviseur et – respectivement – de cent, le prix d’une paire quelconque de chaussures.</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Hm…</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Un pauvre n’a rien. Pour garder toujours ce pas de un pour mille, disons qu’il pourrait oser emprunter cent. Avec les mêmes rapports de 1% et 1‰, les montants seraient 1, le prix d’un timbre-poste et – respectivement – 0.1, le prix d’une pochette d’allumettes. Cela dit, pour lui l’idée d’investir n’entrerait même pas en ligne de compte. Sans oublier qu’en principe il devrait rembourser l’emprunt.</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>…</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Dans chacun de ces cas, à part toutes sortes de variables ou de circonstances diverses, sans parler de possibles différences caractérielles ou de toute autre nature, la vision de chacun de ces quatre hommes quant à la somme dépensée, gagnée, perdue ou investie devrait en théorie être plus ou moins la même, si ce n’est strictement identique.</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Autrement dit, est-ce que l’être le plus riche du monde considérerait – en termes uniquement financiers – un avion de ligne long courrier de la même façon qu’un nanti très fortuné regarderait une voiture haut de gamme, un quidam relativement aisé une banale paire de chaussures et un pauvre une boîte d’allumettes ?”…)</em></p>



<p class="has-text-align-center wp-block-paragraph">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’on ne distingue que dalle à travers les trombes d’eau. Ah, mais oui ! le tapis métallique bouge enfin, et quelque part semble se profiler la lumière verte d’un taxi… libre ?! Vite, viiite, faut l’attraper, gauche, droite, fonce, gauche, attention torrent, triple saut, droite, gau…</p>



<p class="wp-block-paragraph">Iiiiiiiiiiiiiii…zGRstNbCprtZgganabam…bam-bam-BAM !!! … <span style="color:#000;">✝</span>……………….</p>



<p class="wp-block-paragraph">[14 janvier 2016]<br></p>
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		<title>Extroyable</title>
		<link>https://lecorbeaublanc.me/fiction/extroyable/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 20 Aug 2018 18:56:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Un tel mot n’existe pas; c’est évident au premier coup d’œil distrait. Extraordinaire - oui, bien sûr que ça existe. C’est ce qui se situe en dehors (ou à l’opposé) de ordinaire. […]</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">Un tel mot n’existe pas; c’est évident au premier coup d’œil distrait.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Extraordinaire</em> – oui, bien sûr que ça existe. C’est ce qui se situe en dehors (ou à l’opposé) de <em>ordinaire</em>.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Incroyable</em> existe aussi, comment donc ? C’est propre à ce qui est en dehors (ou à l’opposé) du <em>croyable</em>.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Comment qualifier dès lors les faits qui réunissent en même temps ces deux attributs ? Ceux qui clairement et totalement sont et en dehors (ou à l’opposé) de ce qui est <em>ordinaire</em> et de ce qui est <em>croyable</em> ? Ces faits-là qui sont donc à la fois et <em>extraordinaires</em> et <em>incroyables</em> ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pour ces histoires <em>əxtroyables</em> il n’y a donc pas un autre choix.</p>
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		<title>L’odyssée pacifique</title>
		<link>https://lecorbeaublanc.me/fiction/lodyssee-pacifique/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 20 Aug 2018 07:26:42 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Fiction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Épuisé, il s’agrippa comme il put au premier rocher glissant qu’il toucha. Le corps de grosse limace, écorché par les coraux, les buissons aquatiques et les arêtes des poissons, rampa lentement sur la mousse incolore. Et tant pis pour les écailles cachées des huîtres, plantées là depuis toujours, blanches et brillantes comme des lames de rasoir : se faire lacérer par de la pierre était moins atroce que se faire poêler - comme une escalope panée - par le sable incandescent de la plage. [...]</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">Épuisé, il s’agrippa comme il put au premier rocher glissant qu’il toucha. Le corps de grosse limace, écorché par les coraux, les buissons aquatiques et les arêtes des poissons, rampa lentement sur la mousse incolore. Et tant pis pour les écailles cachées des huîtres, plantées là depuis toujours, blanches et brillantes comme des lames de rasoir : se faire lacérer par de la pierre était moins atroce que se faire poêler – comme une escalope panée – par le sable incandescent de la plage. Enfin, à présent l’eau était bel et bien derrière.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>“Ah, une escalope viennoise !…”</em> Mais l’image radieuse ne fit que lui traverser l’esprit tel un éclair, puis s’évanouit dans le noir avec lui.</p>



<p class="wp-block-paragraph">De loin, on l’aurait vite confondu avec un de ces déchets flottants que la mer – qui adore macérer pour enlever couleurs et formes – crache avec mépris sur les littoraux. De près c’était pire, puisque distinguer la réalité demandait à s’en approcher : en fait, le «&nbsp;déchet&nbsp;» était clairement de l’espèce des humains. Il faut cependant savoir qu’il n’y avait là rien d’étonnant, à condition d’en connaître la cause.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’homme venait de traverser l’Océan Pacifique. Parti de la côte est de l’Australie, il s’était échoué sur la côte ouest du Guatemala. Sept mille cinq cents miles nautiques (et des poussières…), quatorze mille kilomètres, plus d’un tiers de la circonférence terrestre. Exploit stupéfiant s’il en est, car ce parcours il le fit totalement seul, et à la nage.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est donc plus de seize ans durant qu’il nagea en continu. Quand la mer se levait, il s’arrêtait de nager et dérivait, quand il pleurait, il abreuvait l’océan, quand il avait soif, il attendait la pluie ou ses larmes, quand il avait faim, il attendait le plancton, quand il avait sommeil, il se retournait et flottait, et quand il avait un besoin, il le faisait ni vu, ni connu, et sans laisser de trace. D’ailleurs ce sont ces mêmes vagues qui s’occupaient de sa toilette: les cheveux, la barbe, les ongles.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Mais ce long voyage, l’homme des mers à vrai dire ne le fit pas tout seul, puisqu’il croisa la route de la baleine-cyclope. Elle l’accompagna jusqu’à ce qu’il eut pu attraper son message, pour le transmette à ses congénères. Par moments, il admira de parfaites ammonites jaunes, dont l’espèce était passée depuis longtemps pour éteinte. Et plusieurs fois il visita dans les profondeurs le royaume fascinant des hippocampes géants, appelés aussi chevaux marins. Ça l’occupait.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pendant tout ce temps, il eut le loisir de penser à plein de choses. Ainsi à sa puce blonde, qu’il avait quittée enrhumée alors qu’en chantonnant elle berçait sa poupée en chiffon, et qui à présent devait être sur le point de se marier. Il réfléchit aussi à lui-même, à ce qu’il était et n’était pas, à ce qu’il avait et n’avait pas, à ce qu’il faisait et ne faisait pas. Enfin, lorsqu’il s’écroula sur ce roc poilu, il sentit la colossale compression du temps, car il eut la vision d’être parti la veille.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il lui restait cependant un mystère lourd et tenace, jamais percé en dépit d’efforts soutenus : au fond, pourquoi était-il parti ? Oui, il se souvenait bien du jour où l’immédiat l’avait poussé sur ce rivage-là, et de la nuit où le doute l’avait rivé sur cette falaise-là, puis des jours et des nuits suivantes qui, par l’avalanche des idéaux, de la vitesse, de l’ambition, de l’impatience, du superflu, l’avaient fait arpenter la plage jusqu’à ce qu’il se décide de se jeter à l’eau. Mais pourquoi comme ça, pourquoi autant, aussi loin et aussi longtemps ?…</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le caressant, une vague ultime lui souffla alors qu’il y a nul que les grandes eaux à éteindre le feu qui immole, et que plus torride est la fournaise, plus profonde est la purge. Muet, il rendit grâce et vécut.</p>



<p class="has-text-align-center">*</p>



<p class="wp-block-paragraph">Si en vérité il aura réussi tout seul son périple, les mains nues, et qu’en même temps on aura pu raconter sa fabuleuse histoire, c’est aussi pour l’avoir – moi – suivi à son insu et sans relâche.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Moi, Nabbathiel, son ange.</p>



<p class="wp-block-paragraph">[15 décembre 2015]</p>
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		<item>
		<title>Prologue (Hello world !)</title>
		<link>https://lecorbeaublanc.me/essais/prologue-hello-world/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[Le CorbeauBlanc]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 19 Aug 2018 10:58:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Essais]]></category>
		<category><![CDATA[Fiction]]></category>
		<category><![CDATA[Humour]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>C’était donc quinze ans avant Internet.</p>
<p>Aussi, ce que pouvait affoler Joe Dassin n’était qu’une éventuelle inexistence de sa belle et pas celle du réseau des réseaux. […]</p>
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<p class="wp-block-paragraph"></p>



<blockquote class="wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p><em>« Et si tu n’existais pas</em></p><p><em>Dis-moi pourquoi j’existerais »</em></p><p>et</p><p><em>« Et si tu n’existais pas</em></p><p><em>Je ne serais qu’un point de plus</em></p><p><em>Dans ce monde qui vient et qui va</em></p><p><em>Je me sentirais perdu »</em></p></blockquote>



<p class="wp-block-paragraph">C’était donc quinze ans avant Internet.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Aussi, ce que pouvait affoler Joe Dassin n’était qu’une éventuelle inexistence de sa belle et pas celle du réseau des réseaux.<br>Tout change : trente ans après la naissance du web, on dit que faute d’un site, c’est simplement comme si l’on n’existait pas.<br>Vient à présent s’ajouter la grosse artillerie des comptes YouTube, Facebook, Twitter, Instagram, Snapchat.<em>&nbsp;And countin</em>g…</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dieu me garde, je n’en ai&nbsp;aucun.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et c’est drôle, puisque je n’ai point la sensation de mon inexistence ces trois dernières décennies<a href="https://cb.webconcept.ch/autre/hello-world/#easy-footnote-bottom-1-88"><sup>1</sup></a>. Bien au contraire.<br>J’ai échappé ainsi au plus effrayant (gas)pillage dont une personne peut être victime durant sa vie : celui du temps.<br>Ce qui put être sauvé, je l’ai cédé en partie pour satisfaire les besoins d’une révélation somme toute assez tardive&nbsp;:</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’écriture, source d’une joie sans pareil.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Toutefois, nul ne saurait noircir une feuille blanche (ou un écran) avant d’avoir vu et revu son bébé cent fois, mille fois…<br>Et voilà comment j’ai pu découvrir la plus riche denrée pour l’intellect, peut-être encore plus substantielle que la lecture.<br>Car elle tire tout son meilleur de son propre moi pour nourrir en retour ce même intérieur-là. Sorte de circuit&nbsp;fermé.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et c’est comme ça que l’on devient accro.<br>Vingt ans en arrière, j’ai composé le premier écrit plus ou moins cohérent et – je crois – digne de ce nom et que je redécouvre.<br>Dix ans après, au seuil de la publication d’un recueil d’essais, j’ai mis fin à une longue péripétie avec un éditeur français.<br>Enfin, l’année passée, plusieurs revues littéraires n’ont pas tenu à publier une collection de nouvelles et de courtes histoires.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’édition, c’est dur lorsqu’on ne lit&nbsp;plus.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Plus dur encore est néanmoins de rester l’otage de son propre univers d’idées, comme aussi de joies, craintes et incertitudes.<br>Ces derniers temps et de plus en plus souvent, à ce point-là elles sont nombreuses, que l’on finit par plier sous leur charge.<br>Autant alors joindre l’utile à l’agréable et m’affranchir du statut de pixel déploré par Dassin en les offrant au monde entier.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Puisque c’est ainsi… “Hello World !”, n’est-ce pas&nbsp;?</p>



<p class="wp-block-paragraph">LECORBEAU.BLANC<a href="https://cb.webconcept.ch/autre/hello-world/#easy-footnote-bottom-2-88"><sup>2</sup></a></p>
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